Chapitre trois - Où Geneviève rend visite à Jules

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Son châle - désormais rouge sang - sur les épaules, Geneviève entra la tête haute dans la maison bourgeoise qui servait de repère à la bande de Faraud – de dortoir pour ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux pour une raison ou une autre, d'infirmerie, de cuisine commune... et de bureau privé pour Jules Faraud – et monta directement au premier, vers le bureau en question. Faraud serait soit là, soit au garage, et il était hors de question qu'elle mène une négociation dans le bruit et les mauvaises odeurs.

Devant la porte en bois du bureau, André et Grivois, les deux hommes de confiance de Jules, tentèrent de l'empêcher de continuer sa route, mais elle sortit son revolver, qu'elle braqua vers le plafond pour montrer qu'ils n'étaient pas dans un danger immédiat – bien qu'ils puissent le devenir en très peu de temps.

« Ne tire pas, Geneviève, lui intima Grivois qui, à l'instar d'André et Martin, était dans le circuit depuis plus longtemps qu'elle et pouvait se permettre de l'appeler familièrement. On a dix hommes dans la maison en ce moment. Et puis, pense à la trêve. »

Geneviève eut un petit ricanement et dit :

« Tant que vous me laissez passer, je ne romps pas la trêve. Si vous me forcez à la rompre, douze morts de plus ou de moins ne pèseront pas lourd sur ma conscience. »

Grivois recula d'un pas tandis qu'André allait ouvrir la porte du bureau – après avoir frappé à la porte le code spécial pour ''des ennuis en perspective''.

« Ma chère Geneviève ! s'exclama Faraud en l'accueillant, les bras grand ouverts.

— Silence, Jules, lui intima Geneviève. La guerre est dé...

— NON ! l'interrompit Jules. Non. S'il te plaît. Explique-moi ce qu'il se passe avant de déclarer la guerre. Il y aura des morts et j'aimerais savoir pourquoi ils mourront avant que le carnage ne commence. »

Il avait pu l'interrompre uniquement parce que le châle rouge lui avait donné un indice sur ce qui allait suivre, autrement l'ordre de se taire, donné par cette femme imposante, l'aurait réduit au silence pour au moins deux ou trois phrases de plus.

« S'il te plaît, murmura-t-il en lui montrant un siège. Ne prends pas de décision hâtive.

— Tu te crois si malin, répondit Geneviève en restant debout. Ne crois pas pouvoir me manipuler. Tu as rompu la trêve, Jules. La trêve que tu avais toi-même instaurée sans que je ne t'ai rien demandé, et que tu avais instaurée au nom de l'amitié qui t'unissait à Robert, rien de moins ! Si tu avais la moindre décence tu aurais attendu que les six mois qui nous séparent encore de l'anniversaire de Françoise s'écoulent, ou prévenir que tu retirais ton offre de Trêve - j'aurais peut-être laissé passer. Mais tu as préféré envoyer un tueur pour tirer dans le tas. »

Jules leva les deux mains pour l'empêcher de continuer – ou peut-être parce qu'il venait de se rendre compte qu'elle avait toujours son arme à la main, bien que pointée vers le sol, et qu'il voulait ériger une défense entre le canon et sa poitrine.

« Attends une minute. Quel tueur ? Quel tir dans le tas ?

— Oserais-tu nier qu'il y a une heure un homme de ta bande a tiré sur mes gars qui sortaient d'un nettoyage de banque ?

— Je te jure que je n'en sais rien !

— Mais jurerais-tu que ce n'était pas un des tiens ?

— Je...

— Sur ta vie. »

Ce n'était pas une question, c'était une exigence. Et chez les malhonnêtes de leur envergure, ce n'était pas métaphoriquement qu'on mettait sa vie en jeu.

Jules se laissa tomber sur son fauteuil et admit :

« Je ne sais pas forcément où sont tous les membres de ma bande à n'importe quel moment de la journée. Je pourrais jurer sur ma vie qu'ils ont tous respecté la Trêve, Geneviève, mais ma sincérité ne me sauverait pas de toi si je me trompais.

— Effectivement, répondit, acide, Geneviève. Et ce que tu me dis en ce moment, c'est que tu n'as aucune idée des loyautés des membres de ton équipe. Qu'il est donc possible que l'un de tes hommes ait tiré sur les miens. Sur Martin, bon sang ! »

La mention de Martin fit relever la tête à Jules. Vingt ans qu'ils se connaissaient et, bien que n'étant pas de sa bande, il avait endossé les meurtres de quatre miliciens et de Robert pour ses hommes et lui. Si Jules ne lui devait pas au moins un peu d'inquiétude...

« Martin ? répéta-t-il. Il va bien ?

— Mes trois hommes vont tous bien, dans la mesure où on leur a TIRÉ DESSUS pendant la Trêve, riposta Geneviève. Et ne va pas m'inventer une troisième bande rivale, personne n'aurait eu l'idée tordue de se poster en embuscade pour cueillir mes hommes à la sortie – personne, sauf un de tes TORDUS ! »

Jules agita les mains comme pour dire ''attends un peu'' et dit :

« Très bien. J'admets que les apparences sont contre moi. Mais je te jure que je n'ai rien ordonné, et si c'est bien un de mes hommes, il m'a trahi autant que toi.

— De bien beaux mots pour un homme sans honneur, murmura Geneviève en triturant un bout de son châle rouge. De bien beaux mots qui ne t'éviteront pas une guerre, Jules. Quant à ta pathétique tentative de t'ériger en victime de l'affaire, elle ne t'évitera pas ma colère.

— Mais bon sang Geneviève ! s'exclama Faraud. Si tu déclenches une guerre des gangs, ça fera un bain de sang et le coupable aura encore plus de chances d'en réchapper – ou de mourir pour une autre raison que son crime. »

Geneviève pinça les lèvres et murmura simplement :

« Six ans que je suis morte à l'intérieur, que tout ce qu'il me reste de raison de vivre, c'est ma fille. S'attaquer à ma famille fera de moi un vampire, Faraud. Mi-vivante, mi-morte, j'emporterai le plus de gens possible dans ma chute. Toi, peut-être. Et ce sans aucun remords. »

Elle tourna les talons, ouvrit la porte et lança sans se retourner :

« Tu as intérêt à récurer en profondeur, Faraud. Sans quoi, c'est moi qui viendrai récurer à grands jets, et alors le sang de tes hommes et de ta famille rougira le fleuve à parts au moins égales avec le mien. »

Un instant on retrouvait dans l'ombre de Geneviève la fille de bandits montagnards qu'elle avait été, la fille de bandits d'honneur, la Carmen de Bizet ou l'Esmeralda de Hugo, mais en moins clémente, et n'ayant d'incendiaire, non plus le physique, mais le comportement pyromane. Faraud déglutit avec difficulté.

« Je te promets, Geneviève, que je vais faire la lumière sur cette affaire.

— Comme tu m'as promis une Trêve ? Ironisa-t-elle.

— Je veux éviter une guerre, se défendit-il.

— Il ne fallait pas la commencer. »

Elle est folle, songea Faraud. La bande Dalphonse n'était pas de taille face aux Faraud. Soit elle était si proche du bord du gouffre qu'elle se fichait de mettre la ville à feu et à sang si cela lui apportait satisfaction, soit elle voulait lui faire croire qu'elle était folle pour obtenir des conditions.

« Je vais mener l'enquête, chuchota-t-il, fatigué. Je te promets... je te jure sur ma vie, Geneviève, qu'à défaut de pouvoir innocenter mes hommes, je vais mener l'enquête, et si le coupable est bien parmi eux, je t'apporterai sa tête sur un plateau d'argent. Cela te va-t-il ? »

Geneviève le toisa quelques secondes, puis déclara, rajustant son châle :

« Tu as un mois. Si le treize décembre à midi je n'ai pas de réponse, la guerre sera déclarée. »

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