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L’eau salée lui coulait encore le long du dos quand il retraversa la plage. La chaleur de cet après-midi de juillet l’étouffait. Les galets brûlants rendaient son équilibre précaire.
L’eau fraîche de la douche le soulagea. Elle glissait sur ses épaules, jusque ses pieds. Il sentait le sel couler sur ses lèvres. Le bruit des enfants, des conversations des trop nombreux badauds, le rythme des vagues au loin, tout semblait contenu par le bruit de l’eau. Il expira profondément.
Les yeux fermés, il se détendait.
À côté de ses affaires, un homme s’était assis face à la mer, sur une serviette rouge. Il était encore habillé, il regardait l’horizon, immobile.
Alors qu’il allait s’asseoir, une goutte d’eau tomba de ses cheveux sur les galets, une autre sur la serviette rouge, une autre sur l’épaule de l’homme.
Alors, l’homme tourna la tête d’un mouvement simple. Il retourna à l’horizon.
Après s’être séché, le nageur reprit son livre là où il l’avait laissé avant son bain.
D’un œil, il suivait les lignes serrées.
De l’autre, il observait son voisin.
Ses épaules et ses bras luisaient. Il avait mis trop de crème solaire et frottait maintenant les paumes grasses de ses mains, cherchant où les poser avant de finalement les essuyer maladroitement sur les galets.
Le nageur observait les mains ; grandes, mates, les phalanges légèrement poilues, les ongles courts, nets. Il regardait la ligne des épaules, et devinait une barbe.
Alors, l’homme déplia lentement les jambes et se tourna vers lui. Il ôta ses lunettes de soleil et les posa à côté de lui, révélant des yeux sombres, étonnamment profonds.
Le nageur sentit le regard le traverser un bref instant, sans insistance, comme on regarde un étranger.
Son voisin passa une main dans ses cheveux secs, sans le regarder. Autour d’eux, des enfants criaient, on entendait les vagues, les mouettes, au loin, la circulation. Après une très courte hésitation, il releva la tête, et parla d’une voix contenue mais assurée.
Le nageur ne saisit pas les mots. L’homme le comprit et répéta, un peu plus distinctement :
— L’eau. Elle est bonne ?
— Oui… oui, elle est bonne.
Et il ajouta, sans savoir pourquoi :
— Profitez-en.
L’homme sourit.
— Merci.
Il se leva, ôta son t-shirt, et avança vers le rivage. Le nageur ne put s’empêcher de le suivre du regard. Son allure était assurée, sa silhouette dessinée, son dos musclé, légèrement bronzé. Il le suivit jusqu’à le perdre dans la foule des baigneurs.
Il détourna alors les yeux vers la serviette rouge ; il remarqua les quelques objets épars, une gourde, un téléphone, des écouteurs. Pas de livre.
L’homme revint s’asseoir. Il passa une main dans ses cheveux mouillés, secoua l’eau de ses épaules et des bras, frotta ses jambes et ses mollets.
Le nageur, encore allongé, tourna légèrement la tête. Leurs regards se croisèrent ; une seconde, à peine. Il détourna les yeux le premier et reprit son livre.
Le soleil avait séché l’eau de son corps. Il sentait la chaleur brute. La transpiration perlait sur sa peau. Son regard était brouillé.
À côté, il devinait la serviette rouge sur les galets blancs, un déplacement presque imperceptible, le frottement d’une peau contre le coton.
Il tourna une page qu’il n’avait pas lue.
Il sentait le corps voisin sans même le regarder.
Son cœur battait un peu plus fort. Il pensa qu’il voulait se lever, aller se baigner, aller à la douche, trouver un peu de fraicheur.
Il ne bougea pas. Il restait immobile sous un soleil toujours écrasant, dans l’inconfort des galets désormais trop chauds.
Il entendit un froissement, une respiration contrariée. À côté de lui, l’homme frottait ses mains l’une contre l’autre. Il cherchait quelque chose autour de lui, dans son sac, puis passa les paumes sur sa serviette.
Puis, légèrement tourné vers lui :
— Pardon… vous n’auriez pas un mouchoir ?
La voix était plus proche cette fois, plus basse aussi.
Il mit une seconde à comprendre qu’on s’adressait à lui.
— Oui… oui, attendez.
Il se redressa, ouvrit son sac sans le quitter tout à fait des yeux. Il trouva un paquet entamé, en tira un mouchoir et le lui tendit.
— Merci.
Ils se regardèrent un peu plus longtemps. Les yeux sombres n’étaient plus pressants ni fuyants. Une autre chaleur lui montait au visage.
L’homme s’essuya les mains avec une application qui lui sembla exagérée, comme si ce geste exigeait une concentration particulière.
— Merci… vraiment.
— De rien.
Le silence retomba. Il reposa ses yeux sur la même page. Il vit l’homme s’allonger sur le dos, replier une jambe, regarder vers le ciel ; et fermer les yeux.
La chaleur restait intense bien que le soleil commençât à baisser. Son voisin avait rouvert les yeux et s’était redressé, il fixait l’horizon.
Il avait remarqué le mouvement des muscles sous la peau dorée, la ligne du nez, la taille soignée de la barbe. Il avait gardé son livre en main, bien qu’il ne lût plus depuis longtemps.
Il lui semblait que son voisin avait remarqué son trouble : une légère raideur, une trop grande immobilité, une contenance trop marquée. Le nageur le vit alors tourner la tête vers lui, et il entendit de nouveau sa voix :
— Il fait chaud…
— Il n’y a pas d’ombre.
— Heureusement, on a de la crème.
L’homme regarda de nouveau l’horizon. Le nageur était mal de la chaleur, il fit alors un mouvement si spontané qu’il se surprit lui-même. Il s’adressa à son voisin avec une voix qu’il voulait neutre :
— Je retourne me baigner. Tu surveilles mes affaires ?
— Oui, bien sûr.
Il se leva et marcha sur les galets. Il jurait que son voisin l’avait suivi du regard.
La fraîcheur de l’eau fut un soulagement.
Il se rassit sur sa serviette sans se sécher. L’après-midi devenait soirée, la température était moins suffocante, les vacanciers commençaient à refluer. Sa contemplation fut interrompue par la voix de son voisin, dont il distingua pour la première fois nettement l’accent italien.
— Vous êtes d’ici ? Ou c’est les vacances comme moi ?
— En vacances. Et toi ?
— En passage rapide. Je retourne à Paris mardi.
— Tu fais quoi à Paris ?
— Je fais l’architecte. Je suis content de ça, et toi ?
— Je suis consultant dans une grande boîte à la Défense, en gros je fais des présentations. C’est différent.
Le silence se réinstalla ; il s’était détendu. Il devinait que son voisin aussi s’était relâché, il ne posait plus.
Il aurait voulu trouver une excuse pour ranimer l’échange, mais il restait prisonnier de son silence.
L’homme brisa l’attente.
— J’ai trop chaud, je vais remonter.
Et après un silence qu’il brisa de nouveau.
— On prend une glace ?
— Oui. Je connais un super glacier.

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