Chapitre 15 : Des nouvelles du nord, Partie 2

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  • Oh ? Est-ce que mon discours t’amuse ?

La jeune recrue tressaillit. Encore une faute supplémentaire…

  • N… Non, Monseigneur, répondit-il d’une voix blanche.
  • Il semblerait qu’il t’amuse, puisque tu t’es permis de sourire, lui ai-je fait remarquer d’un ton narquois. Eh bien je suis ravi que tu aies trouvé mon discours aussi divertissant.
  • Mon… Monseigneur, je vous assure que…
  • Il suffit. Quel est ton nom ?
  • Radek, Monseigneur.
  • Eh bien Radok, tu vas pouvoir montrer à tes camarades ce qu’il en coûte de déshonorer la maison d’Abyssombre. Avance-toi.

Tremblante, la jeune recrue se détacha de ses camarades pour leur faire face.

  • Un servilis qui offense son maître mérite le fouet. Cependant pour un soldat, l’offense est plus grave encore car il est son bras armé. C’est pourquoi un garde désobéissant mérite la mort.

L’expression de Radok se décomposa.

  • Monseigneur je vous en supplie, si vous me laissez une chance de…
  • Oh ne t’en fais pas, tu auras ta chance… Tire ton glaive.

Terrifié, Radok s’exécuta.

  • L’un des privilèges d’appartenir à la garde d’Abyssombre, c’est que vous avez un droit que nombre d’autres servilis ne peuvent que vous envier : vous avez le droit de mourir les armes à la main. Et si par miracle vous arrivez à survivre à votre châtiment, vous pouvez expier vos fautes.

C’était à l’origine une tradition de gladiateur que j’avais adapté à ma propre garde. Cela permettait de forger le caractère des soldats en leur inculquant discipline et rigueur : si l’un d’entre eux fautait, c’était à ses camarades qu’il revenait d’appliquer la punition pour laver le déshonneur porté à la garnison. Et si le fautif parvenait à s’en sortir par le glaive, il en ressortait plus fort et ne récidivait plus. Ses bourreaux en revanche, payaient de leur vie leur incompétence. Ainsi d’une manière ou d’une autre, cette sanction purgeait la garnison de sa faiblesse.

Sur un signe de tête de ma part, Syrke aboya :

  • Aldos ! Carceres ! Exécutez la sentence du comte !

Deux autres recrues se détachèrent des rangs et dégainèrent à leur tour. Ils se mirent à tourner autour du jeune Radok, lequel faisait de son mieux pour garder un œil sur chacun de ses adversaires.

  • Regardez attentivement, ai-je déclaré à l’attention des autres recrues. C’est une leçon qui vous sera profitable. La garde d’Abyssombre ne tolère pas la faiblesse.

Le dénommé Aldosh se fendit soudain d’une attaque pernicieuse dans le dos de Radok. Ce dernier réagit au dernier instant et réussit à parer la charge. Immédiatement après, Carceras se jeta sur lui à son tour, forçant la jeune recrue à bondir en arrière pour éviter de se faire éventrer.

Il était évident que les deux autres recrues avaient plus d’expérience que Radok. Toutefois à ma grande surprise ce dernier… se défendait plutôt bien. Il ne cessait de reculer et se battait avec l’énergie du désespoir, et pourtant il parvenait encore à contenir les assauts de ses deux adversaires en même temps.

A cet instant précis, le glaive de Carceras entailla la gorge de Radok, arrachant un cri de douleur à la jeune recrue. Aldosh l’attaqua immédiatement, forçant Radok à parer un nouvel assaut mortel. Carceras saisit l’occasion et plongea son glaive vers le ventre à découvert de son adversaire…

Mais son tranchant ne rencontra que le vide.

Radok s’était penché juste à temps pour éviter le coup. Automatiquement, son pied remonta jusqu’à l’entrejambe de Carceras, qui s’effondra avec un grognement de douleur. Aldosh, surpris par ce revirement de situation imprévu, se ressaisit rapidement pour flanquer un coup de pommeau à la tempe de Radok. Ce dernier se retrouva à terre alors qu’Aldosh se penchait au-dessus de lui, le pied posé sur le glaive de son adversaire pour l’empêcher de se défendre. Le garde leva sa propre lame, prêt à embrocher sa victime sans défense. L’issue du combat semblait décidée.

Et pourtant…

La main de Radok, qui tâtonnait le sol à l’aveuglette dans l’espoir de trouver de quoi se défendre, se referma soudain sur le glaive de Carceras. Vif comme l’éclair, Radok s’en saisit et transperça le pied de son adversaire.

Avec un hurlement de douleur, Aldosh bondit en arrière en tenant son pied ensanglanté entre les mains. Libéré, Radok se redressa aussitôt et transperça la poitrine du soldat avant que ce dernier n’ait eu le temps de réagir. Aldosh s’effondra dans un geyser de sang.

Radok n’eut pas le temps de savourer sa victoire, car Carceras se jeta sur lui avec un mugissement de colère. Les deux vampires roulèrent au sol, et engagèrent une lutte sans merci pour récupérer l’un des deux glaives qu’avait laissé tomber Radok. Plus robuste, Carceras adressa un coup de tête à son adversaire pour lui faire lâcher prise et s’empara d’une arme. Le soldat la plongea vers la poitrine de Radok, lequel n’eut pas d’autres choix que d'empoigner le tranchant à pleines mains pour éviter de se faire embrocher.

Avec un grognement d’effort, Carceras appuya de tout son poids pour percer la défense de Radok. Ce dernier résistait avec désespoir, mais ses mains saignaient abondamment et il était évident que ses forces allaient l’abandonner d’un moment à l’autre. J’en étais presque déçu ; la résistance de ce petit servilis m’avait grandement amusé…

Soudain, Radok détacha sa main droite de la lame qui menaçait de le transpercer, et ses doigts fusèrent…

Droit vers les yeux à découvert de Carceras.

Le hurlement de douleur que ce dernier poussa en fit frissonner plus d’un. Soufflant bruyamment, Radok se redressa avec difficulté, ses mains ensanglantées serrées sur le glaive qu’il avait arraché. Devant lui, Carceras se tortillait au sol en hurlant, tentant vainement de contenir le sang qui s’écoulait à flot de ses orbites vides.

J’ai esquissé un sourire amusé. Quel retournement de situation intéressant… Le petit vermisseau avait finalement vaincu ses deux bourreaux !

  • Achève-le, lui ai-je ordonné.

Radok n’eut qu’une seconde d’hésitation. Puis d’un ample mouvement circulaire, il décapita son adversaire.

Le silence qui suivit était édifiant. Je me suis mis à applaudir tandis que Radok, épuisé, tenait à peine debout.

  • Félicitation, petit servilis… lui ai-je dit. Ici, il n’existe pas de pire crime que la faiblesse. Tu as prouvé que tu avais ta place dans ma garde.

***


A mon retour, un esclave se présenta à moi avec un plateau d’argent sur lequel était posé une lettre violette, fermée avec un « K » doré inscrit dans la cire. Mon sang ne fit qu’un tour. Il n’y avait qu’une seule personne dans tout le Royaume Submergé qui utilisait ce sceau.

Le prince Kérès Nocturii.

  • Demande à Laïus de faire monter une bouteille de mon meilleur vin, ai-je ordonné à l’esclave. Je crois que j’aurais de quoi me réjouir aujourd’hui !

Le serviteur s’inclina et fila aussi vite que le vent. Je me suis alors changé en nuée pour voler jusqu’à mon bureau, derrière lequel j’ai pris place pour décacheter d’un geste vif la lettre.


Mon vieil ami,

J’ai appris que tu t’étais marié… félicitations ! On m’a également dit que ton épouse était une petite princesse fée (toi qui voulais te marier dans la royauté !) qui alliait beauté et répondant… mais je suis certain que tu dois t’amuser à la dresser comme il faut pour qu’elle tienne son rang !

M’amuser ? C’était une torture de tous les instants que d’éduquer cette sauvageonne !

Je regrette d’avoir manqué ton mariage, mon ami. Il paraît que la fée a fait forte impression devant la cour, et que ce pauvre Rodrygal ne s’est toujours pas remis de votre union. Néanmoins je compte bien me rattrapper et rencontrer ta femme en bonne et due forme, lors du bal que Mère organise dans trois mois. Ce sera l’occasion de voir si elle est toujours aussi rebelle qu’on le dit…


Hum… C’était mauvais signe. Ce que Kérès aimait plus que tout, c’était un bon divertissement. Alors si on lui avait dit que mon épouse était d’un tempérament rebelle, le prince voudrait la mettre à l’épreuve pour s’amuser à ses dépens. Bien sûr, Kérès ne s’en prendrait pas physiquement à Aïna, puisqu’il savait que Némésis ne le tolérerait pas... Mais si le prince respectait l’autorité de sa mère, il ne manquait jamais une occasion de « tester » sa patience, pour le plus grand bonheur de ses amis qui aimaient le voir jouer avec le feu. Quelle meilleure manière pour cela que de tourner en ridicule la dernière initiative de sa mère pour concrétiser son projet de conquête de la Surface ?

C’est pourquoi Kérès n’hésiterait pas à piquer Aïna et cette dernière, ne sachant pas tenir sa langue, ne manquerait pas de se défendre avec toute l’insolence dont elle était capable… devant Sa Majesté et la cour entière. Némésis en serait humiliée, puisque c’était elle qui avait décrété que la fée devait s’intégrer dans notre société. Et la reine me reprocherait forcément cet échec…

Il était impératif que je prépare Aïna à cette rencontre pour éviter que son caractère n’amène sur nous la colère de Némésis. J’en pris note mentalement avant de poursuivre ma lecture avec espoir. Kérès ne m’avait tout de même pas envoyé une lettre juste pour dire qu’il aimerait rencontrer mon épouse !


Toutefois je crains que mon opération d’extermination des rebelles dans le nord prenne plus de temps que prévu. Ces misérables atlantes ont semble-t-il appris à réfléchir, car ils sont devenus littéralement insaisissables ! Ils attaquent nos positions en un éclair et disparaissent sans laisser de traces… Et ils sont diablement efficaces pour perturber nos convois ! J’ai étendu mes troupes aussi largement que possible pour ratisser l’océan, mais pour l’instant la seule chose que j’ai réussi à faire, c’est faciliter leurs attaques sans parvenir à engager le combat avec eux. On dirait qu’ils ont un nouveau chef qui anticipait le moindre de mes mouvements…

C’est pourquoi je te demande de l’aide, mon ami. J’ai décidé que si ces misérables atlantes ne veulent pas se battre, nous les traiterons comme du gibier et nous leur donnerons la chasse. Et à ce jeu-là, je ne connais pas plus fin limier que toi, mon cher Comte Sanglant… Alors qu’en dis-tu ? Je sais que l’inaction a tendance à te peser… Viens donc t’amuser avec moi dans le nord en purgeant la vermine de nos terres ! J’attends ta réponse avec impatience.

Ton ami,

Kérès.


J’ai reposé la lettre, puis j’ai tourné le regard vers ma fenêtre donnant sur l’océan. Enfin, de l’action… exactement ce que j’attendais pour tromper mon ennui ! Et en plus, c’était l’occasion parfaite pour rendre service à Kérès et l’amener à se montrer plus indulgent avec mon épouse lorsqu’ils se rencontreraient. Pendant la campagne contre les atlantes, j’aurais tout le temps de lui raconter en détails à quel point mon épouse était une banale petite fée sans intérêt qui suivait tranquillement mes ordres, et non une rebelle déterminée qu’un rien suffisait à amener sur le sentier de la guerre. Sans compter qu’aider Kérès m’apporterait un nouveau prestige auprès de Sa Majesté…

« Et Aïna ? » me rappela une petite voix agaçante dans mon esprit.

Mon enthousiasme retomba d’un coup. Effectivement, je ne pouvais pas oublier mon épouse, que la reine m’avait confiée. J’allais devoir l’emmener avec moi en campagne dans le nord… une perspective qui ne m’enchantait pas le moins du monde. J’entendais déjà ses discours agaçants sur les droits des atlantes et la barbarie de la guerre… Et puis si je voulais me montrer sous mon meilleur jour à ses yeux, la forcer à me suivre dans une campagne militaire n’était pas la meilleure des idées.

Je pourrais aussi demander à Élisabelle de revenir à Abyssombre chaperonner Aïna, mais je savais déjà ce qu’elle me dirait : « Tu dois t’occuper de ton épouse, mon garçon… pas partir jouer les héros à l’autre bout du Royaume Submergé ! ». Inutile d’essayer.

Quelle solution me restait-il… Emmener Aïna à Adamas avant de repartir pour le nord ? Non ; cette absence ne passerait pas inaperçue, et en plus la reine pourrait soupçonner des problèmes entre moi et mon épouse… ce qui n’arrangerait pas les rumeurs courant déjà sur notre union.

J’en étais ainsi de mes réflexions, lorsqu’on frappa à ma porte. Mon sixième sens m’apprit qu’il s’agissait d’un esclave.

  • Entre, ai-je déclaré.

Le servilis s’inclina profondément, tenant un plateau sur lequel était posé une bouteille et une coupe de cristal.

  • Votre vin préféré, Monseigneur.

Je lui ai fait signe de s’approcher. Le servilis posa son plateau sur le bureau et déboucha prestement la bouteille de vin pour m’en servir un verre. Je l’ai observé, pensif. Si seulement il était aussi simple de se faire obéir d’Aïna !

L’esclave me tendit la coupe de cristal dont je me suis emparé d’un geste absent, perdu dans mes pensées. Mais alors que je portais la coupe à mes lèvres, mon sixième sens m’avertit de l’approche rapide de mon épouse. Elle semblait agitée…

La fée apparut soudain dans l’encadrement de la porte du bureau, ses ailes de libellule vrombissant dans son dos avec frénésie. Aïna, le souffle court et la chevelure en bataille, me jeta un regard horrifié qui me stupéfia. Que diable avais-je encore fait pour la mettre dans cet état ?

Je n’eus même pas le temps de lui poser la question, car à ma plus grande sidération mon épouse, qui semblait avoir définitivement perdu la raison, se jeta sur moi en hurlant :

  • NOOON !!!

A suivre...

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