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L’ombre et la soirée apportaient une fraicheur bienvenue, bien que la chaleur de la journée irradie encore les rues étroites de la vieille ville. Les odeurs de cuisine se mêlaient à celle de la crème solaire et du sel de leurs peaux. La foule se pressait autour d’eux, les rapprochant parfois, les éloignant souvent.
Le garçon tenait sa serviette rouge encore mouillée et suivait le nageur dans ce dédale de ruelles ocres qu’il ne connaissait pas.
Il avait d’abord remarqué sa moustache, si nette, si à sa place. Puis ses yeux clairs, ses muscles fins, sa peau rougie par le soleil et les poils blonds de son torse. Il l’avait suivi des yeux quand il était allé se baigner, apréciant sa silhouette souple, la ligne de son dos et de ses cuisses.
Maintenant, il voyait sa nuque collante de sueur, la racine de ses cheveux, l'anneau doré de son oreille gauche, le col de sa chemise en lin, dont les manches, plus bas, étaient retroussées sur ses avant-bras. Les mains qu’il avait mises dans ses poches ajoutaient une nonchalance à sa démarche qu’il ne pouvait s’empêcher d'aprécier.
Le garçon le rattrapa.
— Tu connais bien ici, non ? lui demanda-t-il.
— Oui, je viens régulièrement, j’ai mes habitudes maintenant.
Le garçon hocha la tête. Il avait perçu une douceur dans sa voix, « si française », pensa-t-il.
— C’est par ici.
Son guide l’entraina dans une rue plus étroite. En le suivant toujours, il glissa ses yeux sur le dos de sa chemise blanche, mouillé de transpiration, l’arrière de son bermuda et, plus bas, les poils de ses mollets.
Alors que ses yeux parcouraient la liste des parfums, le garçon entendit la voix claire de son guide.
— Je te recommande la pistache.
— C’est ce que tu vas prendre ? lui demanda-t-il.
— Non, c’est ce que j’ai pris hier avec une amie.
— Et bien, je te fais confiance, je vais prendre la pistache.
Il marchait maintenant à côté de lui, silencieux, en tenant d'une main sa serviette rouge et de l'autre, sa glace qui fondait trop vite. Il s’employait discrètement à éviter qu’elle ne coule sur ses mains que la chaleur avait rendues collantes. Le frôlement de la chemise en lin de son voisin sur son épaule lui donna un frisson qui le sortit de sa rêverie. Il tourna la tête vers l'autre garçon.
— Ma, la pistache est bonne. Tu avais raison.
— C’est une valeur sûre.
Son guide l'accompagna jusqu’à une place ombragée. L’air ne circulait pas sous l’épais feuillage des platanes et l’atmosphère restait lourde, trop chaude et encore trop humide. De la glace fondue coulait sur ses doigts. Il masqua autant qu’il le put cet inconfort, n’osant pas lui redemander un mouchoir.
Assis à côté de lui sur un banc, le garçon appuya son dos puis l’arrière de sa tête à la façade tiède d’une église baroque et regarda autour de lui. Les murs de cette ville avaient l’allure familière de la Méditerranée mais il ne ressentait pas le bourdonnement de son pays natal.
— Ça ressemble à l’Italie ici, mais c’est quand même différent.
— Oui, c’est vrai. C’est proche mais en même temps très loin… On a le meilleur des deux je pense.
Il tourna les yeux et vit son voisin essuyer les dernières gouttes de glace sur les poils de sa moustache, de fines gouttelettes de sueur roulaient sur ses tempes, son cou luisait de la moiteur de l’air. Et pourtant… « Si français », pensa-t-il.
L’Italien ferma les yeux une seconde, et se tourna vers lui.
— Au fait, comment tu t’appelles ?
— Pierre, et toi ?
— Davide.
Davide regardait Pierre.
Pierre acheva de s’essuyer les doigts et tendit son mouchoir froissé à Davide avec un sourire. Il le prit et le cala au creux de sa main.
Le silence se prolongea quelques instants. Davide appuya ses mains sur la pierre chaude du banc, laissant glisser son regard sur son voisin. Il s’arrêta sur ses mains qu'il détailla.
Davide devinait une tension : les mouvements un peu secs des doigts de Pierre, le battement régulier d’une jambe, ses yeux tournés vers les arbres, ses lèvres légèrement pincées.
— C’est drôle… je ne voyais pas mon après-midi comme ça.
Pierre avait parlé sans bouger la tête, sans regarder Davide qui pensa d’abord qu’il se parlait à lui-même.
— Moi non plus, répondit Davide. Je devais rester peu à la plage, et puis visiter. Et finalement, je n’ai rien vu.
— Il y a à voir, prends le temps avant de repartir.
— Je rattraperai demain ! Il y a quelques bâtiments que je voudrais voir et aussi un parc, et peut-être marcher plus au bord de la mer. Il fera moins chaud j’espère.
Davide s’épongea le front avec le mouchoir qu’il avait gardé au creux de sa main.
— Il fait toujours chaud en juillet ici.
Davide ne répondit pas ; un silence flotta. Alors, Pierre se tourna vers lui.
— On prend un café demain matin et je te fais visiter ? je suis un bon guide, je pense…
Davide masqua sa surprise.
— Oui j’aimerais ça… Si tu n’avais rien prévu bien sûr.
— Je n’avais rien de prévu. C’est quoi la bonne heure du café en Italie ?
— C’est toujours la bonne heure ! Mais pour le matin, peut-être 9 heures ?
— 9 heures et demi ? C’est les vacances.
Quelques instants plus tard, en ajoutant à ses contacts le numéro que Pierre lui épelait, Davide réalisa qu’il n’avait pas regardé son téléphone une seule fois depuis qu’il s’était assis sur la plage.
Il n’avait aucune notification.

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