Chapitre quatre - Où Jules confie une mission à Gaspard

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Gaspard Odon était de taille moyenne, blond aux yeux noisette, avec une barbe de trois jours. Cependant, des blonds, il y en avait partout à Saint-Martin. Jacques Faraud, le neveu de Jules Faraud, était blond, le Russe était blond, la moitié des gangsters du coin étaient blonds.

Fait plus notable, il était un transfuge de la bande Dalphonse à la bande Faraud qui avait déserté en 1943 après la mort de Robert. Contrairement à deux de ses congénères transfuges, il n'avait toutefois pas rappliqué la queue entre les jambes depuis une bande délitée, il était passé par la porte principale, recruté par Jules Faraud pour ses dons d'organisation, ses talents de tueur et son manque apparent d'émotions, et ce avant même que le corps de Robert ne soit froid.

Son manque apparent d'émotions, justement, ainsi que la faveur que Faraud lui portait, qui n'égalait que la confiance que ce chef plaçait en André et Jacques, son meilleur ami et son neveu, avaient isolé Gaspard de ses camarades de crime. Mais comme il ne semblait pas se plaindre de son isolement, personne ne s'en voulait de n'avoir jamais fait un pas vers lui.

N'étant lié d'amitié à aucun des hommes de Faraud et loyal à lui seul, étant méthodique et froid dans ses exécutions, Gaspard Odon était l'homme idéal, du point de vue de Faraud, pour mener son ''enquête interne'' sur l'attaque dont avaient été victimes Martin, Moriakov et Lejean.

C'est pour quoi Faraud convoqua Gaspard le treize novembre, dès le départ de Geneviève. Il l'accueillit dans son bureau par :

« Dieu sait que je ne te faisais pas confiance jusqu'à il y a encore peu. »

Plus d'un aurait été surpris par cette introduction, mais si c'était le cas de Gaspard, il ne le montra pas.

« Mais d'une part tu es mon meilleur tueur, reprit Faraud, et d'autre part tu faisais partie de la bande Dalphonse, ce qui fait de toi un étranger dans ma bande. Ces deux qualités font que je suis sûr que tu seras un exécuteur sans pitié.

— Qui dois-je exécuter, au juste ? s'enquit Gaspard de son habituelle voix monocorde.

— A toi de voir. Enfin, en restant raisonnable. Je veux que tu trouves le bougre d'abruti qui a jugé bon de tirer sans sommation sur Victor Martin et de déclencher une guerre par la même occasion.

— Une enquête interne, en somme ? s'enquit Gaspard.

— Oui.

— Et par ''exécuteur'', vous entendez que je peux tuer le coupable sans jugement quand je l'aurai trouvé ?

— Je préfère même que tu tues un innocent sans jugement que de laisser s'échapper le coupable, répondit Faraud. Récurons en profondeur avant que Geneviève ne vienne elle-même laver à grands jets.

— J'imagine qu'il y a des personnes hors-limites ?

— André. Uniquement parce qu'il était avec moi au moment du tir, note bien. Autrement, même s'il est mon bras droit, j'aurais accepté sa mort comme un mal nécessaire.

— Et Jacques ? »

La question de son neveu posa un peu plus problème à Jules. Il s'absorba dans la contemplation de son presse-papier en cristal quelques instants, puis releva la tête et dit à Gaspard :

« Si c'est Jacques, tu m'apportes toutes tes preuves et je le tue moi-même. Si mon propre sang a tiré sur Victor, Geneviève ne croira pas à notre bonne foi à moins que je ne me fasse moi-même bourreau. »

Gaspard hocha la tête et se retourna pour partir. Alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la porte, Jules l'arrêta d'un mot :

« Attends. »

Gaspard se tourna vers lui.

« Monsieur ?

— Je sais ce que j'ai dit, mais... ne devrais-tu pas abonder dans mon sens ? Qu'est-ce qui me prouve que je peux te faire confiance ?

— J'ai gardé le silence pendant six ans. »

Sur ces paroles cryptiques, il sortit de la pièce. Ce fut quand la porte se fut refermée que Jules s'autorisa à se servir un verre de cognac – et encore la bouteille cogna-t-elle contre le verre parce qu'il tremblait. Six ans auparavant, c'était la mort de Robert. Était-il possible que Gaspard... enfin, qu'il croit savoir quelque chose à ce sujet ?

Alors qu'il buvait son cognac, André entra, les mains pleines de cambouis – il sortait sans doute du garage où il travaillait avec Jules pour couvrir leurs activités malhonnêtes, garage qui se trouvait à deux portes du bureau.

« Je reste persuadé que Gaspard a la nostalgie du temps où il était chez les Dalphonse, dit André, ne s'embarassant pas plus de préliminaires que Jules l'instant d'avant.

— C'est pour ça que je l'ai recruté si vite, riposta Jules. Le temps où il était chez les Dalphonse coïncide avec la vie de Robert. S'il se laisse aller à la nostalgie, son esprit rationnel lui rappelera que Robert est mort, et avec lui toute une époque.

— Tu aimes bien compter sur ce que tu crois savoir de la psyché des gens pour les contrôler, dit André en frottant ses phalanges avec le chiffon. Mais ça ne marche pas toujours.

— Ah oui ? riposta Jules. Quand est-ce que ça n'a pas marché ?

— Quand un de tes hommes a tiré sur ceux de Geneviève.

— On n'a AUCUNE preuve qu'elle n'invente pas ! rétorqua Jules.

— Alors pourquoi tu ne lui as pas répondu ça et envoyée bouler ?

— Robert avait une devise – une seule. Ne montre pas les dents si tu n'es pas prêt à mordre.

— Ouais je me souviens, dit André. Il a toujours eu des dictons bizarres.

— Geneviève était prête à mordre. Moi pas. J'ai préféré temporiser.

— Et t'appelles ça temporiser, envoyer un tueur en roue libre dans ta propre bande ? s'exclama André.

— C'était censé rester un secret.

— Alors insonorise ton bureau.

— Ou n'écoute pas aux portes.

— J'en reviens pas d'avoir à te le dire alors que t'es à ta position depuis vingt ans, mais si un autre que moi écoute à ta porte, peu lui challera que tu sois son patron. Insonorise ton bureau.

— Retourne faire le moteur de la jeep.

— Fais.

— Alors la traction.

— Je suis en pause.

— Bon ben fous-moi au moins la paix. »

André haussa les épaules.

« Tu ne diras pas que je ne t'ai pas prévenu. Ah, au fait, trois des loubards de Paname recrutés par la mère Dalphonse ont quitté la bijouterie avec une cargaison. On aurait l'opportunité d'attaquer.

— Mais la Trêve nous lie encore, dit Jules.

— Après l'irruption de Dalphonse armée, j'aurais cru que...

— Eh bien tu crois mal. Maintenant fous-moi la paix, je te dis. »

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