Godspeed pour rien
Je reste plantée là, seule devant le portillon, mes bâtons à la main. Leurs sièges s'élèvent déjà dans les air, Pauline accrochée au bras de Léo, Camille semblant soudain très intéressée par le paysage de l'autre côté.
— Allez, on se bouge ! hurle quelqu'un derrière.
Je passe mon forfait et avance, seule. Le télésiège me heurte les mollets et je m’affale telle une âme en peine sur le siège.
Seule.
Je suis seule et je vais devoir passer dix minutes à regarder ce spectacle qui me désole.
Je sers la barre de sécurité de toutes mes forces. Ça me fout la haine. Plus précisément, Pauline me fout la haine.
« J’aime pas partager », disait Léo. Bah t’as pourtant une belle collection de mains sur ton manteau pour quelqu'un qui n’aime pas ça.
Dix minutes plus tard, le télésiège me recrache avec la force d’un videur de boîte de nuit.
Je me redresse tant bien que mal accompagné de mes skis bien décidés à ne pas coopérer.
Et c’est là que je vois le spectacle.
Jules est allongé dans la neige.
Sur le dos.
Bras en croix.
Immobile.
Les filles et Léo le regardent, l’air dubitatif.
Pauline a, quant à elle, enfin décidé de rejoindre ses abeilles. Il était temps.
Mathis, juste à côté du corps de Jules, essaie tant bien que mal de le relever… sauf qu'il glisse en arrière à chaque tentative.
— Il respire encore ? demande Nina parfaitement calme.
— Je crois, répond Camille, penchée sur la dépouille. Il a cligné des yeux il y a dix secondes.
— C'était peut-être un spasme mortuaire, ajoute Mathis, très sérieux.
— C’est fortement possible, j’ai vu un reportage à ce sujet. Le problème, c'est qu'on va devoir abandonner son corps ici, comme sur l’Everest. Il va être aussi connu que Blue Boots, conclut Léo.
— Je vous entends, bande de chacals, marmonne Jules sans bouger.
— Ah ! s'exclame Camille.
— Bah quoi ? On dit des chacaux ? reprend Jules en se redressant légèrement, à moitié hilare.
— Qu'est ce que t'as fait ? je finis par demander à Jules.
— Le télésiège m’a attaqué ! répond-il en fixant le ciel.
— Mais bien sûr.
— J'étais prêt, j'étais concentré, bâtons en mains, j’ai voulu descendre avec grâce et harmonie, mais y a un ski qui a voulu retrouver sa liberté.
— T'as juste oublié de te lever au bon moment, traduit Nina.
— C’est une interprétation parmi tant d’autres, lui répond Jules.
Mathis est toujours en train d'essayer de le relever. Mais c'était une très mauvaise idée.
Son ski part.
Il bascule.
Et tombe juste à côté de Jules.
Même position.
Même aura.
Aucune dignité.
Silence.
Puis Camille explose de rire.
— Mais vous êtes des calamités !
— On a fait une démonstration, lâche Mathis depuis le sol.
— De quoi ? demande Léo.
— De ce qu'il ne faut pas faire, ça me paraissait évident, répond Jules.
— C'est très pédagogique, en effet, je dis en riant.
Vasseur arrive dans notre dos comme une avalanche, son sifflet autour du cou et son masque de ski remonté sur le front.
— Alors, on attend quelque chose ?
— Une civière, idéalement, répond Jules qui n’a toujours pas bougé.
— Debout ! Allez debout ! On est pas au cirque !
Il porte le sifflet à ses lèvres et y souffle un grand coup. Tout le monde s'arrête de parler.
RIP mes oreilles.
— Vous allez tous descendre le premier mûr de la rouge pour rejoindre Madame Handerson qui vous attend en bas. Je vais pouvoir regarder les niveaux pour former les groupes. Camille, tu commences !
Camille hausse un sourcil mais s’exécute sans se faire prier. Elle s’élance, et franchement, elle s’en sort bien mieux que ce que je pensais.
Virages propres, corps bien placé, bon planté de bâton.
— Bien. Jules ! À toi !
Jules racle sa gorge. Il y a dans ses yeux un truc qui ressemble à de la détermination, mais qui ressemble aussi beaucoup à de la terreur.
Il part.
Les cinq premières secondes se passent bien.
Puis son ski droit décide de prendre une initiative personnelle.
Son buste part en arrière, alors il essaie de rééquilibrer en se penchant en avant, ce qui empire les choses de façon spectaculaire. Il finit sa prestation en chasse neige, les genoux qui se touchent, les bras en moulin à vent.
Il s'arrête en bas de piste, juste à côté de Camille pliée en deux de rire.
— Mathis !
Mathis s’en sort mieux que Jules, mais moins bien que Camille. Dans la moyenne, mais propre.
— Prudence !
Je respire un grand coup.
Pauline, restée avec ses copines un peu en retrait, glisse un commentaire dans mon dos. Pas assez fort pour que Vasseur entende, juste assez pour que ça arrive à mes oreilles.
— Essaie de pas te ramasser devant tout le monde, on sait déjà que t’es une empotée.
Je ne me retourne pas.
Si il y a bien un truc où je suis plutôt sûre de moi, c'est sur des skis.
Je règle la dragonne de mes bâtons, je remets mon masque, et je pars.
La neige est bonne. Damée, régulière. Je connais ce genre de piste, on a l’habitude d’en faire avec mes parents.
Je prends le premier virage, appui sur le carré extérieur, transfert de poids, le suivant dans la foulée. Le vent claque sur mon visage. Je sens mes skis mordre exactement là où je veux qu'ils mordent. C’est un des rares endroits où mes deux mains gauches me foutent la paix.
Je m'arrête net, juste à côté des autres, dans un petit nuage de neige.
Mathis me regarde avec des yeux ronds.
— T'aurais pu dire que t'étais si bonne.
— Je voulais pas me porter la poisse.
Je regarde en haut pour voir qui va s'élancer.
Mais je vois surtout Léo en train de pianoter sur son téléphone.
Bzz.
Mon téléphone dans ma poche.
LÉO :
Je peux pas attendre de descendre pour te le dire. C'ÉTAIT OUF !!!
Je sens un sourire s'étirer sur mes lèvres.
Je vois alors Pauline y aller.
Elle ajuste sa combinaison, replace ses cheveux, et part.
Elle a beaucoup de style.
Pendant trois secondes.
Elle aborde le premier virage trop vite et trop à l’intérieur. Elle se redresse brusquement ce qui lui fait perdre l'appui sur ses pieds, et la voilà parti en chasse-neige forcé dans un grand écart peu gracieux.
Elle tient debout, oui, mais à quel prix.
Le deuxième virage, elle le foire complètement et doit s'arrêter en plantant ses bâtons comme des ancres pour ne pas finir dans le décor.
Elle nous rejoint, les joues rouges, le visage triste, et pour une fois, la bouche fermée.
Cheh.
Jules, qui a fini par retrouver une position plus ou moins verticale, se penche vers mon oreille.
— La justice, souffle-t-il, ça existe.
Je fixe mes skis pour ne pas sourire.
Nina s’élance à son tour. Rien de surprenant, elle est douée, mais là descente n'est pas aussi millimétrée que ce dont on a l'habitude. Elle arrive à côté de nous, sourire aux lèvres, frange au vent.
C'est maintenant Léo qui part.
Pas de chichis.
Pas de mise en scène.
Il descend comme il fait tout — avec une aisance tranquille qui donne l'impression que tout est facile.
Les virages sont propres, le corps bas, décontracté.
Je le regarde, sûrement un peu trop longtemps, sûrement un peu langoureusement car je crois sentir le regard de Camille dans mon dos.
La fin de matinée se passe sur des pistes rouges.
Vasseur nous fait descendre en petit groupe, siffle, corrige, rouspète.
Il a la pédagogie d'un sergent instructeur, mais ses conseils sont bons.
À midi, on rentre déjeuner au châlet.
Le réfectoire est bruyant, chaud, et sent un mélange de soupe et de chaussettes mouillées, ce qui est un mélange olfactif franchement discutable.
Vasseur en profite pour nous rendre notre liberté pour l’après-midi.
— Groupes libres. Vous restez sur les rouges, vous ne débordez pas sur les noires, et personne ne finit aux urgences. C’est clair ?
— Limpide, répond Jules.
Vasseur le regarde deux secondes.
— C'est toi qui m'inquiète le plus, Jules.
— C'est souvent les meilleurs qu'on remarque en premier, répond-il, philosophe.
Vasseur part sans répondre, malgré ses yeux suspicieux, mais c'est sûrement plus sage.
On se retrouve donc à six, en haut de la rouge, avec une après-midi devant nous, et aucun adulte pour nous surveiller.
Jules frotte ses gants entre eux comme un super vilain en pleine préparation d'un mauvais coup.
— Bon, on fait une course.
— Non, dit Nina.
— On fait une course, répète Jules exactement sur le même ton.
— Jules…
— Une chose relax, détendue, friendly. Entre amis.
— La dernière fois que tu as dit «entre amis», t'as failli envoyer Mathis dans un sapin, dit Camille.
— Ça va, c'était un arbuste, répond Jules en levant les yeux au ciel.
— C'était un sapin de trois mètres.
— Les perspectives peuvent être trompeuses, il avait l'air plus petit de loin.
Mathis, concerné par cet échange, finit par lever la main.
— Bah moi je suis partant.
— Mathis, toi t'es partant pour tout, dit Nina.
— C’est ce qu'on appelle avoir l’esprit d'équipe.
Je regarde Léo.
Il hausse les épaules avec un sourire en coin.
— Pourquoi pas.
Le principe est simple, selon Jules.
On descend deux par deux, le premier en bas a gagné. On refait jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un grand vainqueur. Simple. Propre. Efficace.
Jules contre Nina. Jules perd.
Il réclame un recours pour «interférence de vent».
Nina lui explique qu'il n'y avait pas de vent.
Il réclame un recours pour «ski de mauvaise qualité».
Camille lui rappelle qu'on a tous loué au même endroit.
Il réclame un recours pour «désavantage psychologique lié au stress de la compétition».
Personne ne répond, on passe à autre chose.
Relou qu'il est.
Maintenant, Camille contre moi.
Je gagne, elle arrive dix secondes plus tard, les joues écarlates, en me pointant du doigt.
— T’es un vrai danger public !
— T’as quand même pas cru que j'allais te laisser gagner ? Puis y a pas mort d’homme.
— T’es passée en travers du groupe des pioupious !
— Ma trajectoire était maîtrisée.
Léo contre Mathis.
C'est là que les choses déraillent.
Ils partent ensemble, plutôt bien
Léo prend de l'avance dans le premier virage. Mathis essaie de rattraper son retard en prenant la ligne directe, ce qui est une très mauvaise idée sur une piste damée avec un léger dévers sur la gauche.
Son ski gauche décroche.
Il part en translation latérale.
Il essaie de se rattraper avec ses bâtons, ce qui ne sert à rien sinon dessiner un grand arc de cercle dans la neige.
Et il percute Jules.
Lui qui remontait tranquillement sur le côté de la piste, en dehors de toute trajectoire raisonnable.
Le choc est sourd.
Ils finissent tous les deux dans le filet de délimitation orange, emmêlés dans leurs bâtons, leurs skis pointant dans des directions géométriquement impossibles.
Silence.
Bruit du vent.
Puis la voix de Jules, quelque part sous Mathis :
— Je suis en train de mourir ?
— Je crois pas, répond Mathis.
— Dommage, j'aurais eu une belle mort. Percuté par un ami sur un poste de ski. C'est presque Shakespearien.
— Je crois pas qu'il ait écrit des trucs sur le ski.
— Dommage, il aurait dû.
On arrive tous à leur niveau. Camille a les larmes aux yeux tellement elle rit. Nina en profite pour prendre une photo. Moi je suis pliée en deux, les mains sur les genoux, incapable de former une phrase.
Léo s'arrête à côté d'eux, les regarde, et hoche lentement la tête.
— Vous savez que dans Fast and Furious, ils disent que la vraie famille c'est ceux qui sont là dans les moments difficiles ?
— Et ? demande Jules.
— Et là je suis là. Mais j’ai aucune intention de vous aider.
Il se tourne alors dos à eux, sort son téléphone, et en profite pour faire un selfie.
— Magnifique, dit Mathis. Vraiment.
Il faut un bon quart d'heure pour démêler l'ensemble. Le filet, les bâtons, les skis. On dirait qu’Aragog y a tissé sa toile. Jules a même perdu un gant dans l’opération.
— Il est peut-être encore en train de voler ? propose Mathis
— Mon gant ?
— L’impact était violent. La trajectoire a pu l’envoyer loin !
— T'es en train de me dire que mon gant est parti en orbite ?
— Je dis juste que c'est possible.
— Il est parti rejoindre Freddy Mercury, ajoute Léo, dans la chanson Don't stop me now.
Jules lève les yeux au ciel.
— Godspeed, petit gant.
Je ris avec les autres, mais quelque chose s’accroche dans ma tête une demie-seconde.
Mercury.
Je chasse la pensée aussitôt.
C'est Queen, encore une fois, mais tout le monde connaît Queen. C'est rien.
Ce n'est rien.
On finit par enchaîner les descentes jusqu'à ce que le soleil commence à descendre sur les sommets et que le froid se fasse vraiment sentir.
À un moment, Mathis décide de tenter la position de l’œuf pour aller plus vite.
Il va effectivement plus vite.
Damn, beaucoup plus vite.
Trop vite ?
Il arrive en bas de piste avec la rapidité d'un boulet de canon et met quarante mètres à s’arrêter, dépassant largement la zone balisée, le panneau indiquant le début de la zone piétonne, et manquant de peu un moniteur en train de boire un café.
Celui-ci le regarde passer.
Mathis le regarde.
— Pardon ! hurle Mathis en continuant sur sa lancée, sa voix résonnant dans le nuage de poudreuse laissé derrière lui.
Camille, un peu plus haut, a tout vu.
— C’EST MAGNIFIQUE ! crie-t-elle entre deux larmes de rire.
On rentre au châlet vers dix-sept heures, épuisés, les joues en feu et de la neige plein les manches.
Jules boîte légèrement, ce qu'il attribue à «une blessure de guerre».
Mathis a retrouvé le gant, dans sa propre poche.
— Il était là depuis le début ? demande Jules.
— Apparemment.
— Bon bah Godspeed pour rien.
— Godspeed pour rien, répond Mathis.
À dix neuf heures, le châlet sent le dîner refroidi et le bois humide.
Les groupes se sont dispersés après le dîner.
Jules et Mathis ont mystérieusement disparu en direction de la salle de jeux en compagnie de deux garçons d'une autre classe.
Nina s'est installée sur son lit, avec un livre et ses écouteurs, signal universel de «lâchez moi la grappe».
Camille est aussi allongée sur son lit, en train de scroller sur Tiktok.
Moi, je suis sous ma couette depuis vingt minutes, à fixer le plafond en lambris, faisant semblant de lire Cher Connard de Virginie Despentes.
Je sais pas pourquoi, j’apporte toujours un livre, mais je ne le lis jamais.
Bzz.
Léo :
Salon commun. J’emmerde la chambre.
Je relis le message deux fois.
Trois fois.
Je pose mon téléphone sur ma poitrine.
Je le reprends.
Je descends dans cinq minutes.
Je me lève, j'attrape mon sweat et j’essaie de ne pas avoir l’air de quelqu'un qui descend car on lui a demandé.
— Tu vas où ? demande Camille sans lever les yeux de son téléphone.
— Me chercher un verre d’eau.
— Y a une bouteille sur le bureau.
— J’ai envie d'eau fraîche.
Elle lève les yeux.
Elle me scrute du regard. Ce regard hyper précis, presque chirurgical, qui me dissèque en deux secondes.
— Hmm, ça a un goût de déjà-vu ton histoire, dit-elle simplement.
Je sors avant qu'elle puisse ajouter quoi que ce soit.
Le salon commun est presque désert à cette heure.
Une lampe allumée dans le coin, le bruit de la neige contre les vitres, et Léo, affalé sur le canapé du fond, les pieds sur la table basse, son hoodie noir remonté sur le nez.
J'aimerais être une petite souris pour pouvoir l’observer sans qu'il me voit. Je pourrais y passer des heures.
Il lève les yeux et son regard tombe sur moi.
— T’as mis le temps.
— J'aurais pu ne pas venir.
— Mais t’es là.
— Mais je suis là.
Je m’installe à l'autre bout du canapé. Pas trop près, pas trop loin non plus. L'équilibre parfait pour quelqu'un qui essaie de ne pas avoir l’air d'essayer.
À peine je m'assois que son parfum m’enveloppe.
J'ai déjà dit qu'il sentait bon ?
Il y a une émission nulle à la télé, que personne ne regarde. Deux filles de la classe sont installées à la table du fond, écouteurs aux oreilles, chacune dans son monde.
— Bonne journée ? dit-il.
— Tu m'as envoyé un SMS pour me demander si j'avais passé une bonne journée alors qu'on l'a passé ensemble ?
— Non, je t’ai envoyé un SMS pour que tu descendes. La question c'est du bonus.
Je lève les yeux au ciel.
— Oui, bonne journée.
— Même le télésiège ce matin ?
— Surtout pas le télésiège ce matin.
Il sourit. Pas le grand sourire, l'autre.
Celui du coin des lèvres, qui fait sortir sa fossette.
— Elle t'a cherchée.
— Elle me cherche tout le temps.
— Ouais, dit-il, mais ce matin, c'était calculé.
Je ne réponds pas.
Je le sais.
Je l'ai senti sur le moment.
C'était pas un accident. C'était une putain de démonstration de force.
— Ça me fout hors de moi, j’ajoute à voix basse.
— Je sais.
— Et toi tu—
— Prudence.
Sa voix est calme. Son regard est doux. Ça me fait fondre.
— Je sais, répète-t-il.
Il glisse imperceptiblement vers le milieu du canapé. Pas grand chose.
Dix centimètres, peut-être.
Mais suffisamment pour que sa jambe frôle la mienne.
Mon cœur fait un bond mais je ne bouge pas.
Lui non plus.
On regarde la télé en silence pendant quelques minutes.
Ouais, l'émission est vraiment éclatée. Une sorte de téléréalité culinaire où tout le monde se hurle dessus.
— T'as vraiment bien skié aujourd'hui, dit-il sans me regarder.
— Tu me l'as déjà dit. Par SMS.
— Je le redis en vrai.
— C'est différent ?
— Ouais.
Je tourne la tête vers lui. L'écran de la télé se reflète sur son visage. Mais il est toujours aussi beau.
Il a son sourire à fossette.
— Pourquoi c'est différent ? je demande.
— Parce que là, je peux voir ta tête quand tu reçois le compliment.
Ça, c'est trop mignon. J’ai peur que les yeux se transforment en ceux de merlans frits.
— Ma tête est parfaitement normale.
— Ta tête est adorable et je meurs d'envie d'y poser mes lèvres, dit-il un peu plus bas pour ne pas que les deux filles entendent.
Oh damn, ça me coupe presque le souffle.
Respire Prudence.
Respire.
Je me retourne vers la télé pour essayer de me calmer.
Je pense sincèrement qu'il éprouve du plaisir à me mettre dans ce genre d'état. Comme si c'était un jeu.
— Tu me saoules, je souffle.
— Compteur.
— C'est pas drôle.
— Si.
On reste comme ça un moment. Sa jambe contre la mienne, la télé nulle, le bruit du vent dehors. Et je me sens bien. C'est simple. Comme si le reste n'existait pas.
Bzz.
Mon téléphone.
Camille :
Ça a VRAIMENT un air de déjà-vu ton histoire d'eau fraîche.
Suivi immédiatement d'un deuxième message.
Camille :
:)
Juste l’émoji.
Je retourne mon téléphone contre ma cuisse, sûrement un peu trop fort.
— Problème ? demande Léo.
— Un problème ? Aucun.
Il regarde mon téléphone retourné, puis moi, puis il reporte son attention sur la télé avec l’air de quelqu'un qui sait très bien ce qui se passe.
— Camille ?
— Comment tu sais, j’ai rien dit.
— T'as rien dit mais t'as retourné ton téléphone comme si t’avais reçu un nude.
Il lâche un petit rire avant de reprendre.
— Elle va nous griller la première.
— Ouais, mais elle va me foutre la pression jusqu'à ce que je ne puisse plus la supporter et que je sois obligée de lui dire. C’est une vicelarde.
— Malinx le lynx.
— C’est Camille.
Il hoche la tête lentement, comme si ça résumait tout. Et en quelque sorte, ça résume un peu tout.
Je reste encore dix minutes. Dix minutes raisonnables, justiciables et compatibles avec le fait que je sois allé chercher de l’eau.
Au moment où je me lève, il en profite pour glisser sa main en bas de mon dos, l'air de rien, rapidement. Ce genre de geste pourrait me faire faire un AVC.
Il finit par lever les yeux sur moi.
— Bonne nuit, Prudence.
— Bonne nuit.
Je fais trois pas vers la porte.
— Prudence.
Je commence à connaître ce moment par cœur.
— Quoi encore ?
— Fais de beaux rêves.
Je reprends ma marche sans répondre.
Mais je souris jusqu'à l’escalier.
En haut, Camille n'a pas changé de position. Nina est quant à elle entièrement sous sa couette.
Camille lève les yeux quand j'entre.
— Alors, elle était bonne cette eau ?
— Excellente. Fraîche, désaltérante, tout ce qu'on demande.
D'abord, elle ne dit rien. Mais lorsque je passe à côté d'elle pour retourner m’affaler sur mon lit, elle rajoute :
— Je savais pas que l’eau était parfumée.
Putain, je ne sais pas par quelle magie, mais le parfum de Léo a du s'accrocher à moi.
Joue la cool Prudence.
— Bonne nuit, Camille.
— Bonne nuit, dit-elle avec son petit sourire narquois.
Je me glisse sous la couette et je fixe le plafond.
Je n'arrive à penser qu'à Léo.
Et je sens un sourire se dessiner sur mes lèvres malgré moi.
Je suis dans la merde.

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