Chapitre deux - Où les convictions et loyautés de Lejean vacillent

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Cinq minutes plus tard, alors que la police en était encore à arriver à la banque, Victor Martin était pansé par Françoise Dalphonse - la fille de Robert et Geneviève - et Lejean et le Russe buvaient un petit remontant. Bon, d'accord. Un gros remontant. Bien fort.

« Je veux bien que vous vous soyiez fait tirer dessus, finit par dire Geneviève, qui injectait de la morphine à Victor, mais pourquoi ? Comment ? Non, laissez tomber. Racontez-moi tout en détail.

— On sortait de la banque, répondit le Russe. Victor est tombé par terre avec une balle dans la jambe, j'ai lancé l'argent vers Lejean, qui s'est mis à l'abri dans la voiture.

— Sur la banquette arrière, j'imagine, ironisa Françoise.

— Place conducteur, reconnut Lejean d'un ton maussade.

— C'était plus simple au cas où les deux autres étaient morts dans la rue, le défendit Berthauld.

— On ne t'a rien demandé, Berthauld ! dit Geneviève d'un ton brusque. Continuez.

— Ensuite on s'est mis derrière la Renault, ajouta le Russe, parce que le tireur était plutôt sur le devant. J'en sais pas plus.

— Moi, je l'ai vu, ce tireur, dit Lejean en levant la tête, d'une voix toute étonnée. Je pensais que c'était aussi votre cas.

— Abrège ! riposta Geneviève d'un ton féroce en s'abattant sur la table que le Russe et Lejean partageaient. Comment était-il ? On le connaît ? Quelle allégeance ? D'où tirait-il ? Quelle arme ?

— Euh... put simplement dire Lejean, pris au dépourvu par l'avalanche de questions.

— Laisse-le respirer, Maman, dit Françoise. Qu'il nous donne la description maintenant ou dans cinq minutes, quelle différence ? Et puis, je préfère qu'il prenne le temps de se souvenir plutôt que de nous donner une description pleine de trous ou de fautes. »

Lejean leva un regard reconnaissant vers Françoise et dit :

« Où... il était à une fenêtre, ça j'en suis sûr. L'un des nouveaux bâtiments pas encore loués près de la banque. Un fusil. Il avait un manteau brun, ou... enfin cette couleur, peut-être pas un manteau. Il était quand même un peu loin.

— Ses cheveux, son visage, sa taille ! le pressa Geneviève.

— Plutôt grand, répondit Lejean. Blond, je crois, enfin une couleur claire. Mais surtout, je l'avais déjà vu. Et je sais où.

— Où ? le pressa Geneviève, prête à l'étrangler si il laissait durer le suspense plus longtemps.

— C'était un des trois hommes de Faraud qui ont tiré sur Victor en '45. »

Geneviève se redressa d'un bond et quitta la pièce, les flammes de l'Enfer dansant dans son regard.

« D'habitude je ne pourrais pas plus m'en fiche, dit Berthauld, mais les hommes de Faraud ont tiré sur Victor en '45 ? Je croyais qu'à l'époque il y avait déjà la Trêve ?

— La Mère Dalphonse nous rebat suffisamment les oreilles avec la Trêve pour qu'on s'en souvienne, ricana Clichy, un autre des jeunes loups parisiens.

— C'est plus compliqué que ça, répondit Victor d'une voix suffisamment rêveuse pour qu'ils sachent que la morphine faisait effet. Françoise, tu peux... ?

— Ouais, marmonna Françoise. Après la mort de mon père, Faraud a fait tout un discours éloquent... ''Je prends en compte le fait que mon regretté ami ne laisse pas seulement une veuve mais également deux filles, et qu'il sera difficile à la première d'élever les secondes dans une ville en guerre. Je vous jure, à tous, que de ce jour à la majorité de Françoise, je vous laisserai tous en paix. La bande Dalphonse devra déjà se reconstruire de l'intérieur, je ne peux pas lui asséner le coup de grâce'' et tout le toutim. Le bel hypocrite. Mais bref, il y a eu deux fois seulement où la trêve a été rompue, la première c'est lorsqu'il a envoyé un comité d'accueil à la gare pour Victor en '45.

— En plus, l'un des trois était Gaspard, ajouta Victor. Mon meilleur pote d'avant la guerre. Comment je pouvais savoir qu'il était passé à l'ennemi ?

— Il était accompagné par deux hommes de Faraud ! s'exclama Françoise. Enfin bref, le plomb a volé, et quand ma mère est allé lui demander des comptes, il a candidement répondu qu'il ne pensait pas que Victor comptait comme un membre de la bande vu qu'il n'avait pas été dans le circuit les deux années précédentes.

— Faut avouer que ça se tient, dit Clichy.

— C'était de la mauvaise foi pure et simple ! riposta Françoise. Toujours est-il que la seconde fois que la Trêve a été rompue, c'est aujourd'hui, et que pour le coup, ils n'ont aucune excuse. Ma mère va les dévorer tous crus.

— Pourquoi Gaspard, cela dit ? s'enquit Lejean. Pourquoi Faraud l'a-t-il pris ?

— C'était le seul homme encore dans le circuit qui soit compétent, loyal et capable de garder une bande en un seul morceau, répondit Victor. Enfin, loyal, pas tellement, mais on croyait. Après la mort de Monsieur Dalphonse, deux autres que Gaspard sont passés chez Faraud, et cinq ont carrément disparu dans la nature sans donner signe de vie, soit tués soit désertés.

— Vous devriez nous être reconnaissants d'avoir bouché le trou, alors, dit Berthauld d'un air satisfait.

— Juste parce que la bande Faraud, à l'instar des vautours, grossit en festoyant sur les carcasses des autres, ne veut pas dire qu'on doit être reconnaissants à des chacals de défendre la carcasse pour leur propre pitance. »

La métaphore était à peine sortie des lèvres du Russe que Geneviève criait, depuis la pièce d'à-côté :

« Lejean ! Ramène tes fesses ! »

Il s'exécuta prestement. Geneviève lui en voulait déjà suffisamment depuis le braquage pour qu'il ne la fasse pas attendre.

« C'était un homme de Faraud, c'est bien ça ? demanda-t-elle en le voyant arriver. Tu en mettrais ta main au feu ?

— Oui, je le jure ! S'exclama Lejean.

— Va me chercher Berthauld et... et Romi. Vous êtes de livraison aujourd'hui. »

Les activités des bandes Dalphonse et Faraud incluaient des braquages de banque dans les villes voisines – voire dans la ville-même – et les cambriolages, mais également les trafics d'armes et de diverses marchandises de contrebande.

Comme Geneviève n'envoyait jamais, d'habitude, trois ''loubards de Paname'', pour reprendre l'expression de Martin, si elle pouvait à la place envoyer deux d'entre eux et un des trois membres de sa Vieille Garde - expression de Berthauld pour le coup - Lejean se demanda si elle lui faisait brutalement beaucoup plus confiance qu'avant ou si elle voulait éviter d'avoir d'autres de ses hommes de confiance blessés.

La première solution était un délice aux oreilles du jeune Lejean, qui n'avait jamais eu confiance en lui et devenait le meilleur ami et plus fidèle défenseur de quiconque lui faisait un compliment ou deux. La seule chose qui l'avait empêché de s'attacher vaguement à Françoise et au Russe, qui avaient tous deux à peu près son âge, était la certitude, imprimée dans son esprit malléable par Berthauld, que toute l'ancienne garde le détestait. Si on lui faisait confiance, ça changeait tout.

« Et... si c'est pas indiscret, qu'est-ce que vous comptez faire pour Faraud ? s'enquit Lejean, curieux.

— Qu'est-ce que tu crois ? demanda Geneviève en retirant le châle noir qu'elle avait sur ses épaules depuis la mort de son mari pour le retourner, dévoilant un tissu rouge sang de l'autre côté. S'il faut une guerre, il y en aura une. »

Elle noua le châle sur sa poitrine et tendit les clefs de la camionnette à Lejean.

« Chargez les trois caisses marquées d'une croix et allez les mettre à la boîte aux lettres morte du carrefour en rase campagne, celui près du champ de tomates. Restez dans le coin jusqu'à seize heures et repartez sans si vous voyez une camionnette bleue arriver. Repartez avec si il n'y a rien. »

Les conditions de livraison étaient toujours bizarres – ou, plutôt, pas banales – surtout avec les ''boîtes aux lettres mortes'', où on déposait les marchandises que quelqu'un d'autre viendrait récupérer.

« Bien, Madame, dit Lejean en acceptant les clefs comme s'il s'agissait d'un trésor précieux – d'une preuve de confiance.

— Allez, dégage, et fais attention à pas bousiller cette voiture-ci sur les balles d'un tireur. »

Geneviève ouvrit la porte qui menait à la bijouterie, couverture de leurs traffics à l'origine mais véritable vocation pour Françoise, et lança à Guérec, qui tenait la boutique pendant son absence :

« Tu continues d'être de garde jusqu'à ce soir, mon petit Guérec. »

Elle referma la porte et se heurta à Françoise, qui sortait pour mettre à la poubelle les linges ensanglantés qui avaient servis à panser Victor Martin et le Russe.

« Tu ne reprends pas la caisse ? S'étonna Françoise.

— Non, dit Geneviève en tirant sur son châle désormais rouge. Passe-moi mon MAS[1]. J'ai une visite à rendre. »

[1] Pistolet Mitrailleur MAS 1938, ou MP 722 (f), produit pour l'armée française. Il fut peu utilisé et fut remplacé par son cadet (MAS 49) dès 1950. Les différentes unités à l'avoir utilisé sont l'armée française, les corps-francs et la milice. Cela dit dans le prologue ce ne sont pas avec des MAS 38 que les miliciens ont tiré sur les deux bandes, vu qu'à l'époque ils étaient principalement armés avec des armes prises dans des parachutages anglais.

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