19 (SPOILER)
De l’Italie, Pierre ne connaissait que Rome, Venise et Vérone. Il découvrit Turin.
De la voiture qui les ramenait de la gare, il voyait défiler les rues larges, rectilignes, la succession des immeubles austères, presque identiques.
Leur arrivée à la gare avait été pour Pierre une succession d’embrassades et de questions en italien qu’il n’avait pas compris. La joie sincère et communicative de la mère de Davide, Ornella, contrastait avec la retenue de Germano, le père de Davide.
Ils étaient montés tous les quatre dans la petite Fiat verte des parents de Davide. Pierre et Davide avaient pris place côte-à-côte, à l’arrière. Pendant tout le trajet, alors même qu’il traduisait les questions de ses parents, Davide avait tenu la main de Pierre dans la sienne.
Ils se garèrent devant la devanture d’un café fermé et entrèrent dans un immeuble ancien dont le hall était généreusement tagué.
— C’est ici que j’ai grandi. Mes parents sont dans l’appartement depuis leur mariage, précisa Davide.
Il n’y avait pas d’ascenseur.
Pierre découvrit un appartement au quatrième et dernier étage : un couloir sombre et encombré, une cuisine étroite et un petit salon. Pierre remarqua les nombreux objets disposés sur les meubles, et, partout, des représentations de la Vierge : au mur ou en statue.
Ornella leur montra la chambre où ils allaient dormir.
— C’était ta chambre ? demanda Pierre à Davide.
— Notre chambre, on était tous les trois ici. Quand je suis devenu adolescent, j’ai commencé à dormir dans le canapé du salon, je ne voulais pas rester avec mon frère et ma sœur.
Pierre ne répondit pas. Il déposa sa valise sur le lit et suivit Davide dans le salon où la télé était allumée.
Il s’assit dans le canapé entre Davide et son père qui avait débouché une bouteille de Prosecco. Pierre ne comprit pas la conversation animée qui se déroulait devant ses yeux. Les échanges étaient entrecoupés de rire, de gestes et de gorgées de Prosecco. Mais, durant l’heure que dura l’apéritif improvisé, Pierre avait senti sur lui le regard de Ornella qui ne l’avait pas quitté.
Pierre essaya d’aider à débarrasser la table. Il capitula devant les vives protestations de Ornella.
Quand il se rassit, Davide lui proposa de sortir faire un tour du quartier, ce que Pierre accepta immédiatement.
Davide l’avait mené à travers un parc jusqu’à la rive du Po.
— Ma mère te trouve très beau.
— Ah ? c’est donc de ça que vous avez parlé ?
— Désolé, je ne pouvais pas tout traduire. Je ferai attention les prochains jours.
Après une pause Davide reprit.
— Ce soir, on mange chez mes parents, ma mère a cuisiné. Mais demain, on passera la journée tous les deux, je te ferai visiter.
Pierre sentit les bras de Davide autour de lui, et puis, ses lèvres. Le soleil se couchait sur le fleuve.
Le diner fut joyeux. Le vin aidant, un mélange d’Italien et de Français s’était installé autour de la table. Pendant le repas, Davide avait posé plusieurs fois sa main sur la nuque de Pierre ou sur sa cuisse. Pierre avait d’abord sursauté mais s’était ensuite laissé aller en constatant l’absence de réaction de Germano et de Ornella.
La tête de Pierre lui tournait quand le tiramisu fut servi. Germano ouvrit une nouvelle Prosecco malgré les protestations de sa femme. Il leva son verre.
— Al nostro figlio che vedo felice!
Ils burent leur coupe en silence puis la conversation reprit. Pierre n’écoutait plus. Ses yeux s’étaient fixés sur un détail du plat vide au centre de la table et ce qu’il restait de son attention était portée toute entière sur la caresse des doigts de Davide sur le dessus de sa main.
Alors qu’il allait se lever, il sentit la main de Germano presser son épaule.
Si Pierre avait lutté pour garder l’ équilibre en se déshabillant, il dut aider Davide qui, lui, avait du mal à tenir debout. Il avait renoncé à lui faire se laver les dents quand Davide était tombé brutalement sur le lit. Pierre l’avait déshabillé comme il avait pu en essayant de ne faire aucun bruit.
Contrairement à Davide, Pierre ne s’endormit pas tout de suite.
Le lendemain matin, Pierre fut réveillé par les lèvres de Davide dans son cou.
— Désolé pour hier soir, je me suis pas contrôlé.
Pour toute réponse Pierre l’embrassa. Il sentit ensuite les mains de Davide sur sa peau, elles descendaient sur son dos jusqu’à atteindre ses fesses. Pierre se contracta.
— Arrête. Tes parents pourraient nous attendre.
— Alors, tu devras ne pas crier.
Pierre ferma les yeux et guida la main de Davide.
Après ses mains, ce furent les lèvres de Davide que Pierre sentit sur sa peau jusque sur ses fesses. Pierre luttait pour contrôler ses gestes et sa respiration. Il pensa que Davide savait ce qu’il faisait, et qu’il le faisait volontairement.
Il dut mordre un oreiller pour ne pas crier.
Davide s’habilla aussitôt après et sortit de la chambre sans se retourner. Pierre restait encore nu, haletant sur le lit. Il dut prendre sa chemise de la veille pour s’essuyer et fut pris d’une légère honte en voyant les traces mouillées sur les draps fleuris. Il entendait derrière la porte le bruit des conversations, le tintement de la vaisselle. Il lui fallut quelques minutes pour reprendre le fil de ses idées et s’habiller.
Le petit déjeuner fut silencieux. Ornella avait déposé sur la table des biscottes, des confitures et du café. Pierre s’était assis entre Davide et son père qui regardaient du coin de l’œil un jeu télévisé dont Pierre ne comprit pas les règles.
Ornella protesta de nouveau quand Pierre commença à rassembler les assiettes. Davide posa sa main sur sa cuisse en lui disant « Laisse la faire ». Pierre n’insista pas.
Plus tard, en sortant de la salle de bain, Pierre trouva Davide qui parlait avec sa mère. Il ne comprit pas les mots mais saisit que Davide annonçait le programme de leur journée.
Davide embrassa sa mère et se dirigea vers la salle de bain en sifflant.
Pierre se retrouva alors seul avec Ornella dans l’étroit couloir de l’appartement. Il lui sourit et se rendit compte qu’il ne savait rien dire.
Il s’assis sur le canapé face à la télévision.
L’attention de Pierre fut détournée par la voix de Davide qui, encore mouillé et en caleçon, interpelait sa mère. Pierre suivit des yeux l’échange animé qui dura plusieurs minutes. La porte de la chambre claqua. Pierre entendit ensuite plusieurs fois le prénom de Davide au milieu des paroles que marmonnaient Ornella.
Pierre était resté figé et silencieux sur le canapé.
Davide le rejoignit, enfin habillé.
— T’es prêt ? On y va ?
Pierre se leva et suivit Davide sans rien dire. Ce n’est qu’arrivés sur le trottoir qu’il osa parler.
— Qu’est ce qui s’est passé avec ta mère ?
— Rien. On commence par visiter le château si ça te va ? Il y a moins de monde le matin. En y allant, on passera par le centre-ville, on pourra s’arrêter prendre un café si tu veux.
Pierre suivit Davide sans rien dire pendant plusieurs minutes.
Ils s’installèrent face à face dans un élégant café. Pierre remarqua les nappes blanches impeccablement repassées, les murs lambrissés, les pâtisseries alignées dans une vitrine, le nœud papillon du serveur et l’élégance des dames qui étaient attablées autour d’eux.
Davide commanda deux cafés et se tourna vers Pierre.
— Après le château, on pourra manger dans le quadrilatero romano, c’est la partie ancienne de la ville. Et l’après-midi, je pensais qu’on pourrait marcher au bord du Po. On fera le musée du cinéma demain matin. On pourra sortir aussi demain soir si tu veux.
Pierre acquiesça en buvant son café. Davide poursuivit.
— Je pourrai aussi te montrer le politecnico, c’est là que j’ai étudié. Après on aura un peu fait le tour. Il y a pas grand-chose à voir ici. Ça sera mieux quand on aura la voiture. Il faudra qu’on regarde les hôtels d’ailleurs, même si c’est l’hiver, il peut y avoir du monde.
Pierre regardait Davide qui jouait mécaniquement avec sa petite cuiller en parlant.
— Et dimanche après-midi, il faudra aller voir le match de Volley-ball de l’équipe que mon père entraine. Il y aura mon frère aussi. Je suis désolé, ça sera pas intéressant pour toi. Mais j’ai déjà réussi à t’éviter la messe avec ma mère le matin.
— Ca ne m’aurait pas déranger d’aller à la messe avec tes parents.
Ils restèrent silencieux quelques instants. Pierre hésitait ; il regardait les mains de Davide, remontait sur son torse et son cou, redescendait sur ses bras et parfois jusque la tasse vide. Il n’osait pas croiser son regard.
Il sentit alors le pied de Davide sur son mollet, le léger battement de la chaussure sur son pantalon. Alors il leva les yeux. Davide souriait.
— J’essaierai de penser à traduire plus souvent. Je suis désolé. On sera mieux quand on sera tout les deux la semaine prochaine.
Pierre sourit à son tour.
Davide paya. Ils sortirent et marchèrent côte-à-côte sous les arcades.
Pierre écouta Davide lui parler de sa ville, des longues rues droites, du vent en hiver, des Alpes enneigées visibles au loin, « On est pas si loin de Lyon finalement ».
Après le château, ils mangèrent un plat de polenta dans une petite trattoria. Davide parlait toujours.
Alors qu’il finissait la tarte aux noisettes qu’ils partageaient, Pierre vit Davide frotter les paumes de ses mains sur ses jambes.
— T’es sûr que ça va ? lui demanda-t-il.
Davide répondit qu’il allait bien, qu’il était juste fatigué de la veille et qu’il serait sans doute raisonnable de rentrer faire une sieste plutôt que de marcher encore des heures.
Pierre accepta.
Ils trouvèrent l’appartement vide. À la vue du lit refait dans la chambre, Pierre rougit. Il ne voulait pas penser à la réaction de Ornella qui avait forcément vu les traces qu’ils avaient laissées le matin.
Davide s’endormit immédiatement. Pierre regardait le plafond. Il ne sut pas quand il s’endormit à son tour.
Quand il se réveilla, Pierre était seul dans le lit, dehors, le soleil baissait.
Il se recoiffa, enfila son jean et sortit de la chambre. Il trouva Davide assis dans le canapé avec son père, ils regardaient un match de football. Il alla vers la cuisine d’où il avait entendu du bruit. Ornella finissait de faire la vaisselle, elle le regarda.
— Pierre, ciao. Hai dormito bene ?
Pierre répondit « Oui » en souriant. Elle lui parla mais il ne comprit pas. Ornella s’immobilisa quelques instants et le regarda dans les yeux. Elle s’approcha et posa sa main sur la joue de Pierre. Elle lui sourit.
— Vieni.
Pierre la suivit jusque dans la chambre parentale. Ornella ouvrit le tiroir d’une commode et sortit un épais album photo. Elle invita Pierre à s’asseoir à côté d’elle. Elle posa l’album sur leurs genoux et l’ouvrit.
Pierre découvrit sous les doigts de Ornella le visage d’un bébé assis sur le même canapé du salon. Il reconnut instantanément les yeux noirs de Davide. Les doigts de Ornella parcouraient les photos jaunies : Davide, enfant, avec son frère et sa sœur, Davide sur un terrain de Volley-ball avec son père, Davide dans la chorale d’une église. Et toujours, le même regard, noir.
Pierre souriait pendant que Ornella tournait les pages doucement. Elle ponctuait leur lecture de quelques mots dont Pierre devinait la signification. Pierre parcourut du bout des doigts une photo de Davide lors de sa remise de diplôme. Il était vêtu d’un costume noir, d’une chemise blanche et d’une cravate. C’était le Davide qu’il connaissait, il ne manquait que la barbe. Ses deux parents l’encadraient. Bien qu’ils ne souriaient pas, Pierre lisait la fierté sur leurs visages.
Ornella tournait une page quand Pierre entendit derrière lui.
— Mamma !
Pierre et Ornella se retournèrent d’un même mouvement. Pierre vit Davide dans l’encadrement de la porte qui s’avançait vers eux en regardant l’album ouvert. Il s’adressa à Pierre.
— Pourquoi tu m’as pas dit que tu étais réveillé ?
— Tu regardais la télé avec ton père, j’ai pas voulu vous déranger.
Pierre avait gardé la main posée sur la page ouverte de l’album.
Après un instant de silence, il entendit Ornella.
— Davide, per favore.
Pierre ne comprit pas la réponse de Davide, mais l’album fut refermé et rangé.
Pierre suivit Davide dans le salon. Ornella retourna à la cuisine.
Ils s’assirent côte-à-côte sur le canapé. Le journal télé absorbait Germano.
Pierre avait posé les yeux sur Davide qu’il soupçonnait de ne pas vraiment regarder la télévision.
— Tu étais beau pour ta remise de diplôme !
— Elle t’a raconté quoi ?
— Mais rien, elle m’a juste montré des photos de toi. Je savais pas que tu avais chanté dans une chorale !
— J’étais petit. C’était presqu’obligatoire ici. T’aurais pu venir me voir en te levant.
Pierre ne dit rien. Il se laissa aller sur le dossier du canapé et fixa la télévision.
Ornella commença à disposer les assiettes sur la table. Davide regarda sa mère et Pierre le sentit se raidir. Lui-même remarqua qu’il y avait six assiettes.
Davide se leva et parla à sa mère. Pierre ne distingua dans la conversation que son prénom qui fut répété une dizaine de fois.
Davide revint s’asseoir à coté de Pierre.
— Putain, ils ont invité ma tante. Ils font chier.
— Pardon ? Pierre regardait Davide.
— Mon oncle est compliqué, ma tante est chiante. Si tu veux, on va manger au resto.
— Non. Ta mère a cuisiné plein de trucs, elle a mis une nappe. Tu peux pas faire ça Davide putain.
Davide se leva et alla dans la salle de bain. Pierre resta assis, seul, sur le canapé. Germano aidait sa femme à disposer les verres.
Davide n’était pas revenu quand la sonnette retentit. Pierre se leva, ajusta sa chemise, passa une main dans ses cheveux et se tourna vers l’entrée. Il perçut au loin les ciao et les embrassades.
Ornella entra dans le salon suivi des deux invités qu’elle présenta à Pierre en parlant lentement.
— Pierre, Teresa, mia sorella e il suo marito Franco.
Pierre serra les mains au fur et à mesure des présentations en donnant à chaque fois son prénom. Tous s’assirent autour de la table, Pierre entre Ornella et Teresa. En face de lui, une place restait vide.
La conversation débuta. La télévision, encore allumée avait été mise sur silencieux. Ornella avait déposé des gressins, de la charcuterie et du fromage sur la table. Les plats circulaient de mains en mains. Pierre imita les autres, il déposa un peu de tout ce qui lui était présenté dans son assiette. Il se concentrait sur les mots échangés, tentant de saisir le sens général de ce qu’il entendait.
_ Ma Davide ? Dov’è ? demanda Teresa en se tournant vers sa sœur.
Pierre avait compris.
Ornella se leva et se dirigea vers la porte de la salle de bain. La table était silencieuse.
Alors, Franco s’adressa à Pierre dans un français approximatif :
— C’est la première fois que vous venez à Turin ?
— Oui, tout à fait. Je ne connais pas du tout la région.
— J’espère que vous aimez. Je pense que Davide sera un bon guide.
Pierre sourit. La conversation reprit autour de Pierre qui gardait un œil vers le couloir qui menait à la salle de bain. Finalement, Ornella revint avec Davide. Pierre le vit essuyer ses mains sur son pantalon.
Il s’assit à table sans parler.
Le vin fut servi, ils trinquèrent. Puis, Ornella déposa un plat de pâtes que Pierre trouva excellent ; un ragout de veau suivit. Pierre essaya de complimenter Ornella, ce fut Franco qui traduisit. L’ambiance parut chaleureuse à Pierre : des rires, des compliments sur les plats, les nombreux Grazie de Ornella.
Pierre regardait Davide qui ne parlait pas. Il lui parut que Davide fuyait le regard de sa tante qui, elle, semblait le rechercher.
La deuxième bouteille de vin fut servie. Il semblait à Pierre qu’on parlait de politique. Il croisa le regard de Davide qui ne lui rendit pas son sourire.
Teresa qui était restée silencieuse depuis plusieurs minutes, s’adressa à Davide. Pierre trouva la réponse sèche.
L’échange s’anima. Les hommes, dont Davide, parlaient plus fort, Ornella ne disait rien, et Pierre comprit qu’on parlait de lui, « il Francese », sans qu’il ne comprenne la conversation. Il se redressa sur sa chaise en fixant Davide qui ne le regardait pas.
Pierre posa ses mains sur ses cuisses et attendit. Il regardait dans la direction de Davide sans parvenir à attraper son regard.
Le ton monta un peu plus. Pierre comprit que la conversation avait glissé sur Davide quand Teresa le pointa du doigt.
— Ma sei partito ! Tu sei partito. Hai abbandonato la tua madre.
Davide se leva et resta immobile quelques instants. Ornella regardait son fils.
— Davide, per favore, siediti.
Alors Davide recommença à parler, plus vite et plus fort tout en restant debout. Il était devenu rouge et ses mains tremblaient. Pierre sentit une cassure dans sa voix.
Il écarta sa chaise et quitta le salon. Pierre le suivit des yeux jusqu’à la porte de leur chambre qui claqua.
Le silence qui s’était installé autour de la table ne fut rompu que par le bruit des assiettes que Teresa rassemblaient.
Alors que les deux femmes étaient parties dans la cuisine, Franco se tourna vers Pierre.
— Pardon, ma femme, elle est un peu énervée parfois.
Pierre sourit. Il n’osait pas bouger.
Quand Teresa et Ornella revinrent, Pierre comprit immédiatement qu’elles avaient pleuré. Teresa ramassa les derniers couverts. Ornella posa sa main sur l’épaule de Pierre qui tourna la tête vers elle. « Scusaci ». Pierre mit dans son sourire et son regard tout ce qu’il aurait aimé lui dire. Il lui sembla qu’elle comprenait.
Germano se leva un peu brusquement. Tous le suivirent des yeux puis entendirent taper sur la porte « Davide! ». Pierre retenait son souffle. Il se tassa sur sa chaise.
Davide arriva finalement avec son père et se rassit bruyamment. Pierre sentit sur lui le regard, froid de Davide. Il baissa les yeux vers son assiette.
— Ça va ? Tu profites ?
Pierre releva les yeux vers Davide. Une onde de chaleur montait vers son visage. Il avait serré ses doigts sur ses cuisses à s’en faire mal.
— T’inquiète pas, après demain, on sera partis.
Pierre ne répondit pas, il regarda autour de lui : Germano et Franco parlaient en aparté, Ornella coupait le gâteau, elle était rouge. Teresa fixait Davide.
Une autre bouteille de vin fut servie. Davide enchainait les verres en regardant Pierre qui, lui, ne but pas. Il avait contracté ses pieds dans ses chaussures, une de ses jambes battait rapidement, sa bouche était sèche. Il gardait le regard baissé.
Après une dernière tournée de Limoncello, Franco et Teresa se levèrent. Tout le monde se salua. Teresa prit Pierre dans ses bras et l’embrassa bruyamment sur la joue « Che bello che sei! ».
La porte se referma derrière Teresa et Franco. Le silence tomba sur l’appartement.
Pierre resta quelques instants immobile debout. Puis il alla dans la salle de bain. Il entendit les voix monter derrière la porte. Davide parlait fort. Une porte claqua, le silence.
Pierre attendit quelques minutes avant de sortir. Le salon était désert. Il entra dans la chambre et s’appuya sur la porte qu’il venait de refermer. Il s’assit sur le lit.
Davide ne tarda pas.
Tout en restant assis, Pierre le suivit des yeux. Davide se déshabilla lentement, une main appuyée sur le mur. Sa respiration était rauque, il transpirait. Il laissa ses affaires en tas sur le sol et s’assit, nu, sur le lit à coté de Pierre.
Pierre sentait l’haleine imbibée d’alcool de Davide, mêlée à l’odeur forte de sa transpiration. Il voyait les poings serrés de Davide posés sur ses cuisses. Pierre retenait son souffle.
— J’espère que tu as pas tout compris ce soir.
Davide n’avait pas regardé Pierre en parlant.
— Encore une journée et on sera tous les deux.
Davide s’approcha de Pierre pour l’embrasser. Pierre recula.
— Je suis désolé si ma tante a crié.
Pierre s’écarta. Après une hésitation, il se leva et commença à déboutonner sa chemise en tournant le dos à Davide. Il plia soigneusement ses affaires et les déposa sur une chaise près de la fenêtre. Il avait gardé son slip.
Pierre se rassit, en silence, sur le bord du lit. La main de Davide se posa sur sa cuisse. Elle lui parut froide, moite. Pierre écarta sa jambe et recula sur le lit. Il se glissa sous la couverture.
Davide ne bougea pas tout de suite, il avait tourné la tête vers Pierre. Pendant une seconde, Pierre retrouva dans le regard de Davide l’éclat de Nice. Davide s’affaissa.
Davide se rapprocha de lui, commença à lui embrasser le cou. Pierre ne sentait que l’odeur du vin, il détourna la tête. Davide continuait. Pierre posa sa main sur le torse froid de Davide et le repoussa. D’abord doucement, puis, comme Davide ne bougeait pas, plus fermement.
Davide lui saisit le poignet.
— J’ai envie de toi.
— Pas moi. Laisse-moi s’il te plait.
Pierre se tourna sur le côté, et regarda le mur. Le souffle brulant de Davide parcourait sa nuque. Il se contracta sous le mouvement lent de ses doigts sur son dos. Pierre se rapprocha du mur. Les doigts le suivirent. Ils étaient sur le haut de son dos, sur son épaule, puis descendirent le long de sa colonne vertébrale. Il sentit les lèvres de Davide dans son cou. Pierre avait les yeux grands ouverts. La main de Davide glissa sur son ventre, puis, sous l’élastique de son slip.
Pierre se retourna brusquement.
— Tu fais quoi là ?
Le regard de Davide était embrumé.
— J’ai envie de toi, viens.
— Je t’ai dit non.
— Pierre, s’il te plait, viens.
— Putain, lâche-moi ou je vais dormir sur le canapé.
Il vit Davide se figer puis , lentement reculer ses mains.
Pierre resta immobile quelques instants en fixant Davide qui était devenu livide.
— Dors, on parlera demain.
Après quelques minutes, Pierre entendit le souffle saccadé de Davide. Un frisson glacé lui parcourut le corps quand il comprit que Davide pleurait. Pierre resta immobile alors qu’il entendait les pleurs devenir sanglots.
Pierre mordait son doigt de plus en plus fort. Mais il ne se retourna pas. Après plusieurs minutes, les tremblements de Davide s’apaisèrent.
Pierre ne s’endormit pas.

Annotations
Versions