L'exposé(e)

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Deux semaines plus tard, je me lève avec une seule chose en tête : l’exposé.

On fait notre présentation aujourd'hui. J’ai ma partie, Léo a la sienne, on s’est échangé nos documents et nos notes sans un mot de trop. C'est propre. C'est net.

J’ai juste dû faire abstraction totale de mes sentiments.

Putain que c’est difficile.

J’ai constamment envie de lui parler, de lui dire que j’ai mal, de lui demander de s'expliquer pour de vrai, de comprendre pourquoi il m’a fait souffrir de la sorte. Au lycée, je meurs d’envie de lui prendre la main, de me glisser derrière lui et de sentir son parfum, de lui proposer de faire le trajet avec moi. Je dois me retenir pour ne pas lui envoyer de message avant de dormir ou le matin en me réveillant. Mais non, je dois me convaincre que j’ai pris la bonne décision. Ce n’est pas à moi de faire le vrai premier pas, je ne suis pas la fautive dans l’histoire.

Je m'habille, j’avale mon petit-déjeuner et je vais au lycée.

Dans les couloirs, je sors mon téléphone pour regarder l’heure.

23 messages non lus du groupe de classe. Je l'ouvre machinalement.

Le premier message, c'est un screenshot.

Je plisse les yeux.

What the fuck ?!

C'est une page Chapatiz.

MON profil Chapatiz.

Y a tout : mon pseudo, mon avatar, ma présentation.

Mais surtout, il y des messages que j’ai pu écrire sur le forum à l’époque.

“Je pense que les étoiles nous regardent et qu'elles savent des choses qu’on sait pas encore.”

Je reconnais chaque mot. C’est moi, c’est vraiment moi. Cette façon d’écrire maladroite et trop sérieuse d’une jeune fille de 11 ans qui essayait de comprendre le monde et qui le faisait sur un forum car elle n’avait pas d’autres choix.

Les messages s’accumulent dans le groupe.

Lol c’est qui ça.

Vénus hahaha.

Hahahaha mais c’est trop cringe !

Attends, elle écrivait ça, sérieusement ?

Je suis mooooooort.

C’est Prudence les gars !

Je pourrais crever sur place.

Je crois que mon cœur s’est lancé dans une course cinq-cent mètres nage libre et que mes joues vont se mettre à fondre.

Putain, qui a fait ça sérieux ?!

Je fais défiler les messages. Mes doigts tremblent sur l’écran. Mon corps est en train de me trahir et de montrer ce que mon visage essaie de cacher.

Un autre screenshot apparaît.

Celui-ci, j’avais treize ans.

“Normalement, je ne cours pas après les gens. Mais pour lui, je ferais le tour du monde.”

Celle-ci était clairement pour Mercury, enfin, pour Léo. Je l’avais écrite en toute sincérité et en toute naïveté sur le forum Amours et Amitiés. On faisait tous ça à l’époque. On parlait de tous les sujets, sans jugement, sans méchanceté. On échangeait au quotidien de tout ce qui nous passait par la tête.

Mais à seize ans, les réponses sont beaucoup moins gentilles.

Loooool mais elle est sérieuse ?

Arrêtez, c’est cruel quand même, ahah.

Non mais c’est public ce truc ? Elle aurait dû supprimer.

Je ferme le groupe.

Je rouvre le groupe.

Je le referme.

Autour de moi, dans le couloir, j’entends des rires. Ils ne sont peut-être pas tous pour moi, mais là, mon cerveau ne fait pas la distinction. Il enregistre chaque son, chaque regard, chaque téléphone sorti d’une poche avec une hyper vigilance accrue.

Deux filles que je connais de vue regardent leurs écrans en se montrant quelque chose. L’une d'elles lève les yeux, me voit, et les rabaisse immédiatement.

Je sais ce qu’elles regardent.

J’ai trop chaud. Je veux mourir.

— Prudence.

C’est Camille qui vient d’arriver à côté de moi. Elle a son téléphone à la main. Elle a vu, elle aussi.

— C’est rien, je dis.

— Pru—

— T’inquiètes. C’est des trucs que j’ai écrit quand j’étais jeune. Ils vont se lasser.

J'ai réussi à maintenir ma voix parfaitement stable. Je suis assez fière de moi.

— On sait qui a fait ça ?

Je pense à Pauline, directement. Elle ne m’aime pas, elle était là au action ou vérité du ski où j’ai donné mon pseudo. Et maintenant que j’y pense, j’ai entendu les feuilles des haies bouger quand on était au square avec Camille. Ce n'était peut-être qu’une coïncidence, mais mon cerveau n’y croit pas trop.

— Non, je réponds.

Camille me regarde et lève les sourcils.

— T’as pas besoin de faire ça.

— Faire quoi ?

— La fille que ça atteint pas.

Je glisse mon téléphone dans ma poche. Mes mains tremblent encore un peu. Je les glisse dans les manches de mon pull pour les cacher.

— On a exposé dans deux heures, je dis.

Elle me regarde encore une seconde.

— T'es sûre que tu veux y aller ?

— C’est pas comme si on avait le choix.

— On peut dire que t’es malade.

— Je vais pas me planquer, Camille. Je leur donnerai raison.

— Ok, dit-elle simplement.

On marche vers la cour intérieure. Je garde les yeux droit devant moi. Je sens des regards, évidemment, mais je ne sais pas s’ils sont vrais ou imaginaires. J’entends quelqu’un dire quelque chose derrière mon dos, trop bas pour que j’entende, suivi d’un petit rire étouffé.

Mon estomac se serre.

Deux heures.

Juste, deux heures à tenir.

Deux heures plus tards, je suis devant la porte de la salle de cours. J’ai l’impression que chaque personne qui passe dans le couloir a vu les captures d’écran. C’est sûrement faux, je ne suis pas le centre du monde, mais aujourd’hui, la paranoïa semble me coller à la peau.

Pauline est là, et son regard me laisse peu de doute quant à l’origine de ces messages. Elle a ce sourire de prédateur qui sait que sa proie a été touchée. Elle ne dit rien, elle n’a pas besoin de parler.

Léo arrive enfin.

Il s’arrête net en voyant le groupe. Il n’a pas son téléphone en main, mais il a vu. Je le sais à la façon dont ses yeux se durcissent quand il nous balaye tous du regard.

Il finit par s’arrêter sur mon visage. Enfin, plutôt sur le masque de pierre que je porte depuis ce matin. Il s’approche. Mon coeur fait un bond. J’ai l’espoir stupide qu’il dise quelque chose, qu’il me demande si je vais bien, ou même juste qu’il me fasse comprendre qu’il est là pour moi.

Mais rien.

Il s’arrête à un mètre de moi et pose son sac par terre sans un mot. Visiblement, il préfère regarder ses chaussures.

La prof finit par ouvrir la porte de la classe. Léo tourne la tête vers moi, et je m’attends à tout sauf à “Allez, on y va”.

Le silence a toujours été son pire défaut. Et apparemment, ça n’a pas changé.

On entre. La classe est déjà bruyante. Il y a des regards qui se posent sur moi, des chuchotements. Je m’assois à notre place habituelle et il s’installe à côté de moi, toujours aussi silencieux qu’un fantôme. Il ouvre son ordinateur, vérifie son support. Il est prêt. Il est professionnel. Il est absent.

— Prudence et Léo, vous pouvez passer, annonce Madame Louail.

Je me lève. Mes jambes sont en coton.

On se dirige vers le tableau, on installe le diaporama.

Le rétroprojecteur projette l’affiche du film, avec le visage de Jack Nicholson qui semble nous observer, ses yeux fous braqués sur la salle.

Ma gorge est nouée. Je sens les regards sur moi, les chuchotements étouffés. Je m’attends à ce que quelqu’un fasse une blague pourrie sur mes écrits de jeunesse à tout moment, je suis en apnée.

Léo, lui, est impeccable. Chemise repassée, posture droite, l’air sûr de lui, comme si rien de tout ça ne le touchait. On dirait presque qu’il n’est pas la même pièce, pas dans la même réalité que la mienne.

— Pour comprendre l’horreur dans The Shining, explique-t-il calmement, il faut comprendre le concept d’isolement. Jack Torrance n’est pas juste un homme qui devient fou, c’est un homme qui se vide de son humanité à cause du silence et de la solitude de l’hôtel.

Il parle du labyrinthe, de la neige qui coupe l’Overlook du reste du monde. Il parle de cette sensation d’être traquée par des fantômes qu’on ne peut pas combattre car ils sont dans notre propre tête.

Pendant qu’il déroule son argumentaire, j’ai l’impression d’être dans le livre.

Me voilà dans la peau de Wendy. Je suis enfermée dans cet hôtel, dans cette salle, avec tous ces gens qui ricanent, et le seul qui devrait être mon allié, mon Jack Torrance, se met à me poursuivre avec une hache faite de silence et de métaphore littéraire.

— C’est là que le livre surpasse le film, reprend-il en me jetant un rapide coup d'œil. King insiste sur la déchéance psychologique lente, progressive. On voit le personnage se détacher de la réalité alors que tout le monde, autour, fait semblant de ne rien voir.

Il me regarde à nouveau. Juste une seconde.

Il le sait. Il sait que je suis en train de me décomposer devant tout le monde.

Il le sait, et il continue de dérouler son exposé magistral.

Il est brillant.

Vraiment brillant.

Mais là, ça me fait mal.

C’est une gifle.

Une gifle car, là où mon monde s’arrête de tourner, le sien ne bouge pas.

J’entend qu’il arrive sur la fin de sa partie, ce qui veut dire que ça va être mon tour.

Je m’avance. Mes mains tremblent en tenant mes notes.

Je commence à parler de l’adaptation des différences entre le roman et le film.

Ma voix est hésitante au début, je dois racler ma gorge pour retrouver un timbre audible.

Parmi les autres élèves, j’entends un rire, un truc nerveux, probablement de la part d’une des filles qui a vu les captures d’écran.

Je bloque.

Je perd le fil de mes pensées ainsi que de mes mots.

Mon cerveau se vide.

Bordel.

Je regarde Léo, en panique totale.

Il ne bronche pas. Pas un geste pour m’aider, pas un regard de soutien. Il attend, les bras croisés, parfaitement stoïque.

Je me force à continuer, je termine ma partie en mode automatique, les yeux fixées sur le mur au fond de la classe pour ne croiser aucun regard.

Une fois terminée, Madame Louail acquiesce.

— Très bon travail. L’analyse de l’isolement est particulièrement fine. Vous pouvez vous rassoir.

On retourne à nos places en silence.

Une fois le cours fini, je range mes affaires. Mes doigts sont glacés, engourdis. J’ai une goutte de sueur froide qui glisse le long de ma colonne vertébrale.

C’est fini, j’ai survécu.

Léo referme son ordinateur.

— On a assuré, murmure-t-il, sans me regarder.

Je lève les yeux vers lui, mes paupières brûlent.

J’ai envie de lui hurler que non, on n’a pas assuré. Que lui a assuré, mais que moi, je suis en ruine.

Je ne dis rien.

Je me contente de glisser mon cahier dans mon sac et de sortir de la classe sans m'attarder.

J’ai besoin d’air et de sortir de l’Overlook.

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