Le Crépuscule des dieux

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Musique d'accompagnement :
The Hu – "Wolf Totem"
https://youtu.be/jM8dCGIm6yc



Il souffle, souffle sur ses hères. Il siffle, siffle ses vents austères. L'ardent désert écoute, lui aussi, le lourd tambour du devin. La lente litanie de sa liturgie.

Le vieil homme fredonne d'une voix usée par les sables du temps. Des voyelles que lui volent les rafales, puis un chant, une histoire que son auditoire connaît bien.

« Avant le Tout étaient les dieux. »

Une bourrasque ensablée lui vole la vue ; lui assaille la bouche et les yeux. Tu ne parleras point des dieux. Mais le vent n’a jamais su le faire taire, et il poursuit son devoir séculaire.

« Et du tout, ils ont fait nombre. »

Il bat son tambour au-dessus des deux corps assoupis.

« Inrit l’araignée ailée. Biapi aux pas fertiles. Hittala aux cornes d’or. Kachah le jaloux. Et tant d’autres qui ne sont plus. »

Penché sur le couple allongé, il les couvre de pigments colorés.

« Ils ont formé le sol et les cieux ; la sphère des hommes et celle des dieux. »

Ses traits ondulent à l’image des dunes. Ses cercles pâlissent face à l’astre du jour. Ses lignes rougissent sous le vaste horizon.

« Forte de son savoir, l’Araignée Cosmique a insufflé la vie au monde d’en-bas. Elle tissé les Uma et les bêtes sans voix. »

Une poignée de sable à la main, il saupoudre les braves.

« Le Velu Titanesque, rayé de nuit et de flambeau céleste, nous a donné l’enfantement. La création. La brèche vers l’infini. »

Le martèlement s’intensifie. La tribu tape des pieds en rythme, murmure un air bourdonnant.

« Le Cornu, le Guerrier, nous a offert l’art de tuer, pour étrécir les portes de l’éternité. »

Une danse s’amorce autour des aventuriers du sommeil.

« Alors nos Pères les ont aimés. Nos Pères les ont vénérés. Nos Pères leur ont sacrifié. »

Les femmes chantent un air brisé. Une mélopée du passé.

« Et Kachah, l’ignoble enfant du ciel, il les jalousait. »

Les refrains se muent en cris aigus, en grincements agonisants.

« Oubliez ces autres divinités, il disait. N’aimez que moi. Ne vénérez que moi. Ne sacrifiez qu’à moi. »

De deux doigts, l’augure effleure le visage des deux voyageurs pour leur fermer les yeux.

« Les fidèles Uma ont riposté de tous leurs sortilèges, et exhorté les démiurges à punir l’envieux. »

Les voix des enfants s’élèvent, piaillent le chaos sur les plaines célestes.

« Kachah, peur de rien, a raillé les efforts des mortels. »

Le grave timbre des hommes couvre à son tour le son du tambour.

Comment faire ? Rien l’effraie. Comment faire ?

« Kachah, le sournois, masque sa faiblesse sous les feux du jour. »

Que craint-il ? Que redoute-t-il ?

La tribu de la nuit martèle le sable. Comme au temps des dieux souterrains.

« Écoutez, écoutez, car la vérité ne saurait rester entravée. »

Révèle-la-nous ! Révèle-la-nous !

Les mains frappent en cercle autour des deux jeunes évanouis.

« Kachah n’est pas sans peur. Une seule, de fait : car c’est le rien qu’il craint. »

Au-dessus de leurs têtes, les chasseurs, les enfanteurs, les cueilleuses, les enfanteuses, applaudissent au rythme de la musique.

« Puisque les dieux et les mortels l’appelaient, le dieu du rien s’est réveillé. »

Ils se balancent en cadence avec le pouls de la cérémonie.

« Et le Vénérable Innommable s’est courroucé, car son domaine, les dieux l’avaient transformé. Empli de plein. Défiguré. »

Des halètements précipités répondent à la colère de l’Immense Sans Nom.

« Alors le Vaste Vide a parlé. »

Le vent dépose une pluie de sable sur l’assemblée expectante.

« Le Grand Néant a pointé ses griffes sur le panthéon sacré, et a lancé... »

Les hurlements se mêlent aux pulsations. Ils se gonflent et déclinent. Se gonflent et déclinent. Se gonflent et déclinent.

« Le Gouffre Sans Fin a lancé la dernière de toutes les malédictions. Il a rassemblé tous les sorts du monde et les a jetés sur les importuns. »

Plus de magie pour les Uma.

« Sur les plaines célestes ne règne plus que le Grand Rien. »

Plus de magie pour les dieux.

« De la magie et des dieux, il ne reste plus rien. »

Plus rien, plus rien.

Les membres de la tribu de la nuit, un à un, s’avancent en silence vers les deux endormis pour leur toucher le cœur.

« Plus rien que des souvenirs. »

Aussi diffus, distants et brouillés soient-ils, ils les protégeront jusqu’au bout de leurs forces. Jusqu’à les rejoindre dans le flux brumeux du temps si pressé de ne jamais arriver.

Leurs dernières danses ne s’adressent plus à personne. Ni aux dieux, ni aux tribus ; Celles-là mêmes dont ils plaignent l’ignorance en même temps qu’ils l’envient.

« Oyez, mortels : ouvrez les yeux sur votre solitude suffocante. »

Les martyrs fardés sont bientôt prêts.

« Ouvrez les yeux. »

Les deux preux se réveillent. On les arme de l'essentiel avant leur dernier songe.

Couteaux d'os de démon.

Arcs à corde de soie.

Flèches d'obsidienne.

Lances de corne foudroyée.

Pieux de guerre ancestraux.

Boucliers en bois de la terre des sorciers.

Sacs de vivres tissés.

Outres en peau de kilen blanche.

Ces biens précieux, la tribu les confie à ses salvateurs.

« Au sortir de la mort, quel chemin suivrez-vous ? »

La plaine, pas la grotte. La plaine, pas la grotte.

« Et si les ombres s'approchent ? »

Des flèches pour les ombres. Des flèches pour les ombres.

« Et si vous rencontrez les dieux ? »

Les dieux sont morts. Des pieux pour les imposteurs.

« Et si les Anciens vous accostent ? »

De l'eau pour les Anciens. De l'eau pour les Anciens.

« Et une fois les Pères assouvis ? »

Des fruits pour les Anciens. Des fruits pour les Anciens.

« Et une fois les Pères rassasiés ? »

Des boucliers pour les protéger. Des lances pour abattre leurs ennemis.

« Dans quel but ? »

Les guider vers le trône de l'au-delà. Vers le trône de l'au-delà.

« Et quand ils auront pris la place qui leur revient ? »

Des couteaux pour les abreuver du sang des morts.

« Et alors ? »

Les Pères succéderont aux dieux. Les Pères succéderont aux dieux.

Leurs voix graves et austères ne trahissent rien du tourment qui les anime. Car si ces guerriers sont les plus braves de la tribu, un grand nombre les a précédés. Aucun ne s'est montré à la hauteur. Aucun n'a su servir les Précurseurs.

« Gardez votre mission à l'esprit. Le temps presse, allons-y. »

Le prophète orne leurs fronts du signe des protecteurs afin de les identifier auprès des Ancêtres. Afin d'introniser la prochaine génération de dieux. Afin d'occire les maux qui courent la sphère des mortels. Afin de pourfendre le désert, et de sa charogne engendrer la vie.

Sans palabrer davantage, il approche de leurs cœurs son poignard sacrificiel. Les yeux braqués sur l'instrument de leur mission, ils prennent une dernière inspiration. L'avenir de la tribu, du monde et même des dieux ne dépend plus que d'eux. Leur devoir frais dans leur mémoire, ils sont prêts.

Deux coups.

Deux gémissements.

Deux râles.

Et plus rien, hormis les bras du Néant.

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