Chapitre huit - Où tout le monde veut la mort de tout le monde (et se donne les moyens de l'obtenir)

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La semaine suivant la découverte, par la police, du corps de Passeloup sur les berges du fleuve, les dynamiques entre les différentes cotteries au sein des bandes changèrent drastiquement.

Le mardi vingt-deux novembre, Guérec, Clichy et Romi décidèrent d'embusquer à trois Gaspard Odon. Après tout, par surprise, et à trois contre un, que risquaient-ils ? Odon était peut-être un bon combattant – on ne se faisait pas de vieux os dans la pègre si on ne savait pas jouer de la poudre et de la lame, et encore moins quand on était l'exécuteur attitré de la bande – mais à trois contre un...

Gaspard sortait de chez le boulanger avec trois baguettes sous le bras et un paquet de pâtisseries – être un exécuteur, dans la bande Faraud, n'était pas incompatible avec le fait d'aller chercher le pain du déjeuner – quand Guérec, Clichy et Romi se mirent à le filer. Ou plutôt, Romi le filait, Guérec et Clichy le précédaient, espérant le coincer dans une ruelle vide. Toutefois, Gaspard ne prit pas le chemin de la maison Faraud, plutôt celui de la place Victor Hugo.

Quand il eut quitté la place, s'engouffrant dans les petites ruelles qu'avaient arpentées, une semaine plus tôt, les loubards et Victor, l'excitation des trois chasseurs fut à son comble. Non seulement il allait de lui-même dans un endroit où ils ne seraient pas dérangés pour le tuer, mais en plus il n'avait aucune raison apparente de le faire, ce qui signifiait qu'en plus de se débarrasser de lui, ils allaient peut-être découvrir un sale petit secret dont ils pourraient se servir pour aider Berthauld à prendre le contrôle de la bande. Voire pour faire tuer Berthauld, Romi n'ayant pas l'ambition de rester toute sa vie un second couteau.

Ils ne s'attendaient pas, en fait, à voir Gaspard déplier un mouchoir propre, le mettre sur une pile de cageots et poser le pain et le paquet dessus afin qu'ils ne soient pas salis, avant de se retourner et de lancer :

« Je suis armé et dangereux, mais vous êtes libres de tenter le coup. Après tout vous êtes trois. Cependant vous agissez sans l'ordre de Madame Dalphonse, aussi pouvez-vous toujours prétendre que vous m'avez suivi jusqu'à ce coin déserté pour faire votre promenade digestive et renoncer à vos plans. »

Guérec ne comprit pas comment il avait pu deviner la moindre de ces informations, Clichy fut un peu mal à l'aise à l'idée d'attaquer quelqu'un qui en savait déjà tant sur eux, et Romi fut furieux d'avoir été leurré jusqu'ici – mais plus encore qu'Odon croie pouvoir les prendre à trois. Comme si eux n'étaient pas armés, dangereux, et supérieurs en nombre.

Il donna donc le signal de l'attaque et Guérec et Clichy se précipitèrent sur Gaspard, lames à la main – ils avaient décidé que des coups de feu attireraient trop l'attention.

Gaspard laissa Guérec plonger vers lui avec sa lame, s'écarta au dernier moment, le fit trébucher d'un croche-pied et abattit son poing sur sa tempe au moment où il tombait, l'envoyant rouler au sol complètement inconscient. Clichy ralentit un peu, regardant avec circonspection son adversaire. Puis il tenta sa chance et feinta à gauche avant d'attaquer vers la droite. Gaspard se contenta de saisir son poignet au passage et de le tordre pour lui faire lâcher sa lame. Le tordre vraiment. Clichy hoqueta de douleur et lâcha sa lame par réflexe.

« Clichy, dégage ! » lui intima Romi, nerveux, en sortant un revolver pour tirer sur Gaspard.

Aux grands maux les grands remèdes, et avec un homme à terre et un homme désarmé, Romi n'avait pas l'intention de faire dans la dentelle. Les coups de feu attireraient des gens ? Pas grave. Même s'ils ne parvenaient pas à emporter Guérec dans leur fuite, celui-ci leur servirait de bouc-émissaire, dans tous les cas Romi au moins s'en sortirait.

Gaspard se contenta de faire tourner Clichy sur lui-même en le tenant toujours par le poignet pour finir par le faire se tenir contre lui, immobilisé par son propre bras qui serrait son cou. Romi n'avait plus d'angle de tir. Le coup de grâce fut asséné à son système nerveux quand Gaspard eut un geste du bras qui fit sortir de sa manche un revolver de la longueur de sa paume avec lequel il visa Romi. Le procédé, utilisant des ressorts et des engrenages, avait été copié d'un mécanisme qu'il avait trouvé sur le corps d'un espion anglais mort de ses blessures en '44, tandis que le revolver avait été fait sur-mesure par un horloger suisse. Si qui que ce soit s'était jamais demandé ce que cet homme sans passion faisait de sa part de butins après les cambriolages et braquages, il avait la réponse.

« NON ! »

Le cri interrompit la bagarre, ou plutôt le duel des volontés que se livraient, par regards interposés, Romi et Gaspard, chacun hésitant à tirer. Ils se tournèrent – y compris Clichy qui était à deux doigts de mouiller son pantalon – vers l'entrée de la rue, où Victor Martin se tenait, les mains en avant comme pour les empêcher de tirer.

Martin regarda Romi et lança :

« Te connaissant, c'est toi qui as commencé ?
— Tu prends le parti de l'ennemi ? s'exclama Romi, outré, le revolver toujours pointé sur Gaspard mais les yeux tournés vers Victor.

— L'ennemi est un terme relatif, qui peut aussi bien s'appliquer à l'adversaire du moment qu'à celui qui tente d'empoisonner plus profondément les relations de la pègre, dit Gaspard.

— Tu permets, Odon ? demanda Martin. C'est pas le moment. »

Comme Gaspard ne répondait rien, Martin se tourna de nouveau vers Romi.

« Honte à toi, Romi, de monter une embuscade contre un membre d'une bande adverse sans provocation aucune de sa part. Tu devrais pourtant savoir que ça n'arrangera pas la situation. Les guerres n'ont jamais rien arrangé. Baisse cette arme... non, Gaspard, baisse ton arme en premier, t'as un otage, ça me semble juste. Romi, toi aussi, baisse ton arme. Maintenant prends Clichy et Guérec et rentrez. Je peux passer l'éponge pour cette fois et ne rien dire à Geneviève. Mais je t'aurai à l'oeil, toi et tous tes petits copains, Romi. Tu es prévenu. »

Les loubards ramassèrent Guérec et partirent, Romi maugréant et Clichy soulagé de n'être pas mort. Martin se rapprocha de Gaspard et soupira :

« Romi est un danger public.

— Aggressivité évidente, nervosité incontrôlée, mauvaise coordination œil-main et incapacité à estimer une situation avec justesse, dit Gaspard. Je ne serais pas étonné qu'il se tire un jour une balle dans le crâne en essayant d'écraser une araignée. »

Martin hésita un instant, se demandant si Gaspard plaisantait, puis conclut que ce n'était pas la question et poursuivit :

« Il a voulu briser la trêve pour que Geneviève se fasse exécuter par les Faraud. Il a mis deux de ses amis et la paix entre les deux bandes en jeu pour gagner un peu de pouvoir. Il faut l'arrêter.

— Et pourquoi me donnes-tu toutes ces informations ? Tu ferais peut-être mieux d'écouter quand on te donne la définition d'un ennemi - en ce moment, j'en suis un pour toi.

— Parce que je ne peux pas abattre Romi et Berthauld seul. Ils ne sont jamais loin d'un autre de leur bande. Et je ne peux pas demander de l'aide à Moriakov, qui est blessé et ne peut pas sauter de toit en toit ou faire d'autres cascades en cas de complications.

— Et bien sûr tu ne peux agir avec Mademoiselle Dalphonse étant donné que Madame Dalphonse doit tout en ignorer, compléta Gaspard.

— Eh, ça ne me plaît pas de lui cacher des choses, se défendit Martin.

— Je ne peux pas t'aider à abattre Romi et Berthauld, bien que je n'ai aucune estime ou amitié me liant à eux, dit Gaspard.

— Pourquoi, alors ? s'enquit Martin.

— Parce que tu me demandes de rompre la trêve, et que jusqu'à nouvel ordre je n'ai aucune preuve que ce n'est pas un piège tendu par Geneviève pour accuser la bande Faraud encore plus.

— Vu comme ça... soupira Martin en laissant retomber ses épaules, découragé.

— S'il n'y avait que ça pour t'obliger, amenda Gaspard, je connais quelqu'un qui n'aurait pas ces scrupules. Il a les capacités physiques que tu recherches et n'y réfléchira pas à deux fois avant de me rendre un service. C'est un membre de la bande Faraud, mais le but de votre plan n'est pas de vous faire prendre.

— Lequel est-ce ? demanda aussitôt Victor.

— Jacques Faraud, le neveu de Jules. Il est idiot, mais utile. Je le répète : ne vous faites pas prendre, et si vous deviez vous faire prendre, je n'ai jamais recommandé son nom.

— Vu. »

C'est ainsi que les loubards voulaient la mort de Gaspard pour l'empêcher de mettre fin au chaos, et que Martin voulait la mort de Romi et ses amis pour la sécurité de la bande Dalphonse, que Romi voulait tuer Martin pour l'empêcher de le dénoncer à Geneviève et que Gaspard n'aurait rien eu contre les morts de tout le monde sans réelle distinction.

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