Lèvius - 3.1

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La berline de Lèvius quittait les rues des niveaux supérieurs pour lentement s’engager sur les pavés de son domaine familial. Dépassant les épais et solides murs entourant cette grande demeure, le Baron Devràn put alors écouter les sabots de chevaux qui créaient un bruit rythmique en frappant les dalles. Ce son était uniquement supplanté par le claquement des fouets des conducteurs qui intiment aux bêtes de s'arrêter.

Actionnant la poignée lustrée de la portière, Lèvius délaissa son transport en utilisant la marche latérale. Une fois au sol, il s'aida de sa canne et récupéra sa sacoche à document tandis que les destriers de son escorte se rapprochaient .

Les miliciens mettaient à leur tour pied à terre tandis que ceux agrippant leurs lances restaient juchés sur leur noble monture. Le fanion de l’ours, l’emblème des Devràn, flottait sur ces longues armes, ballottées par le vent qui s'insinuait dans la cité nation en de nombreuses et longues complaintes.

Le capitaine Braggs, qui donnait les rênes de son propre cheval à l’un de ses hommes, s’approcha du Baron en saisissant la sacoche à documents qu'il tendait.

— Veuillez déposer tout ça dans le salon, je les lirais en rentrant ce soir.

— Bien monsieur, fit Braggs en hochant la tête.

— Et pour ce qui est du dirigeable pour mon rendez-vous de ce soir ?

— En place et prêt au départ dès que vous le désirez.

— Parfait, parfait…

Avançant dans la cour du manoir, le Baron Devràn était suivi par toute sa petite troupe de gardes alors qu'il approchait des escaliers composant l’entrée de sa demeure. Lèvius fut saluée par les servants et servantes qui faisaient une petite haie d’honneur de part et d’autre du chemin.

Le supérieur de ce personnel de maison s’arriva vers Baron et le seconda pour l’aider à enlever sa lourde et épaisse veste.

— Braggs ! fit-Lèvius en retenant le capitaine qui se dirigeait déjà vers le salon.

— Baron ?

— Attendez-moi là dans une quinzaine de minutes, je ne devrais pas trop tarder.

— Très bien monsieur.

Lèvius, qui observait son homme de confiance disparaître dans les nombreuses salles du rez-de-chaussée, se dirigea quant à lui vers l’immense escalier de la demeure. Montant par instinct et sans réfléchir, il marcha jusqu'à la porte de sa chambre. En l’ouvrant, il ne découvrit point la pièce sombre et vide auquel il avait escompté, mais plutôt une lumière chaleureuse et une "embuscade" des plus plaisantes.

Alina l’attendait là, assise sur l’un des confortables grands sièges en lisant l’un des livres de la bibliothèque. Un important lustre éclairait la salle et mettait notamment en valeur le riche lit à baldaquin qui occupait la majeure partie de l’espace.

— Lèvius, dit-elle comme simple salutation.

— Alina.

— On dirait que ta journée était des plus chargées…

— On peut dire ça, lui répondit sobrement le Baron en fermant la porte.

— Je ne t’ai même pas entendu te lever ce matin avec ta discrète canne.

— J’avais un rendez-vous important avec Ryther en tout début de journée, répliqua Lèvius en ne prêtant guère attention à la pique lancée par sa compagne.

Lèvius, qui passait alors à côté d’elle, la gratifia d’un baiser sur la joue avant d’aller vers les sièges jouxtant le sien. Un costume des plus propre l’y attendait. C’était un trois-pièces moins travaillé, moins tape-à-l’œil que celui qu’il arborait. Tout ce qu’il lui fallait pour sa prochaine rencontre.

— Comment va ce cher Horace ? questionna Alina en regardant son mari s’habiller.

— Plein d’énergie comme à son habitude, il a été très éloquent durant la session journalière.

— Contrairement à toi, ton beau costume n’arrive pas à dissimuler tes cernes et ta fatigue.

— Tu es sûre que ce n’est pas simplement l’âge et le poids des années ?

— Voyons… pas à moi. Comment était la séance de l’assemblée ?

— Encore plus interminable que la dernière.

— Tu devrais plus déléguer à Ryther. Ce n’est pas un jour de calme à la maison qui fera couler l’Empire.

— Je dois rester actif, en mouvement. Le monde, lui, ne s’arrête pas pour qui que ce soit. Même, pour moi et celui qui a le malheur de l’oublier finis par en pâtir, emporté par la vitesse du changement.

— Des propos bien philosophiques, depuis quand tu te souviens de tes premières passions.

— Depuis que je perçois le passage du temps.

— Stoppe ces sombres idées et efface ta triste mine, cher mari. Je tiens bien à vivre en quelques années à tes côtés.

Lèvius soufflait plus par irritations que par désaccord, car au fond c’était bien son désir à lui aussi.

— Les problèmes s’enchaînent, Alina, la grogne populaire est à son summum et les nobles n’en demandent pas plus. Si on donnait quelques lames à l’assemblée, l’endroit se transformerait en une vraie arène. Ce ne serait plus l’encre qui coulerait, mais le sang.

— Le doute t’assaille également…

— Je ne suis pas le plus habile de nous deux ma chère.

— Alors, écoute-moi quand je te dis de te reposer.

— Un général se doit de montrer l’exemple et d'être à la tête de ses troupes.

— Tu n’es plus à la guerre, Lèvius.

— Est-ce vraiment le cas ?

— Vadim est pire qu’un serpent, mais détruire l’Empire ou la cité nation n’est pas dans ses plans.

— C'est quand on baisse sa garde que les coups se font les plus durs Alina.

— Tu penses que je ne le sais pas ? Je ne désire pas finir comme les pauvres Véllyard.

Cette famille comme venue d’un rêve bien lointain figea les traits et idées du Baron Devràn. Chaque maisonnée connaissait et redoutait la sordide histoire qui y était liée.

— Tu es la seule depuis longtemps à oser évoquer leurs noms…

— Et pourtant, leur chute fut bien réelle, mais l’assemblée, la noblesse agissent comme si rien ne s'était passé.

— C’était il y a longtemps…

— Tu te fais négligeant Lèvius, tu te fais vieux…

— Et cette foi, c'est de ta bouche que ce constat est formulé en aucun cas la mienne. C’est donc là l’idée que tu as de moi à présent ?

— Non, mais si je ne te mets pas en garde, qui le fera ?

Acceptant ce fait des plus vrais, Lèvius laissa Alina s’approcher de lui. Elle l’aidait à enfiler sa nouvelle chemise.

— Tu es née du mauvais sexe ma chère.

— C'est maintenant que tu t’en rends compte…

— Hum… Il fallait un peu d’expérience pour l'admettre. J’ai un rendez-vous, fit Lèvius d’un air plus sérieux. Avec un de tes fils, figure-toi.

— Ho vraiment ! Laisse-moi deviner. Notre cher Malden est au front donc ce n’est pas lui, commença Alina en prenant une pause. Les jumeaux sont en train de traficoter dans un des hangars du domaine alors il ne reste…

— Qu’Alek.

— Voilà ! Mais se souvenant de la phrase de sa femme et tiquant sur un détail, Lèvius continua. Tu as dit que les jumeaux étaient dans les hangars ?

Et Alina acquiesça.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien fabriquer tous les deux ? Vilius doit encore donner ces ordres et Paul les éviter avec le plus grand des soins.

— Une image dont je n’ai aucune difficulté à me représenter les moindres détails, dit Alina en souriant alors qu’elle s’en retournait à son siège au centre de la pièce. Tu sais que Paul s’est engagé pour la course de spires ?

— Évidemment ! Je devais percevoir cela avant même que l’idée ne germe dans son esprit. C’est mal vu que les vieilles familles fassent concourir un pilote qui n’est pas issu de leurs rangs, de leur sang.

— Des jeux pour le peuple et les puissants…

— Tous ont besoin de se divertir après tout. Quelques tours d’aéronefs et les problèmes de la ville disparaîtront le temps d’un court instant. Mais c'est vrai, tous n’attendent que de voir le premier appareil s’écraser. Le sang satisfait le moindre homme. Voyant la mine inquiète d’Alina, Lèvius dut continuer à parler pour la réconforter. Mais je suis sûr que Paul fera une bonne course. Rien ne lui arrivera.

— Et je suis censé te croire sur parole à présent ? dit cette fois Alina en souriant malgré son assurance naturelle quelque peu effacée de son visage.

— Non, mais j’espérais au moins t'apaiser. Même pour un instant, fit Lèvius en se rapprochant de sa femme maintenant pleinement vêtue de ses nouveaux habits.

— Quelles douces intentions, cher Baron.

N'est-ce pas ? répondit-Lèvius avec un brun d'humour en tenant la main d’Alina.

— Bon, je me dépêche. La journée est loin d’être finie.

— Alors salue notre cher magister de ma part. Il n’est pas revenu à la maison depuis le dernier dîner de famille.

— C’est qu’il doit être bien occupé avec son enquête. Je lui dirais que sa présence te manque.

Dévalant à nouveau les escaliers de la vaste demeure, Lèvius revit le capitaine de la milice qui patientait comme voulu juste à côté de l’entrée du manoir.

— Le dirigeable est prêt, monsieur, il vous attend dans les jardins.

— Parfait, Braggs, ne faisons pas trop mariner l'équipage, conclut le Baron Devràn.

Les deux hommes qui quittèrent prestement le couvert du bâtiment s’aventurèrent dans les spacieux parcs du domaine.

Le transport évoqué par le Baron était apercevable au loin. Sa masse était plus qu’évidente même avec la nuit qui tombait. On pouvait distinguer le grand ballon d’air chaud maintenu au sol par de nombreux cordages.

Des attaches d’aciers venaient également y prendre appui en courant jusqu’à une petite structure grise posée juste à côté. Les hommes de bords visibles, quant à eux, par la lumière des torches orangées accrochée à leurs torses, bougeaient dans tous les sens. Ils étaient comme de multiples lucioles dans la nuit tombante. Certains parcouraient la surface du ballon tandis que d’autres encore chargeaient le vorace moteur du bâtiment en carburant.

Les nombreux tuyaux qui sortaient ainsi de l’habitacle couraient sur le sol du domaine, telles les racines d’un antique arbre, pour disparaître dans une série de hautes structures non loin de là où devait attendre la précieuse sève noire de la cité nation.

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