Chapitre cinq - Où on fait la connaissance d'Adeline

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En sortant de chez Faraud, Geneviève rentra directement à la bijouterie. Elle alla chercher Françoise, la trouva dans l'arrière-boutique, et lui dit :

« Va chercher ta petite sœur. La guerre est proche et elle est trop jeune pour se battre. »

Françoise savait ce que cela voulait dire. Elle se souvenait quand elle-même avait six ans et que Faraud et Dalphonse s'étaient affrontés de manière sanglante, ou quand elle en avait neuf et que c'était la police qui avait été l'adversaire. De '40 à '45, le plus sûr avait été de garder ses enfants près de soi, mais la situation avait de nouveau changé.

« Chez qui vas-tu déposer Agnès ? »

Geneviève détourna le regard.

« Non ! s'exclama Françoise, comprenant tout. Tu ne peux pas la déposer chez elle !

— C'est la seule personne de confiance que je connaisse, riposta Geneviève, enfin, la seule qui nous soit encore vaguement loyale. Et qui ne soit pas impliquée dans la guerre qui vient.

— Maman ! protesta Françoise. Tu ne peux pas parler de confiance après tout ce qu'elle a fait, tout de même ?

— Tout ce qu'elle n'a pas fait, plutôt... murmura Geneviève. C'est une lâche, je l'admets, mais c'est justement la seule garantie que j'aie qu'elle ne se mêlera pas de cette guerre. »

Françoise eut un reniflement moqueur.

« Effectivement, elle ne s'est plus mêlée de rien depuis six ans – ah, si, elle est venue chez le notaire récupérer son héritage.

— J'ai pris ma décision, Françoise, imposa Geneviève. Ça ne me fait pas plus plaisir qu'à toi mais je le ferai. Maintenant, va chercher ta petite sœur pendant que je prépare la voiture. »

Tandis que Françoise montait à l'étage de la bijouterie pour chercher Agnès, Geneviève retournait de nouveau son châle pour afficher les couleurs du deuil. La guerre n'était pas à l'ordre du jour – pas de ce jour-ci en tout cas.

Elle alla dans le garage de la bijouterie, où se trouvait une voiture noire. Elle s'étonna un instant de ne pas voir la camionnette et la Renault, puis se souvint qu'elle avait confié l'une à Berthauld, Romi et Lejean pour une livraison, et que l'autre était toujours devant la banque avec des balles un peu partout. Il faudrait qu'elle pense à la faire enlever. Ou qu'elle laisse la municipalité s'en charger. Après tout, elle n'avait pas envie de leur donner l'identité des voleurs.

Elle aurait pu, c'est vrai, manoeuvrer pour faire accuser Jules Faraud du vol, mais c'était risqué, et puis le jeu n'en valait pas la chandelle. Même si cela diminuait sa bande de trois hommes (puisque les témoins n'auraient aucun mal à dire qu'il y avait trois hommes à la banque) les camps ne seraient pas pour autant équilibrés pour la guerre qui couvait. Autant ne pas donner l'impression à Faraud qu'elle était prête à jouer sale. Il risquait de s'y mettre aussi, si du moins il était sincère en prétendant qu'il n'avait pas ordonné les tirs.

Quelques instants plus tard, Françoise descendait les escaliers en tenant la main de la petite Agnès et une petite valise faite en vitesse.

« C'est un crève-coeur, murmura Françoise en regardant sa mère. Comment faisais-tu pour moi ?

— Je ne pouvais pas, c'était Robert qui s'en chargeait, répondit Geneviève. C'est mon rôle maintenant, ce sera le tien un jour. Toutes les deux, dans la voiture. »

Agnès obéit vivement, ne comprenant pas bien ce qu'il se passait mais étant habituée à ne pas poser trop de questions. Françoise s'installa sur le siège passager et demanda à Geneviève, alors que la voiture sortait du garage :

« Pourquoi veux-tu que je vienne ? Je ne la supporte pas, et ce n'est pas comme si je devais aussi m'abriter.

— Elle sera peut-être attendrie par ta présence. Elle est votre marraine à toutes les deux, tout de même.

— Ouais, mais ça veut rien dire. Ce genre de liens ne veut rien dire pour elle. »

Geneviève soupira.

« Je dois tout essayer. »

Au bout de dix minutes de conduite rapide – un peu trop rapide pour être parfaitement conforme au code de la route – Geneviève gara sa voiture devant une belle villa avec parc. Elle s'arrêta devant les grilles de fer forgé, glissa un regard à gauche et à droite, vit que la rue était déserte, sortit un couteau à lame fine de sa poche et força la serrure. Puis elle remonta l'allée et alla sonner, accompagnée de ses deux filles, à la porte principale, située en haut d'escaliers de pierre blanche.

La porte s'ouvrit sur une grande femme brune aux traits anguleux.

« Non ! » s'exclama-t-elle en voyant arriver, derrière Geneviève, Françoise et Agnès.

Françoise fut surprise, Geneviève, moins.

« Agnès a huit ans ! lança-t-elle.

— Même.

— Tu es sa marraine !

— Ne va pas essayer de me faire culpabiliser avec ça, je t'ai prévenue avant même le baptême que ce titre n'avait aucune valeur pour moi.

— Les liens du sang non plus, apparemment, riposta Françoise, les bras croisés, les sourcils froncés. Si je me souviens bien, tu es partie à la mort de Papa. Plus aucun contact pendant huit mois, il a fallu qu'on te croise au hasard pour savoir que tu étais encore en vie.

— Mon frère avait été abattu, répondit Adeline d'un ton sec. La Milice et la Gestapo fouinaient partout. Je ne sais pas ce qu'il te faut, mais je ne me sentais pas en sécurité.

— Ton frère était mon père, riposta Françoise. Et j'avais quatorze ans. Je n'ai pas fui, moi.

— Soit tu es beaucoup plus courageuse que moi, soit tu es suicidaire, rétorqua sa tante. Dans les deux cas tu ne peux pas m'en vouloir de tenter de rester en vie.

— Et pourtant, je t'en veux. »

Françoise secoua la tête et reprit :

« Tante Adeline, tu nous en dois une.

— A quel titre ?

— Au titre que, comprenant ton deuil mieux que nul autre, répondit sèchement Geneviève, je n'ai pas mis de récompense sur ta tête pour nous avoir trahies, mes filles et moi. »

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