Mont Blanc je te salue
Les yeux de l'enfant étaient levés haut. De son mètre tout juste atteint, maman l'avait mesuré, il devait inverser la nuque davantage encore pour que le regard sous la casquette enfoncée atteigne l'ultime cime, comme le faisait son père droit à ses côtés. La blancheur l'incitait à cligner des yeux. Une main en visière, il parlait à ce géant si haut dans les airs. "De la fenêtre de ma chambre, je te vois. De la fenêtre de ma classe, je te vois. Derrière le paysage qui défile, installé à l'arrière de l'automobile, je te vois apparaître, disparaître, me sourire". Oh ! Comment est-ce possible ? La montagne lui avait-elle vraiment souri ? Il ne croyait plus au père Noël depuis le dernier hiver, il grandissait. L'état naturel de magie s'estompait en lui.
Les dragonnes autour des poignets, les bâtons serrés au corps, il descendait la pente escarpée sur les flancs du géant blanc. Sa bande d'amis slalomait, qui devant, qui derrière, creusant des traces sous les skis parallèles, comme les rides à la surface d'un visage. Le hors-piste comportait des risques. Les adolescents restaient malgré tout prudents, renseignés sur les conditions météorologiques, l'annonce du redoux, l'odeur du vent, le chant des séracs, la confiance en ce père dominant, le Mont Blanc. Nés à ses pieds, ils le côtoyaient tel un aïeul, jusqu'à l'ultime vénération. Leurs joies et leurs chagrins s'adossaient sur les contreforts de ses bras musculeux, de son torse glacé, de son ventre doux et verdoyant en été, de ses pieds esquivant les premières habitations des habitants de la vallée, les chalets aux toits pentus, ces marrons dispersés, poussés par la ténacité des montagnards, des peu frileux, des débrouillards, des enfants de la montagne, de ses alpages et de ses ravins.
Même les chiens de Chamonix, sur les pentes, aux côtés des enfants sur leur luge improvisée, des traîneaux de fortune, attendaient impatients et jappant les ordres de leurs jeunes mushers pour s'élancer sur le circuit d'une neige immaculée. Plus haut, bien plus haut dans les anfractuosités et les artères de la montagne, les chocards à bec jaune entamaient leur vol circulaire, indifférents aux regards des touristes grisés par l'altitude de la plus haute aiguille, le souffle court, la marche lente. La magie perdurait.
Quatre heure vingt-trois au cadran de sa montre, l'aube orange lève son voile sur l'ultime sommet de l'Europe. La nuit s'efface, enveloppe de violine les traces de l'ascension sur les flancs. Debout, il respire, protégé sous les couches techniques de ses habits, il prie. "Merci de m'avoir laissé passer. Merci d'avoir retenu la chute de tes pierres, merci d'avoir figé la respiration de tes séracs, le Mont Maudit est traversé, la peur est surmontée, je grandis à tes côtés. Puisse l'homme agir en retour pour protéger tes glaciers qui fondent, tes secrets enfouis dans les grottes, tes gemmes précieux, ton trésor et ta magnificence, la vie."
Le Mont Blanc, c'est son ancre, son chez lui, son identité, sa protection, sa respiration. De la fenêtre de son bureau, il le voit, de la fenêtre de son appartement, il le voit.
Aujourd'hui, de la fenêtre de la maternité, il le voit. Son nouveau né dans les bras, il lui présente l'aïeul blanc.
*
En réponse au défi UNCD #236
Avec le thème " AVALANCHE "
Accompagné des mots clés suivants :
Neige, Redoux, Hors-piste, Mont-Blanc, Traîneau, Musher.
Citation : " Sous l'avalanche ininterrompue d'informations insignifiantes, plus personne ne sait où puiser les informations intéressantes ", Bernard Werber, dans "La révolution des fourmis".
Merci @Jean-Michel Palacios@
https://www.atelierdesauteurs.com/defis/defi/764882651/une-nouvelle-chaque-dimanche----uncd-236
*

Annotations
Versions