Chapitre 12 : Leçon de danse, Partie 2

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Inutile de dire qu’à l’heure du déjeuner, nous n’avions pas progressé d’un pouce. Aïna continuait de m’écraser consciencieusement les pieds, sans pour autant réussir à enchaîner deux pas de danses corrects.

Le repas se déroula dans une ambiance tendue : mon épouse, agacée de ses échecs, daignait à peine participer à la discussion. Une fois son assiette rapidement vidée, elle s’excusa et quitta la salle à manger, toujours de mauvaise humeur. Élisabelle et moi avons interrompu notre conversation pour la regarder quitter la pièce.

  • Tu ne devrais pas aller la réconforter ? ai-je lancé à mon amie.
  • C’est plutôt ton rôle, tu veux dire ! répliqua cette dernière. En tant qu’époux, tu dois…
  • Ça va… ai-je capitulé en me levant avec mécontentement, peu disposé à une nouvelle leçon de bienséance. J’y vais.

J’ai rattrapé mon épouse alors qu’elle regardait le jardin intérieur à travers l’une des fenêtres du couloir. Manifestement, elle était si profondément plongée dans ses pensées qu’elle ne m’entendit même pas m’approcher. Était-elle à ce point soucieuse de sa mauvaise performance ?

  • Aïna ? l’appelai-je d’une voix plus douce.

La fée sursauta au son de ma voix, puis se tourna vers moi, une expression méfiante sur le visage.

  • Une… promenade vous tente-t-elle ? lui ai-je demandé, saisi par une inspiration subite.
  • Une promenade ? répéta mon épouse, surprise. Avec vous ?

« Qui d’autres, bon sang ? » ai-je rétorqué avec exaspération, avant de répondre d’un ton plus calme :

  • Oui. Cela nous permettrait de nous changer un peu les idées…

Aïna m’observa un instant avec méfiance, puis finit par sourire :

  • D’accord, accepta-t-elle, ravie. J’adore les promenades !

Je lui ai alors tendu galamment mon bras, en me rappelant la dernière fois où je le lui avais proposé. Elle avait ignoré mon geste et m’avait planté dans l’escalier de ma demeure… Cette fois-ci après un instant d’hésitation, elle finit par glisser son bras sous le mien. J’ai réprimé un sourire de satisfaction devant cette petite victoire, puis je l’ai entraîné à l’extérieur du château.

Comme chacun des nobles du Royaume Submergé, j’avais aménagé la bulle d’air entourant mon domaine à ma convenance, le transformant en un fidèle reflet des paysages typiques de la campagne française qui entourait mon manoir de la Surface. Nous étions en train de nous promener sur un chemin sableux bordé d’arbres et de verdure en admirant silencieusement le paysage, quand Aïna me demanda soudain :

  • Vos pieds ne vous font pas trop souffrir ?

« Pas vraiment. Mais mes bottes en revanches sont bonnes à jeter », ai-je failli lui dire.

  • Je suis un guerrier, me suis-je plutôt contenté de répondre. J’en ai vu d’autres.
  • Un guerrier ? répéta Aïna en haussant un sourcil, surprise. Je pensais que votre fortune était due à vos mines de cristal.
  • C’est le cas. Je ne suis pas payé pour aller combattre. Je le fais…

« …Par plaisir », ai-je failli achever.

Mais même si je manquais généralement de tact, je me doutais qu’il n’était pas judicieux de rappeler à mon épouse ma célèbre fougue sur les champs de bataille.

  • Je le fais par obéissance et loyauté envers Sa Majesté. C’est en me battant pour elle que j’ai gagné l’honorable titre de « Comte Sanglant », ai-je ajouté avec un sourire de fierté, me rappelant avec nostalgie les exploits qui m’avaient valu ce surnom.

Aïna détourna le regard en tentant de réprimer un frisson, mais notre proximité me permit de le remarquer sans peine.

« Tu aurais peut-être mieux fait d’éviter cette précision… » me tança une petite voix dans ma tête.

  • Tant mieux, si vos pieds ne vous font pas mal, bougonna la fée d’un ton agacé.

Sa petite moue et son air renfrogné aiguisèrent mon envie de la taquiner un peu…

  • Je dois admettre que vous êtes douée pour cacher votre déception, Aïna, ai-je repris d’un ton innocent.
  • Quelle déception ? s’étonna la fée.
  • Celle de ne pas avoir réussi à me faire mal, peut-être.

Je m’attendais à ce qu’elle rougisse ou détourne une fois de plus le regard, mais au lieu de cela la fée m’envisagea d’un air intrigué.

  • Pourquoi voudrais-je vous faire mal ?

Sa réponse me stupéfia. J’étais son geôlier, l’époux qu’elle avait été forcée de marier… je représentais tout ce qu’elle détestait : la noblesse vampire, l’esclavagisme et la cruauté… Et pourtant elle ne voulait pas me faire du mal ?

  • Ne suis-je pas l’objet de votre haine ? ai-je répondu d’un ton incrédule.
  • Je ne vous hais pas vraiment, avoua Aïna en baissant les yeux pour masquer son embarras, avant d’ajouter d’un ton plus sec. Même s’il est vrai que je ne vous aime pas du tout.

« Eh bien c’est parfaitement réciproque ! » ai-je grommelé intérieurement.

  • … Mais dans tous les cas, jamais je ne chercherais à vous nuire.
  • Je ne vous crois pas, ai-je rétorqué. Quand on hait quelqu’un, on fait tout ce qui est en notre pouvoir pour l’écraser, quoiqu’il nous en coûte. C’est dans notre nature.
  • Dans la vôtre, peut-être, mais pas dans la mienne, répliqua Aïna. Je ne vous ferai jamais de mal, ni à vous, ni à aucun autre. A quoi est-ce que ça servirait, de toute façon, à part rendre ce monde encore plus mauvais ?

Nous nous étions arrêtés sans nous en rendre compte, à la lisière de la paroi transparente de l’immense bulle d’air entourant mon domaine. J’ai contemplé le visage d’Aïna qui admirait l’océan, cherchant à y déceler une quelconque trace de la haine qu’elle devait forcément éprouver pour moi et mes semblables. Elle mentait, forcément. Elle ne pouvait pas ne pas haïr ses ravisseurs, ceux qui la maintenaient en cage et l’obligeaient à servir leurs desseins…

Elle ne pouvait pas… ne pas me haïr, moi.

Soudain, Aïna lâcha mon bras et se précipita vers la paroi transparente. Surpris, j’ai mis deux secondes à la rappeler, intrigué par son comportement :

  • Hé ! Aïna !

Pour toute réponse, mon épouse agita le bras en riant sans s’arrêter. Elle arriva bientôt à hauteur de la bulle d’air. Je l’ai suivi sans me presser en l’observant de loin. Que diable lui arrivait-il ?

C’est alors que mon sixième sens frémit, m’avertissant d’une présence menaçante qui se rapprochait derrière la barrière transparente… droit vers Aïna !

Mon cerveau passa automatiquement en mode combat, et une ronce métallique s’enroula immédiatement autour de mon avant-bras tandis que je scrutais l’obscurité de l’océan devant moi… prêt à fondre sur la menace dès qu’elle montrerait le bout de son nez.

Je ne tardais pas à voir surgir, juste derrière la barrière transparente et face à mon épouse, un immense mégalodon blanc qui s’arrêta en fixant Aïna. Fasciné, je suis resté immobile en observant la bête. J’avais déjà vu des mégalodons, bien sûr… Il y a en avait beaucoup autour d’Abyssombre. Mais celui-là… Jamais je n’en avais vu d’aussi gros, ni d’une telle couleur.

Je su d’instinct que c’était lui, le mégalodon que je recherchais… Celui qui m’avait débarrassé de mon incompétent d’intendant, et qui terrifiait mes serviteurs.

  • Bonjour ! l’accueillit Aïna, nullement impressionnée par le super-prédateur. Est-ce que tu te souviens de moi ?

Sidéré, j’ai baissé les yeux vers mon épouse.

  • Tu m’en vois ravie ! continua-t-elle après un instant de silence. Comment vas-tu ?

Je n’en croyais pas mes yeux… ni mes oreilles, d’ailleurs. Était-elle vraiment en train de parler avec le mégalodon ? Je savais que les fées entretenaient un lien privilégié avec la faune et la flore… mais la voir converser comme si de rien n’était avec un animal était tout de même un sacré spectacle.

  • Je vais bien, je te remercie.

Je me suis rapproché en rétractant ma ronce métallique, plus intrigué que méfiant par la façon dont mon épouse semblait envoûter la bête. L’œil écarlate de cette dernière se braqua soudain sur moi et je la sentis me jauger du regard… mais je n’en avais cure. La bête m’intéressait, toutefois elle ne m’effrayait pas le moins du monde : j’étais trop puissant pour cela.

  • Que faites-vous ? ai-je demandé à mon épouse, une fois arrivé à sa hauteur.
  • Eh bien, je parle avec… commença-t-elle, avant de s’interrompre d’un air songeur, puis de se tourner vers le mégalodon. Comment t’appelles-tu ?

« Parce qu’il a un nom, en plus ? » me suis-je étonné.

  • Enchantée, Bruce ! Je te présente le Comte Forlwey d’Abyssombre. Il est le propriétaire de ce domaine.

Mon regard passa de mon épouse au prédateur, stupéfait. Incroyable. Le mégalodon qui avait mangé mon intendant s’appelait Bruce, et Aïna venait de me le présenter comme s’il s’agissait d’un noble visiteur.

« Je dois lui offrir le thé, maintenant ? » me suis-je demandé, oscillant entre incrédulité et ironie. « Ou peut-être un autre de mes bons à rien d’esclaves, puisqu’il a l’air de les aimer… »

  • Non Bruce ! s’exclama soudain Aïna en se plantant devant moi, bras écartés comme si elle me protégeait. Je t’en prie, ne lui fais pas de mal.

Fort heureusement, mon épouse me tournait le dos… et ne vit pas qu’elle avait failli me tuer en me faisant exploser d’indignation et d’incrédulité. Comment ça, « ne lui fais pas de mal » ?! J’étais le Comte Sanglant, le Seigneur d’Abyssombre, et le guerrier le plus redoutable de Némésis Nocturii ! Je n’avais besoin de personne pour me protéger, et certainement pas de mon épouse, qui était incapable de mettre un pied devant l’autre sans tomber ou écraser son partenaire de danse !

Mon honneur avait été bafoué, et il fallait que je le lave sur le champ. La seule solution était de provoquer le mégalodon en duel, puis de…

« Provoquer un mégalodon en duel ? Vraiment, Forlwey ? » me tança une voix moqueuse, qui ressemblait à si méprendre à Élisabelle. « Voilà qui va assurément redorer ton blason et t’accorder l’estime d’Aïna… ».

« Je ne peux quand même pas la laisser m’humilier de la… de la sorte ! » ai-je rugi mentalement.

  • Ça ne changerait rien, déclara soudain Aïna, complètement indifférente à ma colère. Il n’est pas le seul à vouloir me garder ici contre ma volonté.

Ma colère retomba d’un coup en entendant la tristesse dans le ton d’Aïna. D’un air résigné, la jeune fée leva sa main marquée par son alliance pour la montrer au mégalodon.

  • Ce sortilège m’empêche de quitter le Royaume Submergé, expliqua-t-elle à son « ami ». Tant que je n’en serais pas libérée, je ne pourrais jamais quitter cet endroit, peu importe le nombre de personnes que tu dévoreras. Ne tue pas pour rien, Bruce. Ce n’est pas bon.

Son sourire triste me fit comprendre qu’elle était sincère. Je me suis alors rendu compte qu’Aïna ne s’était pas placée entre moi et le mégalodon pour me protéger, et ainsi m’humilier par la même occasion… Elle s’était interposée parce qu’elle ne voulait pas voir couler le sang, que ce soit le mien ou celui du prédateur. La fée n’avait pas menti tout à l’heure ; même après tout ce que je lui avais fait et malgré tout ce que je représentais, elle ne souhaitait pas ma fin.

Je l’avais pris pour une petite sauvageonne naïve, ignorante de l’impitoyable monde extérieur qu’elle n’avait jamais exploré… mais je venais de comprendre qu’en fait, Aïna n’était pas si naïve : la jeune fée était parfaitement consciente de la cruauté du monde… elle avait juste choisi de ne pas y céder.

  • Vous êtes vraiment en train de discuter avec ce mégalodon, ai-je fini par dire.
  • Oui, répondit Aïna en se tournant vers moi avec amusement. Je vous présente mon ami Bruce.

J’ai regardé tour à tour le mégalodon et mon épouse, me demandant si je devais saluer le mégalodon pour lui faire plaisir.

« Il est sur mes terres, c’est à lui de me saluer en premier ! » décidais-je après un instant de réflexion.

Aïna éclata soudain de rire. Manifestement le mégalodon devait s’être fendu d’une remarque hilarante… J’espérais juste pour lui qu’elle n’était pas sur moi, sinon je me ferais un plaisir de me servir de sa tête comme figure de proue pour mon vaisseau…

  • Hein ?! s’exclama brusquement mon épouse, devenant aussi rouge que les fleurs de mon jardin intérieur.
  • Que vous a-t-il dit ? l’ai-je interrogé, curieux de ce soudain changement d’humeur.
  • Rien d’important ! rétorqua la fée avec une brusquerie qui laissait entendre le contraire.

Je n’eus pas le temps de la presser davantage, car Aïna posa ses mains sur mon dos et se mit à me pousser de toutes ses forces en direction du château.

  • Rentrons ! déclara-t-elle d’un ton sec qui masquait mal son embarras. J’ai besoin de me reposer un peu. Au revoir, Bruce ! ajouta-t-elle en adressant un rapide signe de tête au mégalodon.

Ce dernier fit demi-tour et se fondit à nouveau dans les profondeurs de l’océan d’où il était sorti. A la fois intrigué et amusé par les efforts que déployait Aïna pour me pousser en direction du château, j’ai fini par obtempérer et marcher de mon propre chef vers ma demeure. Le retour se passa en silence, mais je voyais bien qu’Aïna était toujours bouleversée par les confidences du mégalodon. Qu’avait-il bien pu lui dire pour la mettre dans un état pareil ? Si seulement j’avais appris à parler aux poissons, moi aussi…

Nous étions arrivés près de la porte du château, quand soudain deux ombres passèrent au-dessus de nous. Aïna et moi avons levé la tête en même temps pour voir deux immenses raies qui nageaient ensembles. Elles paraissaient presque survoler la bulle d’air entourant le domaine, en se livrant à un véritable ballet sous-marin. Élisabelle aurait sûrement été ravie d’avoir ces deux-là comme élèves de danse : leur mouvement, parfaitement synchronisé, étaient d’une beauté stupéfiante. Les deux créatures se laissaient porter par le courant marin sans se quitter des yeux…

Une seconde. L’harmonie dont parlait Élisabelle… Aïna et moi étions incapable de nous regarder en face depuis le début. Elle était trop occupée à éviter de tomber, et j’étais trop occupé à essayer d’éviter ses pieds qui cherchaient à écraser les miens. Et si c’était ça, la clé ?

  • La voilà, la solution ! nous exclamons-nous soudain en chœur.

J’ai sursauté avant d’échanger un regard surpris avec mon épouse, qui manifestement venait d’avoir la même révélation que moi. Je crois bien que c’était la première fois que nous agissions à l’unisson… Aïna, les joues roses, m’offrit un sourire timide tout à fait charmant. Détournant le regard avant qu’elle ne voit mon propre embarras, je lui ai de nouveau présenté mon bras.

  • Rentrons, ai-je dit avec une pointe d’excitation.
  • Oui, approuva Aïna en s’accrochant cette fois-ci sans hésiter à mon bras. Allons épater Élisabelle !

A suivre...

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