Chapitre 6 ~ Kaïs (5/5)

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*Célestin*

— J’espère que t’as laissé de l’eau chaude.

Ma remarque le fit sourire.

— Oh non, j’avais besoin de laver mes rêves, mes espoirs, ma frustration…

Je levais les yeux au ciel, exaspéré.

— T’as pas l’impression d’en faire des tonnes ?

— Tu veux dire que j’en fais pas assez, oui. Tu ferais quoi si tu étais dans ma situation, toi ? Ah, non, j’oubliais à qui je parlais. L’élite de l’élite. Les si parfaits altruistes. Rien vous atteint, n’est-ce pas. Eh bien, je vous emmerde, tous autant que vous êtes !

Kaïs entra dans notre chambre et claqua la porte derrière moi. Sans le vouloir, le bruit me fit faire un mouvement de recul. Je me contentais de pousser un soupir et de me diriger à mon tour dans la salle de bain.

Enfin sous l’eau chaude, je laissais mes muscles se détendre.

Putain, ça fait du bien ! Quelle journée…

Une fois propre, j’enfilai un caleçon propre et un t-shirt gris. Comme mon ventre gargouillait dû à un manque de repas de toute la journée, j’ouvris la porte du frigo. Dedans, les courses avaient été faites. J’attrapais ce qui m’intéressait et commençai à tout préparer. Pour camoufler ce silence pesant, j’allumais la TV et mettais une série.

Quand j’eus terminé, j’allais ouvrir la porte de la chambre.

— Tu veux manger ?

— Non.

— Tu devrais reprendre des forces.

— J’ai pas faim, j'te dis.

Mes lasagnes sorties du four laissaient échapper des effluves qui me mettaient l’eau à la bouche. Rien à voir avec la bouffe d’Alyssandre et de la cité.

Alors que je me coupais une part, Kaïs pointa le bout de son nez.

— Finalement, j’veux bien manger un truc.

L’odeur avait dû l’attirer, et je le comprenais. Moi aussi, une senteur aussi délicieuse me donnerait envie de venir, comme une abeille sur son miel. Quand il vint me rejoindre, je remarquai qu’il était encore habillé d’un simple caleçon noir. Mon regard se posa involontairement sur son corps. Sur la forme de ses pectoraux. Avant d’être ici, il devait passer beaucoup de temps à faire du sport.

Je coupais une nouvelle part pour lui, me perdant dans la contemplation de son visage. Puis, sans que je le contrôle, je détaillai une nouvelle fois son corps, et descendis vers son caleçon, qui formait une bosse...

— Aïe !

Merde !

Mon attention déviée, j’avais fait tomber un morceau de lasagne fumant sur mon poignet. Je passais ma main sous l’eau froide et sentis la présence de Kaïs dans mon dos.

— Ça va ?

— Pour l’amour du Grand Conseil, tu peux pas mettre un t-shirt ? râlais-je en repoussant Kaïs.

Un sourire mesquin se dessina sur ses lèvres.

— Pourquoi, je t’excite ?

Je détournais le regard, prétextant être occupé avec le plat. Mon visage avait rougi de honte, et je ne voulais pas qu’il le remarque.

Calme-toi, Célestin.

— Non, parce qu’on est entre personnes civilisées. La moindre des choses, c'est de se tenir.

Un rire s’échappa des lèvres de Kaïs. Il finit par obéir et enfila un t-shirt blanc. Je l’observais faire en silence. Il finit par me rejoindre et s’installer à table.

Nous commençâmes à manger en silence et Kaïs attrapa la télécommande pour mettre une chaîne d’information. Il augmenta le volume et son regard ne quitta plus l’écran plat. Je me demandais quel type de nouvelles il souhaitait entendre.

— Je peux te poser une question ?

— Hum, répondit Kaïs sans quitter des yeux la télévision.

— Qu’est-ce que tu as vu ? Qu’est-ce qui fait que ta vie est menacée ?

Son visage pivota lentement vers moi, ses yeux verts écarquillés d’horreur. Sa bouche continuait de mastiquer, mais quand il avala sa bouchée, je sentis qu’elle était difficile. Puis, il posa sa fourchette et essuya ses mains sur sa serviette, qu’il replia une fois finie. Seul le bruit de la télévision comblait ce silence pesant.

— Une chose que j’aurais préférée ne jamais voir, puisqu’elle a entrainé la mort de tous ceux que j’aimais, lâcha-t-il, amer.

Ses yeux me perçaient comme un millier d’aiguilles, et je comprenais que s’il l’avait pu, il m’aurait tué sur place. Or, il savait que ceci était impossible.

Je n’osais plus ajouter quoi que ce soit. La bombe qu’il venait de me lâcher me fit l’effet d’un choc. Tous ses proches étaient morts ? Cela ne m’étonnerait pas du tout du Grand Conseil et de sa cruauté.

Quand je relevai mon visage, je remarquai qu’il ne m’avait pas quitté des yeux. Ses prunelles étaient noires, comme mille corbeaux qui faisaient rage au fond de lui.

— Et tu veux entendre le pire ? ajouta-t-il d’une voix rauque. C’est qu’une fois qu’ils ont tué toute ma famille, ils m’ont envoyé une fiole de « souvenir » – il ponctua ce mot avec ses doigts – pour que je puisse revivre leur mort en direct. Leur agonie.

Il marqua une pause. Son sourcil droit vibrait de rage.

— Voilà ce que vous êtes : des monstres ! Vous vous dites au-dessus de nous ? Des êtres parfaits ?

Kaïs se leva et pointa un doigt menaçant sur moi. Des larmes se formaient dans le creux de ses yeux avant de couler comme une rivière sur ses joues rougies par la colère.

— Mais vous êtes rien plus que la pire espèce que l’humanité a connue.

J’eus un élan de pitié et quelque chose se brisa en moi à ce moment-là. Je n’osais pas faire le moindre mouvement, de peur de le casser davantage.

— Ne me lance pas ce regard, comme si t’en avais quelque chose à foutre. Tout ce que tu veux, comme le reste d’entre vous, c’est savoir ce que j’ai vu. Mais je vous dirai rien, ni à toi, ni à votre espèce de gros connard.

Il se redressa si brusquement que sa serviette tomba avec légèreté sur le sol, comme si elle était d’une autre dimension. D’un endroit où la joie se dégageait dans cette pièce, au lieu de toute cette rage légitime. Quand je fus seul dans la pièce, je pris conscience de la portée de cette mission. Mes épaules s’affaissèrent, comme si un poids invisible venait soudainement de peser sur tout mon être.

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