J'ai verrouillé la porte de ma chambre, même si je sais que personne ne rentrera avant ce soir. Allongé dans mon lit, je me sens calme, étrangement calme. Mon chat ronronne paisiblement contre moi. Des images, des souvenirs défilent comme un vieux film qu'on tourne une dernière fois.
Je revois ma mère, qui se privait pour me permettre d'aller plus loin qu'elle, pour que je n'aie pas à subir un petit boulot de caissier, pour me donner une chance d'être architecte ou ingénieur.
Je ne pouvais pas la décevoir, je m'appliquais. Je me consacrais entièrement à mes études sans perdre une minute pour moi. J'avais gagné la place de fils et d'élève modèle.
Jusqu 'au jour où le médecin a prononcé ce mot dans un cabinet d'un blanc trop clair, trop net et d'une voix trop calme, ce mot qui résonne encore, j'ai compris que tout ce temps, ces années, n'avaient plus aucun sens. Je ne m'y étais pas attendu, pas à ça. Ma gorge s'était serrée sans que je ne puisse pleurer. J'ai décidé que personne n'en saura rien. Je savais que si ma mère l'apprenait, je ne trouverais plus le courage d'avancer.
Le soir, quand elle est rentrée du travail, je me suis efforcé de sourire, de discuter, lui demander comment s'était passée sa journée. Je crois qu'elle était surprise que je sois là, à passer du temps avec elle. Je me suis promis de passer mes dernières années, ou derniers mois à la faire sourire.
Les jours suivants, les cours m'ont échappé. Quand le professeur m'a interrogé, les lettres et les chiffres se sont mis à danser sur le tableau et mes doigts se sont crispés sur la feuille. J’en avais oublié la question. Et puis, à quoi bon calculer une inertie quand l'arrêt est imminent ? J'ai senti la réalité s'effondrer autour de moi sans que je puisse la rattraper.
Depuis, j'ai commencé à voir les regards changer, de l'étonnement incrédule au mépris pur.
Quelquefois, je m'étais absenté, rapidement, pour des soins de plus en plus lourds. Quand je revenais, on me regardait de haut comme si mon absence n'avait été qu'une paresse, un caprice. On m'avait chuchoté : “Alors ? Te sèches ? ”. J'avais continué sans m'arrêter.
Jusqu'aux examens, j'ai lutté pour ne pas couler et quand j'ai vu mes notes, je me suis demandé si c'était bien les miennes mais mon seul souci restait de les cacher.
Je pensais garder suffisamment le contrôle jusqu'à ce que ma mère reçoive une lettre de convocation, j'ai réalisé que tout m'échappait. Dans le couloir elle m'a regardé longuement puis, la lettre froissée, sans me poser une question. Pourtant, j'avais fui ses yeux qui cherchaient des explications. Je crois qu'à ce moment-là, elle ne se doutait encore de rien.
Dans le bureau du proviseur, j'ai enfoncé mes mains tremblantes au fond de mes poches. Je n'ai pas suivi la conversation, je l'ai devinée comme j'ai deviné le visage défait de ma mère, celui perplexe du proviseur, et leurs regards qui ont attendu un mouvement, un mot, un signe de moi.
Quand nous sommes sortis, elle a crié des mots qui se sont perdus dans le vent glacial du parking. Quelques passants s'étaient retournés sans qu'elle ne semble les remarquer. J'ai seulement appris qu'on avait décidé de me donner une seconde chance. Mais je savais que pour moi, il n'existait ni seconde, ni première chance.
Hier, je suis sorti du cours, sans prévenir. Les façades des immeubles se sont troublées et le bruit de la circulation est devenu sourd. J'ai juste eu le temps de distinguer la lumière clignotante d'une ambulance.
À l'hôpital, j'ai tenté de sourire, juste assez pour qu'ils ne l'appellent pas, juste assez pour sortir avant la tombée de la nuit.
Aujourd'hui, mon lit est blanc. J'attends...
Demain, le chat réclamera ses croquettes.
Personne ne comprendra pourquoi je ne me lève pas.