Vie éphémère
Il y a un instant seulement, je n’étais personne et j’ignorais encore quel rôle j’allais incarner, surtout en un temps si court. À peine dix minutes à venir, au terme desquelles je disparaîtrai à jamais. Déjà toute tracée, mon existence éphémère vient de débuter dans la salle des voyageurs d’une gare provinciale, où je dois attendre le prochain express pour Paris.
Nous sommes le vingt-huit novembre de l’an 1882. Je suis en train de figurer un homme de passage à Loubain, une petite ville fictive peuplée d’êtres romanesques, dont moi.
Je me sens si fier de prendre corps grâce à un tel écrivain ; tellement comblé de devenir, l’espace de quelques pages noircies de sa plume, son bel ami.
J’aurais très bien pu apparaître dans une autre de ses nombreuses nouvelles parues cette même année. Par exemple, Un Bandit corse, ou bien Farce normande, ou encore Le Vieux. Mais l’auteur m’a conçu afin de me mettre en scène au cœur d’un fatum dramatique dans Madame Baptiste.
Une bien triste affaire que celle de Blanche Fontanelle. La pauvre s’est jetée d’un pont de la rivière afin de fuir la cruauté et la bêtise humaines. Je ne saurais que trop en recommander la découverte aux amateurs de destinées tragiques.
S’ils s’en souviennent, les lecteurs de cette histoire si touchante savent déjà que dans un bref instant je vais apercevoir un convoi funèbre et l’idée de me joindre à la procession me viendra ; autant pour tuer le temps dont je dispose qu’afin de satisfaire ma curiosité.
Cette courte nouvelle compte parmi les plus sombres. Or, je l’avoue, j’aurais préféré évoluer dans un texte plus joyeux, plus léger, tel que Le Vieux. Mais, hélas, les héros de romans ne décident jamais de leur sort. Seul l’écrivain détient le pouvoir d’imaginer des personnages et de les façonner à sa guise. Je n’en tiens cependant pas rigueur à mon talentueux créateur. Il ne lui reste que peu d’années avant de sombrer dans la démence. D’ici onze ans, malgré son jeune âge, Guy de Maupassant mourra, laissant derrière lui une œuvre littéraire éternelle que j’aurai eu l’immense honneur de servir.

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