Chapitre sept - Où Passeloup s'embourbe

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Les paroles de Gaspard avaient tenu Faraud éveillé toute la nuit. Un traître dans sa bande, à lui qui s'était toujours efforcé d'en contrôler les membres ? C'était toujours possible, bien sûr, mais pourquoi, et surtout, qui ?

Oh, et incidemment... l'autre question ayant potentiellement contribué à l'insomnie de Faraud, même s'il ne l'aurait jamais admis : qu'est-ce que Gaspard savait, ou croyait savoir, sur un évènement datant de six ans plus tôt ?

La réponse évidente aurait été que Gaspard avait des éléments inconnus sur la mort de Robert Dalphonse, mais mille neuf cent quarante-trois avait été une année pleine d'animation. Certes, Robert était mort, mais c'était aussi le cas du frère de Jules, qui avait laissé son fils Jacques à la garde de son oncle. Il y avait l'arrivée du tout jeune Jacques dans la bande, les longues négociations entre Faraud et Dalphonse à propos des zones de chaque bande, négociations qui avaient abouti à la nuit désastreuse durant laquelle ils s'étaient rencontrés avec deux hommes chacun dans le garage, l'enterrement de Robert. Il y avait eu le transfert de Gaspard, l'exil forcé de Victor Martin, et même, en remontant plus tôt dans l'année, il y avait eu, vers mars, la fois où Jules avait soupçonné - et accusé en privé, mais avait-ce vraiment été privé - Robert d'avoir vendu des informations à l'organisation d'occupation et à la Résistance.

Tout cela n'était encore presque que des évènements touchant la bande Faraud, les dix premiers mois de l'année Gaspard avait été membre de la bande Dalphonse. Avait-il même fait référence à des évènements inconnus de Faraud, pour lui montrer justement qu'il avait emporté avec lui les secrets de son défunt maître sans jamais les dévoiler ? Malgré l'ancienneté de Martin, qui avait été le seul membre de la bande d'origine à suivre Robert après le schisme qui avait suivi son retour d'Espagne, c'était Gaspard qui était chargé de ses plus gros secrets.

Oui, ce devait être cela. Il ne pouvait pas savoir la seule chose que Faraud craignait, pas vrai ? Non, si ç'avait été le cas, il n'aurait pas sauté d'une bande à l'autre en deux heures, et il n'aurait pas travaillé si bien, si dur et si fièrement – quoi qu'attribuer des sentiments à Gaspard soit un jeu de devinettes – pour Faraud.

Mais si Gaspard savait quelque chose, d'autres personnes pouvaient le savoir, et concernant le secret le mieux gardé de Faraud, il n'y avait que deux autres membres de sa bande susceptibles de connaître la vérité.

Il devait en avoir le coeur net. Jules, de longues cernes sous les yeux, convoqua Gaspard le matin suivant. Nerveux, il attrapa le premier objet présent sur son bureau et tripotait donc de ses doigts de pianiste (ou de kleptomane) son presse-papier en marbre quand Gaspard entra d'un pas souple.

« Vous vouliez me voir. »

Ce n'était même pas une question.

« Effectivement, dit Faraud, répondant à l'absence de question. Où en es-tu dans ton enquête ?

— Trop tôt pour avoir des résultats définitifs, répondit Gaspard. Des consignes ? »

Comme sa voix ne variait jamais, Faraud mit un instant à comprendre qu'il s'agissait d'une question et non d'une affirmation.

« Sans rapport visible avec ton enquête, mais je ne serais qu'à moitié étonné qu'il y ait un lien... dit Jules Faraud. J'ai une exécution pour toi. Eugène Passeloup. »

Gaspard aurait pu lever un sourcil, surpris, mais il n'était jamais surpris – ou s'il l'était, il ne semblait pas avoir la capacité de l'exprimer physiquement.

« Puis-je m'enquérir de la raison pour laquelle il doit mourir ?

— Non, répondit Faraud. Ce serait contre-productif. Surtout, tue-le rapidement.

— Je n'ai pas l'habitude de jouer avec mes proies, riposta Gaspard.

— Tue-le sans qu'il ne voit la mort venir. Ce n'est pas par miséricorde que je te demande ça – c'est parce qu'il ne doit pas parler. À qui que ce soit. »

Il était arrivé qu'un membre de la bande Faraud tente de retourner sa veste, d'aller dénoncer la bande, au commissariat le plus proche. Avant l'arrivée de Gaspard, c'était Passeloup qui s'en chargeait. Pour des raisons évidentes, on ne pouvait pas confier aux soins de Passeloup sa propre exécution.

Le matin-même, tout en ressassant les éternelles questions qui le hantaient, Jules avait croisé Passeloup dans la cuisine de la maison commune, en train de préparer du café en fumant à la fenêtre.

« Tu fumes trop, lui avait-il dit.

— Oh, vous savez, dans notre métier, avait répondu Passeloup, on a d'autres moyens de mourir. Robert Dalphonse, par exemple, était un grand fumeur. »

Faraud avait sursauté et s'était demandé pourquoi Passeloup évoquait subitement la mort de Dalphonse. Ils étaient seuls dans la cuisine, voulait-il introduire un chantage par touches subtiles ? Ou sa remarque était-elle complètement innocente ?

Une remarque faite par un homme de main à un chef de la pègre pouvait-elle être innocente, pourtant ?

« Es-tu toujours parfaitement honnête avec moi ? » S'enquit Jules sur un coup de tête.

La question sembla surprendre Passeloup, mais celui-ci était un bon bougre qui ne savait pas mentir, pas devant une question directe du moins ; et il répondit après quelques secondes de réflexion :

« Il m'arrive de... discuter, enfin des... discussions... vous savez ce que c'est, juste... métaphysiquement... discussions... excusez-moi, patron. »

Il s'enfuit. Ce n'était absolument pas ce à quoi Jules s'attendait, et il prit sa tasse de café sans un mot. Mais alors qu'il ajoutait du sucre dans son liquide noirâtre, l'évidence le frappa.

Des discussions si gênantes qu'il était prêt à fuir plutôt que d'en parler... et il était présent la nuit de la mort de Robert.

Jules Faraud tenta de se calmer. Non, il était incapable de garder un secret, il en aurait parlé si il avait su.

Son pouls s'accéléra de nouveau. Et si Passeloup en avait parlé, après tout ? À Gaspard ? Gaspard, si secret, l'aurait convaincu de ne rien dire, et aurait ainsi gardé le secret pendant six ans, avant de lui signaler discrètement, à lui, Faraud, que l'un de ses hommes savait, un homme qui était dangereux en possession de tels secrets.

Non, il se faisait sans doute des idées. Peut-être s'agissait-il d'autre chose. Passeloup n'avait tout de même pas les capacités mentales pour avoir répondu cela avec l'objectif de faire subtilement comprendre à son patron qu'il connaissait ses plus sales secrets.

Puis il se remémora la conversation qu'il avait eue avec André. Tu aimes bien compter sur ce que tu crois savoir de la psyché des gens pour les contrôler. Mais ça ne marche pas toujours.

Fallait-il qu'il prenne le risque de sous-estimer Passeloup ? Avec une guerre à ses portes, il ne pouvait pas tolérer qu'un homme ayant sur la mort de Robert Dalphonse des détails que lui-même connaissait mais n'avait jamais communiqués à la veuve soit dans la nature. Ou, pour aller à l'extrême... soit en vie.

C'était peut-être une manière un peu extrême de considérer les choses, d'autant que Passeloup était un membre de la bande Dalphonse-Faraud avant le schisme, un compagnon de crime de longue date. Mais Geneviève était prête à mordre, et la guerre serait déclarée en moins de temps qu'il n'en faut pour retourner un châle sur des épaules si on lui donnait la moindre raison de modifier la position de son châle.

Eugène Passeloup devait mourir.

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