Point de rupture
Les jours qui suivent ont une texture particulière.
Différentes des autres, de ce que j’ai pu connaître.
Je pourrais les raconter dans l’ordre, minutieusement, mais ce serait mentir sur ce que c'était vraiment.
Ce que c'était, c'est une accumulation de petits riens qui finissent par faire beaucoup.
Un regard au-dessus des têtes pendant le petit-déjeuner.
Un SMS reçu tard le soir que je lis en retenant mon souffle cachée sous ma couette.
Une main qui frôle la mienne dans la file du télésiège et qui disparaît aussi vite qu'elle est apparue, sans que j'ai le temps de vérifier si c'était intentionnel.
Spoiler alert : c'était intentionnel, évidemment que ça l’était.
Il y a aussi eu le couloir, un soir. Ça a duré deux minutes, pas plus.
Lui qui revenait des toilettes, moi qui avais oublié mon chargeur dans le salon. On s’est retrouvé face à face, dans le noir. Il ne m’a pas laissé le temps de réfléchir ni de comprendre ce qu'il se passait. Il m’a attrapé par la taille d'une main, son autre main derrière ma tête, et il m’a embrassée.
Putain, j'aurais pu me liquéfier sur place.
Je suis remontée dans ma chambre, des papillons dans le ventre, et j’ai fixé le plafond pendant une heure.
Camille dormait, Nina aussi.
Enfin pour Camille, j’en suis pas sûre. Peut-être faisait-elle semblant. Avec Camille, on sait jamais vraiment.
Ce que je sais, c'est que ce truc entre Léo et moi prend de plus en plus de place.
On ne lui a pas donné de nom, on ne s'est rien dit d’officiel. Mais ne pas nommer quelque chose ne l'empêche pas pour autant d'exister.
Et là, ça existe beaucoup.
Le mercredi soir, Vasseur entre dans le réfectoire avec son sifflet autour du coup et son carnet sous le bras.
Je ne l’ai jamais vu sans, je commence à croire qu'ils font partie intégrante de lui.
Il tape trois fois dans ses mains pour obtenir le silence, mais il obtient plutôt un brouhaha réduit de moitié.
Le respect est mort, mais il semble considérer cela comme suffisant.
— BON ! Le retour à la réalité est pour bientôt, et comme vous vous en doutez, nous organiserons une petite soirée vendredi soir pour clôturer ce voyage. Ça sera au gymnase du châlet, à partir de vingt heures. Tenue correcte exigée. Et quand je dis tenue correcte —
Il regarde Jules en plissant les yeux.
— …je veux dire pas de peignoir léopard dans lequel on te voit défiler quand tu sors de la douche. C'est clair ?
— Limpide, as asual, réponds Jules en levant la main comme un signe de paix.
— C'est toujours et encore toi qui m'inquiète le plus, Jules.
La salle explose d'un coup. Les conversations repartent de toute part, les chaises raclent le sol, les groupes se mélangent. On dirait qu'une fièvre géante vient de se transmettre à toute la pièce.
— ENFIN ! dit Jules en frappant ses poings sur la table comme s'il venait d’apprendre la fin d'une guerre. J'attendais ce moment depuis le premier jour.
— T'attendais ce moment depuis trois semaines, corrige Camille.
— La vision, Camille. Certains l’ont, d'autres pas.
— Et ta playlist ? demande Mathis très sérieusement.
— Prête depuis octobre.
— Octobre, répète Nina. Le voyage a été annoncé en novembre.
— Les grands esprits anticipent. Bocuse planifiait ses menus six mois à l’avance.
— Mais t’es pas Bocuse, Jules.
— Pas encore.
Je ris, mais du coin de l’œil, je cherche Léo sans m’en rendre compte. En vrai, j'ai pas vraiment besoin de le chercher. Je suis sans cesse attentive à où il est et ce qu'il fait.
Il est assis deux places plus loin. Il rigole aux blagues de Jules, et son regard finit par croiser le mien, comme s’il sentait que je le regarde.
Une seconde.
Juste une.
Quelque chose passe entre nous. Silencieux et évident.
Je ne saurais pas vraiment nommer ce que je ressens, dans ces moment-là. C'est un mélange d'excitation, de peur. C'est compliqué.
Ça me donne envie d'avancer et de reculer en même temps. C'est comme de se tenir au bord d'une falaise et de regarder vers le bas.
Pas désagréable.
Vertigineux.
— Mathis, reprend Jules en pointant sa fourchette dans sa direction, t'as des chaussures potables ?
— Bein, j’ai mes vans quoi.
— Ça passe. Nina ?
— Jules, je vais pas te soumettre ma tenue en attente de ta validation.
— C’est une démarche collaborative…
— Non.
— Camille ?
— J’ai ce qu'il faut.
— Prudence ?
Je lève les yeux.
— Quoi ?
— T'as une tenue pour la soirée ?
— Oui, Jules, j’ai une tenue.
— Bien. On se retrouvera à dix-neuf heures quarante-cinq dans le couloir. On entre ensemble, ou on entre pas.
— On entre dans un gymnase de chalet, Jules, on se prépare pas pour la bataille de Poudlard, dit Mathis.
— La nuance est moins grande que ce que tu penses. Les grandes entrées se préparent.
Le repas continue, bruyant et désordonné, comme d’habitude.
Jules élabore sa vision de la soirée avec l'autorité d'un directeur artistique égocentrique. Mathis l'écoute à moitié en contemplant le fond de son assiette. Nina a sorti son téléphone et Camille observe tout ce joli petit monde.
Moi, je suis à moitié là.
L’autre moitié est déjà à la soirée d'après-demain, à se demander quelle dinguerie Pauline va bien pouvoir faire, ou comment rester discrète alors que je n’ai d'yeux que pour Léo.
Bzz.
Mon téléphone vibre.
LÉO
Ça sera quoi ta tenue?
Je relève les yeux vers Jules, puis Léo, puis mon téléphone.
PRUDENCE
Pourquoi tout le monde me demande ça ?
LÉO
Curieux, c'est tout.
Une pause. Trois petits points qui apparaissent, puis disparaissent, et réapparaissent.
LÉO
Je suis sûr que je ne serais pas déçu. J’ai hâte.
Je pose mon téléphone face contre-table.
Mes joues sont en feu.
Il va finir par me tuer.
En face de moi, Camille boit une gorgée d'eau en me fixant. Son air innocent n’a rien de convaincant.
J’en suis sûre, elle a vu quelque chose et elle va se mettre sur mes côtes.
Elle ne dit rien, mais son sourire en coin parle pour elle.
Fuck.
Je fixe mon assiette.
Le jeudi matin, la montagne a un air de fin du monde. Le ciel est tellement bleu qu’il rappele la mer en été, on peut voir le blanc de la neige cintiller au niveau des crêtes. Le froid, quant à lui, pique la gorge à chaque inspiration.
Ça, c’est la montagne que j’aime.
Tout le groupe des “confirmés” est en haut du télésiège de la Combe aux Loups. On est dans un de ces moments de flottements où on attend, sans trop savoir quoi.
Jules est en train d’expliquer à Mathis en quoi ses virages sont meilleurs que les siens.
Culotté venant d’un mec qui a fini dans un filet de sécurité le premier jour. Camille et Nina en profitent pour s’appliquer cinq litres de crème solaire sur le visage, et Léo est à côté de moi.
Le vent s’est levé depuis ce matin, et grâce à ça, le parfum de Léo s’échappe de son col à chaque bourrasque pour venir me chatouiller les narines.
Ce parfum de propre et de chaud que j’ai fini par associer aux instants dans les couloirs, à ce moment passé dans le salon communs, ou encore à ce baiser le premier soir.
Mon odeur préférée depuis plusieurs semaines maintenant, qui s’est imposée à moi sans que j’en prenne vraiment la décision.
Evidemment, c’est le moment que choisit Pauline pour pointer le bout de son nez.
Connasse.
Sa combinaison rouge est toujours aussi impeccable, ses cheveux dépassent parfaitement de son casque et son teint est parfaitement hâlé grâce au soleil de la montagne.
Elle s’arrête pile à côté de Léo et ne prend même pas la peine de me regarder. Pour elle, je ne suis qu'un élément du décor.
— Dis donc, Léo.
Je le vois se raidir. Ses doigts se crispent sur ses bâtons.
— Oui, Pauline.
C’est marrant, ça sonne pas vraiment comme une question.
— T’as pas changé de parfum, à ce que je vois.
Elle se penche légèrement vers lui.
Ok, maintenant elle est beaucoup trop prêt.
Elle inspire ostensiblement, comme si elle était seule avec lui.
Comme si j’étais pas là, à cinquante putain de centimètres.
— Je m’en souviens tellement bien, reprend-elle avec ce sourire qui cache des lames de rasoir. C’est dingue comme cette odeur est tenace. Ça restait des jours sur mes pulls. Et dans mes draps aussi. J’avais l’impression que t’étais encore là, même après que tu sois parti le soir.
Ouch.
Le silence qui s'ensuit est aussi froid que l’air ambiant.
Jules s’est tu et Camille a arrêté de regarder l’horizon.
Moi, j’ai l’impression qu’on vient de me vider un seau d’eau glacée dans le dos.
Respire Prudence, respire.
Mais cette putain d’image vient s’imprimer dans mon cerveau. Léo, allongé dans le lit de Pauline et elle qui profite de son parfum pendant des jours. Elle brandit ça comme un trophée sous mon nez, comme si j'étais rien.
Léo recule d’un pas, visiblement mal à l’aise.
— C’est juste un parfum Pauline. Vasseur nous attend en bas.
— Oh, je savais pas que t’étais devenu si pressé, rit-elle. On prenait notre temps avant.
WHAT THE FUCK !
Elle me jette un regard, juste une seconde, comme pour vérifier qu’elle avait bien tiré en pleine lucarne.
Et oui, le but est marqué.
Mon cœur s’emballe et j’ai envie de lui foutre la gueule dans la neige. Je commence à avoir des images de violence dans la tête. Faut que je me tire.
Je n’attends pas, je ne regarde pas Léo, je ne regarde personne d’ailleurs. Je plante mes bâtons dans la neige et je m’élance comme si ma vie en dépendait.
Là, c’est pas du ski plaisir.
C’est une fuite.
Mes virages sont brutaux, mes carres cisaillent la neige verglacé et le vent siffle tellement fort dans mes oreilles qu’il couvre tout le reste.
Je ne pense à rien.
Je ne veux penser à rien.
Juste mes skis, la neige, et la beauté de la montagne au loin.
En bas, je m’arrête dans un nuage de poudreuse.
Les poumons en feu, le coeur qui cogne.
Léo arrive quelques secondes après moi, il s’arrête à ma hauteur et essaie de capter mon regard.
Je prefère garder mon masque baissé.
— Prudence.
— Non, c’est bon.
— C’est pas bon.
Je ne réponds pas et je l’entend soufflé. Mais c’est pas un soufflement agacé, ça ressemble plutot à quelqu'un qui cherche ses mots et qui veut les trouver juste.
— C’était le risque, tu sais. A vouloir garder tout ça secret. Je te mets pas la pression ou quoi hein, c’est pas ça. Mais on peut pas avoir les deux. Le secret, et être à l’abri de ce genre de chose.
Je sais.
Je le sais parfaitement.
C’est même pour ça que ça fait mal.
— Je sais, je finis par répondre. C’est juste que… ça devient de plus en plus difficile de faire semblant que rien ne se passe.
Il me regarde.
— Je sais, dit-il doucement.
Les autres finissent par arriver, Mathis en tête, position de l'œuf.
On n’ajoute rien, mais je sens que quelque chose a changé entre nous. Quelque chose qui ressemble à une décision qui n’a pas encore été prise mais qui commence à mûrir.

Annotations
Versions