Chapitre premier - Où Martin, Moriakov et Lejean se font tirer dessus

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Treize novembre 1949, commune de Saint-Martin.

Les clients de la banque étaient tous étalés face contre terre, tenus en respect par deux hommes armés tandis qu'un troisième, un stéthoscope appuyé sur la paroi du coffre-fort, tournait lentement les molettes de la fermeture à code. Avec un déclic satisfaisant, la porte pivota.

L'un des deux voleurs rejoignit l'ouvreur de coffre et lui tendit une malette dans laquelle ils commencèrent à entasser des billets. Le troisième, vêtu d'un blouson de cuir noir sur la manche duquel une tête d'apache se dessinait de profil, continua de surveiller la foule.

« J'espère que le gosse ne fait pas de bêtises, murmura l'ouvreur, qui n'était autre que Victor Martin.

— J'espère aussi, répondit son complice avec une pointe légère d'accent slave. Tu aurais pu insister pour qu'il soit celui qui t'aiderait avec le fric. Tu sais que je n'aurais pas été froissé de ne pas être CELUI qui tenait la malette vide.

— Je préfère qu'il descende un témoin – par accident ou par sadisme – plutôt que de prendre le risque qu'il file avec le flouze. »

Le Russe hocha la tête. La préférence en question était loin d'être morale, mais on n'entrait pas dans la pègre pour servir le bien commun. Cela dit depuis l'époque à laquelle Martin était arrivé, la pègre avait changé. Pour commencer, Geneviève avait, au grand dam de Martin qui n'avait rien pu y faire puisqu'il était dans le maquis à ce moment-là, remplacé les nombreux hommes partis (au STO, au Maquis, dans la bande Faraud à la mort de Robert...) par des petits caïds parisiens qui croyaient que, parce qu'ils avaient déjà saigné des porcs pour les revendre au marché noir, ils étaient des tueurs nés et des recrues de choix pour la pègre. Non seulement ils croyaient que pour travailler sous Geneviève Dalphonse il suffisait de supporter la vue du sang, mais en plus ils croyaient que cela les surqualifiait pour leur travail et n'étaient jamais contents de leurs tâches.

Les affaires de famille comme la bande Dalphonse ne pouvaient pas se permettre de lâcher la bride aux membres extérieurs à la famille, sans quoi tout s'effondrait. Il n'y avait plus de loyauté, que de la peur. C'était différent quand le Russe avait rejoint la bande – c'était différent quand Victor Martin avait rejoint la bande – et c'était différent quand Robert avait épousé Geneviève.

Quelques vingt ans plus tôt, Robert Dalphonse et Jules Faraud étaient les meilleurs amis du monde. Ils braquaient joyeusement des banques, arnaquaient à l'assurance... Faraud avait même été le témoin de mariage de Robert Dalphonse quand celui-ci, après une virée en Espagne pour échapper à la police, en était revenu avec une fille. Fille qui avait pris le nom de Geneviève pour faire moins ''sauvageonne élevée par des bandits d'Andalousie'' et plus ''femme de bijoutier respectable'', et le nom de Dalphonse parce qu'elle l'avait épousé (c'était la version sobre qu'elle donnait, mais son cousin Carlos avait dû menacer Robert Dalphonse pour qu'il l'épouse). La séparation de la grande bande en deux avait eu lieu peu après le mariage de Robert, et il n'était désormais plus question d'amitié.

Toujours était-il que, cynique ou non, la décision de Victor de ne pas confier le butin au gosse se comprenait – pour qui, du moins, plaçait la vie humaine après l'argent – car le risque de trahison était réel. Berthauld, l'un des petits loubards venus de Paris, avait la loyauté des autres jeunes loups. Pas Geneviève, du moins pas dans les mêmes proportions. 

Une fois la valise pleine d'argent, Victor, le Russe et Lejean sortirent de la banque et se dirigèrent vers une vieille Renault Monastella cabossée qui les attendait, garée sur le trottoir du côté opposé de la rue. Lejean traversa en premier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de policiers en embuscade, ouvrit la porte de la Renault et mit le contact. Victor suivit avec la valise, le Russe couvrant leurs arrières. Alors que les deux hommes atteignaient la moitié de la route, un bruit clair et fort retentit dans toute la rue. Le Russe n'entendit que cela, et un cri – puis il vit l'ouvreur s'effondrer.

« Victor ! » Hurla-t-il.

Puis, jurant dans sa barbe, il fit glisser la valise d'argent sur le sol vers le Gosse et revint sur ses pas pour secourir Victor. L'argent avant la vie d'un quelconque témoin, d'accord. L'argent avant la vie d'un vieux compagnon d'armes, jamais. Et puis, l'argent avant la vie humaine, ça allait peut-être pour Victor, mais le Russe était plus jeune, moins brûlé par la guerre et par la pègre, et encore tendre de coeur, suffisamment pour aimer la vie. Et pour tenter de la protéger quand c'était dans ses cordes.

Un deuxième tir le rata de peu, brûlant l'ourlet de sa manche de chemise, et ricocha sur l'asphalte. Le Gosse regarda la valise, comme hypnotisé, la saisit et s'installa au volant avant de refermer la portière. Un témoin extérieur serait parti du principe qu'il voulait juste se mettre à l'abri des balles, mais si le Russe ou Victor avaient vu ça, ils auraient su que Lejean s'apprêtait à les planter sur place et à se barrer avec le fric.

Qui que ce soit qui leur tirait dessus toutefois, il ne profita pas des cibles ralenties que représentaient le Russe et un Victor à la jambe transpercée à moitié hissé sur son épaule. Non, à la place d'un tir au pigeon sans intérêt, le tireur choisit comme cible suivante le gosse.

Celui-ci ne dut la vie sauve qu'à un reflet dans le pare-brise de la Renault, qui empêcha le tireur d'ajuster son tir sur son front. La première balle se logea dans l'appui-tête, la deuxième là où aurait été le front du gosse s'il ne s'était pas baissé à temps. La troisième transperça méchamment le capot pour aller se loger dans le moteur et la quatrième creva l'un des pneus avant.

Soit c'était personnel, soit on en voulait à l'argent, et vu le moment choisi pour tirer sur Lejean, le Russe déduisait que le tireur en voulait à l'argent. Ce qui signifiait que dès que la voiture serait immobilisée, il s'approcherait. Et avant cela, il s'assurerait que les trois hommes ne soient plus un danger pour lui.

Le Russe projeta Martin derrière le coffre de la Renault et s'y accroupit également. Pour le moment, c'était tout ce qu'il pouvait faire pour se protéger.


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