Prologue - Où pas mal de gens meurent

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Douze novembre 1943, quelque part entre Marseille et Paris

« Non mais quel abruti, j'vous jure ! s'exclama l'un des quatre hommes en pardessus qui se tenaient Rue Pasteur.

— Eh, oh ! C'est pas en insultant le nouveau que tu vas retrouver notre homme, interrompit le chef local de la Milice. Il ne doit pas être loin. »

L'un des Miliciens passa son briquet allumé près de la grille à moitié ouverte qui gardait la cour. Sortie de véhicules, Garage Faraud. Entrée des fournisseurs, bijouterie Dalphonse.

Il y avait trois portes dans la cour, une double en bois qui menait au garage, une simple avec plusieurs verrous qui devait mener à la bijouterie, et une dernière, en face de la grille, qui servait à approvisionner l'immeuble d'habitation qui séparait les deux ateliers.

Le chef de la Milice se tourna vers ses trois hommes et lança :

« Le nouveau, avec moi. Vous autres, ensemble. Le gars est entré dans cette cour, il n'y a que trois portes. Ouvrez la première, on guette pour vérifier qu'il ne sort pas par une autre, s'il n'est pas derrière la première, on recommencera avec la suivante. »

Les hommes au gamma stylisé s'exécutèrent. Deux jours qu'ils traquaient ce réfractaire au S.T.O., sans trop savoir si ils lui couraient après parce qu'il refusait d'aller fabriquer des armes en Allemagne ou parce que leur chef avait une rancune personnelle avec lui. En attendant, le couvre-feu était passé et les autres miliciens avaient déserté à l'heure du dîner. Mais pas question d'arrêter la chasse alors qu'ils étaient à cinq mètres de leur proie – la seule inconnue de l'équation étant ''dans quelle direction ?''.

« Commencez par le garage, là, dit le chef en pointant du doigt la porte du fond de la cour. Si une des portes est mal-fermées, ce n'est pas celle de la bijouterie. »

Les autres hochèrent la tête. Le nouveau resta près du chef, les deux autres ouvrirent d'un coup de pied la porte de derrière du Garage Faraud, leurs armes levées.

Ils ne trouvèrent pas exactement l'homme qu'ils cherchaient. Mais le garage n'était pas vide pour autant. Une carte de la ville était dépliée sur le capot d'une voiture, maintenue en place par une bouteille de rouge à moitié vide et un demi-saucisson. Deux hommes aux cheveux châtains, en chemise et pantalon à bretelles, se tenaient penchés dessus, et quatre autres hommes se tenaient un peu en retrait, deux de chaque côté.

La fusillade éclata par instinct, par réflexe, plus que par volonté. Il était compliqué de savoir lequel avait tiré le premier mais, dans ces situations, c'est celui qui est le dernier encore debout, ou au pire, capable de tirer, qui compte.

Les deux hommes qui étudiaient la carte, Jules Faraud et Robert Dalphonse, se précipitèrent de l'autre côté de la voiture pour s'abriter de la pluie de balles, et sortirent leurs propres armes pour canarder la Milice, chacun notant que malgré la trêve provisoire qui les avait amenés dans ce garage pour décider d'un partage de la ville, et malgré la présence de deux témoins de chaque camp, l'autre était venu armé.

Les Miliciens avaient l'avantage de la surprise, mais les hommes de la pègre étaient plus nombreux, et s'étaient mis à couvert derrière les voitures en réparation. S'ils furent presque tous blessés, aucun ne mourut, contrairement aux Miliciens. Ils furent tous les quatre fauchés par les balles et s'effondrèrent.

Le grand blond qui avait tiré le premier coup se tenait derrière une voiture, assis dos à la carosserie pour se protéger de la grêle de plomb, qui avait désormais cessé. Son bras droit reposait, inerte, ses doigts faiblement crispés autour de la crosse de son revolver qui raclait le sol. Une tache rouge auréolait sa manche blanche. Un des autres gangsters, un petit furtif aux cheveux châtains, vint planter ses yeux noisettes dans ceux du blond et lui demanda :

« Ça va, Gaspard ?

— Je ne suis pas mourant, Victor, répondit-il d'un ton morne. Les autres vont bien ? »

Alors que Victor sortait un couteau pour découper le tissu autour de la plaie, un coup de feu retentit. Victor se leva d'un bond – très mauvais réflexe de survie lorsqu'on était à l'abri des coups de feu – et jeta un coup d'œil par-dessus la carosserie pour voir Jules Faraud – propriétaire du garage et un des deux chefs de bande présents – qui achevait, d'une balle dans le crâne et d'un second coup de feu, le dernier milicien survivant.

« De sang-froid ? se récria Victor, qui faisait encore partie de la vieille garde de ces mafieux français qui ne tuaient que dans le feu de l'action – ou si c'était vraiment nécessaire pour leurs affaires.

— Il n'aurait pas eu à l'abattre, murmura Gaspard, qui s'était relevé à son tour, si le Milicien n'avait pas... »

Sans finir sa phrase, Gaspard pointa du flingue le milicien, puis un cadavre à côté.

« Non, me dis pas qu'il avait tiré Robert ? marmonna Victor.

— Comme un lapin, répondit Gaspard. Dis, le reste de la Milice ne va pas trop apprécier qu'on ait tué quatre de leurs hommes, sois gentil, endosse les quatre meurtres.

— Tu ne pousses pas un peu, là ? s'exclama Victor. Je suis d'accord que Faraud a bien fait de venger Robert en tuant son assassin, mais de là à prendre la responsabilité...

— Réfléchis un peu. Faraud a son garage, ses deux porte-flingues présents ont de la famille, Robert est mort et on peut difficilement faire passer pour son œuvre l'exécution du dernier des Miliciens, puisqu'il fallait que l'un des deux tue l'autre.

— Et toi ?

— C'est moi qui ai eu l'idée. »

Ah oui, évidemment. Victor hocha la tête. Gaspard ajouta, parce que la paternité de l'idée ne suffisait pas pour l'éliminer des potentiels endosseurs du quadruple-crime :

« Et je suis blessé. Grivois aussi. On survivrait pas le temps de rejoindre le maquis. Je peux te mettre en contact avec un chef de réseau qui vit pas loin, il te protègera quand on te dénoncera pour le massacre. Il se fait appeler l'Albatros. Ça te va ?

— Eh bien... répondit Victor.

— Tant mieux.

— Comment tu connais les chefs des réseaux locaux ? l'interrogea Jules Faraud, qui aidait Grivois à panser sa blessure.

— Dans une guerre il y a deux camps auxquels vendre des armes, répondit Gaspard d'une voix monocorde – la seule voix que Jules, Robert et tous ceux présents lui connaissaient. Et les chefs de réseaux locaux ne tirent pas à vue sur ceux qui introduisent des armes dans les territoires occupés. Je prendrais Robert à témoin s'il pouvait encore témoigner. »

Jules Faraud jaugea Gaspard du regard. Une voix monocorde, un visage qui n'exprimait pas plus de sentiments que sa voix – et avec une balle dans le bras, aucune trace de douleur sur ses traits impassibles. Oui, Robert s'était trouvé un bon adjoint. Un adjoint qui avait déjà un plan pour qu'un seul d'entre eux soit recherché pour avoir désobéi au couvre-feu et avoir flingué quatre miliciens. Un adjoint qui avait des contacts partout.

« On te dénoncera à la Kommandantur demain midi, dit Gaspard en montrant une maison sur le plan. Va là tôt le matin, présente-toi à l'entresol. Demande l'Albatros, dis vouloir rejoindre la résistance. »

Il retira son doigt du plan avant que quelqu'un d'autre que Victor n'ait pu voir l'adresse précise du résistant.

« Sers-lui le même mensonge qu'à tout le monde : couvre-feu enfreint, quatre miliciens tués. S'il te demande comment t'as eu l'arme, tu dis que vous avez un fournisseur commun. Il ne sait pas mon nom et je compte garder ça comme ça. Arrange-toi pour être loin de la ville avant midi. »

Victor hocha la tête et sortit en vitesse, après un coup d'œil de chaque côté de la rue, pour aller faire son sac avant de partir. Maquis, grange abandonnée, cave de l'Albatros... il verrait où il logerait. Ce n'était pas vraiment le plus important.

« Passeloup, ramène Grivois chez lui, ordonna Faraud à celui de ses hommes de main qui pouvait encore marcher. La balle est ressortie, qu'il se repose et qu'il change ses bandages, sa jambe devrait guérir. Pas d'artère touchée. »

Faraud n'avait pas une formation de médecin, mais ça faisait vingt ans qu'il était dans la pègre et il en savait autant que la plupart des médecins de village sur les blessures à l'arme blanche ou par balle.

« Odon, on doit parler. » finit Faraud.

Gaspard Odon se retourna – il repliait la carte, d'une seule main puisque l'un de ses bras ne répondait plus – et demanda, toujours de sa voix monocorde et de son visage sans émotion :

« Des obsèques de Monsieur Robert ?

— De ce que tu feras après. »

[1] Service du Travail Obligatoire : mis en place par les Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale pour envoyer des civils de zones conquises travailler dans des usines allemandes pour fabriquer des armes.

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