Chapitre six, partie II

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Ils arrivèrent bientôt, l'un après l'autre, sur la place Victor Hugo, où Berthaud, Clichy, Guérec et Romi sortaient du Cinémax et débattaient avec acharnement duquel d'entre eux ressemblait le plus à Jean Marais. Berthaud, étant le chef, était le plus à même de gagner le débat – parce qu'il faut bien admettre qu'aucun d'eux ne pouvait objectivement prétendre ressembler à Jean Marais. Victor continua de suivre Lejean et ne fut pas surpris de voir que, comme promis, il rejoignait ses amis.

Au lieu d'entrer dans un des nombreux cafés de la place Victor Hugo, comme Victor Martin le pensait, ils se dirigèrent vers les petites rues, dans lesquelles ils auraient eu vite fait de perdre un non-initié – mais celui qui les suivait était un habitué dans ce quartier et connaissait bien ces petites rues – et entrèrent dans une espèce de remise aux carreaux cassés.

Victor les suivit avec quelques minutes de retard, afin de ne pas être repéré, et s'assit mine de rien sur une pile de cageots près d'une des fenêtres afin de les écouter.

« Bravo, Lejean ! s'exclama Berthauld dès qu'ils pensèrent être hors de portée d'oreille d'éventuels espions de Geneviève. Un vrai coup de génie, dénoncer un membre de la bande Faraud comme le tireur. Tu ne paies pas de mine mais quand il faut glisser ceci ou cela dans la conversation tu es peut-être le plus crédible de nous tous.

— Je le savais ! jubila Romi. C'était trop gros le coup du ''je sais que c'est un gars de Faraud mais même si je l'avais en face de moi je ne le reconnaîtrais pas''.

— Eh, oh, les gars, calmez-vous, demanda Guérec. J'aimerais bien savoir à quoi ça nous avance, nous, d'accuser un inconnu des crimes d'un autre inconnu.

— Guérec, mon bon, t'es bête comme un marteau de porte, lui lança affectueusement Berthauld, mais je t'aime bien quand même. Romi, explique.

— Si Faraud et Dalphonse s'affrontent, les chances que la mère Dalphonse meure augmentent, dit Romi sur le ton de l'évidence. Et si la vieille clamse, on a plus de chances de devenir la prochaine moitié de la pègre locale. »

Victor mordait son béret à pleines dents pour s'empêcher de crier. Alors la paranoïa et la rage de Geneviève, le dédain et l'indignation de Faraud, la menace de la guerre, tout ça n'était qu'une stratégie pour se débarrasser de la vieille garde Dalphonse ?

« C'est bon ? » s'enquit une voix familière.

Victor sursauta avant de se rendre compte que son interlocuteur était Aimé, un garagiste du coin qu'il connaissait de l'époque du maquis. Il avait été dans l'équipe de l'Albatros comme lui.

« Quoi ?

— Le béret que tu manges, s'amusa Aimé.

— Ah ! dit Victor, avant de claquer l'épaule d'Aimé et de l'entraîner loin de la petite cabane pour éviter que le son de leurs voix n'informent les loubards de leur présence. Bah, un goût de tissu. Comment ça va, depuis la libération ?

— J'ai un peu perdu le contact avec ceux du groupe qui ne vivent plus en ville, mais René va bien. Il s'est marié, tu sais ! »

René était leur chef de réseau.

« Ah, non, je ne le savais pas, répondit Victor, jouant le jeu de la conversation pour s'éloigner de la remise avant que le bruit n'attire Berthauld et ses sbires. Et Pierre, que devient-il ? »

Ils s'éloignèrent ainsi et furent bientôt totalement hors de portée de voix. Pendant ce temps, la conversation continuait entre les loubards.

« Mais non ! protestait ardemment Lejean. Je vous jure que j'ai bien reconnu, sur le moment, le tireur comme un homme de Faraud. Seulement j'ai une mémoire des têtes qui est si mauvaise que je ne me souvenais déjà plus à quoi il ressemblait quand on est rentrés. Ça et le fait que je ne l'ai vu qu'une seconde donc j'ai pas eu le temps de faire son analyse morphologique poussée.

— Arrête d'utiliser des mots de plus de trois syllabes, lui intima Berthauld.

— D'ailleurs, il me semble qu'il te ressemblait, quand même, ajouta Lejean. Enfin, les cheveux, quoi.»

Berthauld était blond, tout comme Guérec et Clichy, et Moriakov, et Faraud, et son neveu, et Gaspard Odon, bref ça pouvait correspondre à beaucoup de monde.

« Tu parles d'une info inutile, marmonna Clichy, résumant l'opinion du reste de la bande.

— Bon, mais admettons que ce soit bien un homme de Faraud, résuma Berthauld. Ça arrange quand même bien nos affaires. J'espère qu'il ne sera pas pris trop tôt, il faudrait qu'il puisse semer autant de chaos que possible, si c'est bien son but.

— J'ai entendu dire, signala Romi, que Faraud avait chargé un gars qui était ici avant de passer chez lui de mener une enquête pour voir qui, dans sa bande, était le tireur isolé.

— En revanche, ça, ça ne nous arrange pas, dit Berthauld. Tu connais son nom ?

— Gaspard quelque chose, répondit Romi. Mais il est facile à reconnaître. Son visage est immobile comme celui d'une statue et qu'il éclate de rire ou enterre sa mère il a le même ton de voix.

— Je crois que je vois qui tu veux dire, dit Berthauld. Essayez de l'embusquer et de le mettre hors d'état de nuire si vous le croisez, mais n'insistez pas trop, car il ne faudrait pas qu'on nous accuse, nous, d'avoir rompu leur trêve sacrée ou je ne sais quoi. »

Les autres loubards hochèrent la tête et songèrent chacun leur tour qu'en s'y mettant à deux ou trois, ils pourraient facilement le tuer.

À l'autre bout de la ville, Gaspard eut les oreilles qui sifflaient pendant quelques minutes mais n'y prêta aucune attention.

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