Le chabouaboua volant
Il était une fois un chabouaboua volant qui survolait l'Ile-de-France de ses grandes ailes bleu-outemer. Un jour, alors qu'il passait au dessus de la magnifiquement tragique ville de Paris, il aperçut un autre chabouaboua sur le toit de l'Opéra Garnier. Il décida de le rejoindre mais à peine avait-il battu trois fois des ailes que le vent changea d’avis. Pas de direction. Pas de raison. Juste un refus net. Le chabouaboua volant resta suspendu dans les airs, exactement au même endroit, comme cloué à une idée qu’il n’avait pas eue. Sur le toit de l’Opéra, l’autre chabouaboua ne bougeait pas. Il était assis. Ou peut-être posé. Ou peut-être abandonné là depuis toujours. Difficile à dire, les chabouabouas n’ayant jamais vraiment décidé de la manière dont ils occupaient l’espace.
— Tu viens ? lança celui du ciel.
Sa voix mit un certain temps à descendre. Elle passa devant deux pigeons, traversa une cheminée, hésita entre deux nuages, puis arriva enfin, légèrement usée. L’autre leva la tête. Il avait des yeux. Deux, comme tout le monde, mais placés un peu trop au bon endroit.
— Non, répondit-il.
Le mot monta, lui, très rapidement. Trop rapidement. Il arriva avant d’être parti.
Le chabouaboua volant cligna des ailes.
— Pourquoi ?
Silence. Un long silence. Un silence qui s’étira au-dessus de Paris, descendit le long des façades, se glissa dans les rues, puis remonta, un peu plus lourd.
— Parce que si je bouge, dit enfin celui du toit, je tombe.
— C’est le principe, répondit l’autre. Après on vole.
— Non.
Le “non” resta accroché à une gouttière.
— Moi, je suis un chabouaboua fixe.
Le vent, intrigué, fit un détour. Le chabouaboua volant réfléchit. Ce qui, chez lui, consistait principalement à tourner sur lui-même au rythme aproximatif de 180 rotations par secondes.
— Ça existe ?
— Depuis que je suis là, oui.
Un pigeon passa. Puis deux. Puis aucun.
— Et tu fais quoi pendnat la journée ? demanda le volant.
— J’attends.
— Quoi ?
— De ne plus être là.
Le chabouaboua volant trouva ça très bien. Ou peut-être très ennuyeux. Ou peut-être les deux en même temps, ce qui revenait exactement au même. Il tenta à nouveau d’avancer. Cette fois, il réussit. Pas beaucoup. Juste assez pour ne plus être tout à fait au même endroit. Le toit se rapprocha. L’autre aussi. On distinguait maintenant ses ailes. Repliées. Très propres. Elles était d'un bleu très rare, le même que sur le monchrome d'Yves Klein.
— Tu ne voles jamais ?
— Si, répondit-il. Parfois.
— Quand ?
— Quand personne ne me regarde, je n'aime pas qu'on me voit, j'ai les cuisseaux un peu trop musclés.
Le chabouaboua volant regarda autour de lui.
Il y avait : un nuage distrait, trois fenêtres ouvertes, une antenne qui n’écoutait rien.
— Ils regardent ?
— Toujours un peu.
Alors ils attendirent. Tous les deux. Pendant au moins 7 secondes. Le ciel passa du bleu au presque bleu, puis au bleu orange. Quelque part, une horloge hésita entre deux heures. Et soudain, plus rien sur le toit. Pchaw ! Disparu ! Le chabouaboua volant sursauta. Un battement d’ailes derrière lui. Puis un autre. Puis exactement le même sauf qu'il n'était pas tout à fait pareil. Il se retourna. Ils étaient deux en train de voler (le chabouaboua avait dû compter sur ses doigts pour arriver à ce constat).
— Tu vois, dit l’autre.
— Oui.
— Il suffisait de ne pas être vu.
Le premier acquiesça. Ce qui ne voulait rien dire, mais qui convenait parfaitement. Alors ils s’envolèrent tous les deux au-dessus de l’Île-de-France, traçant dans le ciel des trajectoires qui ne menaient nulle part. A moins qu'elles mènent en Bretagne, le pays des crêpes et paradis officiel des chabouabouas.

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