Chapitre neuf - Où on en apprend plus sur Agnès

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Comme l'avait prévu Gaspard, Jacques accepta d'aider Martin, entre autres parce qu'il n'aurait rien eu contre un léger ascendant sur l'exécuteur de son oncle et que parfois cet ascendant se traduit simplement par une faveur due. Victor et Jacques se donnèrent rendez-vous vers vingt heures près du Cinémax.

Quand Jacques arriva, Victor se réchauffait les mains à un brasero – on était fin novembre tout de même.

« Salut petit. Venu seul ? s'enquit Victor.

— Bien sûr, répondit Jacques en soufflant sur ses mains frigorifiées. Je ne suis toujours pas convaincu que ce soit une bonne idée, mais j'ai confiance en Gaspard, et il semblerait qu'il ait confiance en vous, même si... (il agita sa main devant son visage comme pour désigner l'absence d'expressions de Gaspard) c'est parfois difficile de savoir ce qu'il pense.

— ''Parfois'', renifla Victor avec amusement. Dis plutôt toujours. Je le connais depuis bien dix ans, je n'y ai jamais rien compris.

— Il m'a dit que vous aviez besoin de moi et qu'il fallait que je garde le secret sur le sujet à cause de la trêve et que ce serait mal vu qu'on travaille ensemble, surtout que la nature du travail était délicate. Il ne m'a pas expliqué en détails.

— Il s'agit de tuer quelqu'un de ma propre bande.

— Effectivement, siffla Jacques. C'est délicat. »

Victor lui lança un regard en coin.

« Tu es prêt à le faire ?

— Tant que personne ne survit pour m'identifier, il n'y a pas de raison pour que la trêve soit rompue et la guerre déclarée, pas vrai ? »

Encore cette satanée trêve qui empêchait même les règlements de compte en interne.

« Ouais, dit Victor. Le plan est de ne pas se faire prendre.

— Et qui faut-il tuer ?

— Tu vois les cinq ou six loubards venus de Paname pour remplir les rangs ?

— Ouais. Mon oncle dit que... non laisse tomber je vais pas te sortir des infos confidentielles.

— T'as bien raison. Bref, faut tuer leur chef, Berthauld, en priorité, et son second Romi si possible. Les autres c'est du bonus mais en même temps, si il y a une guerre ou si, tout simplement, la trêve arrive à échéance naturellement – et ça aura lieu dans six mois au plus – je préfère pas non plus tuer la moitié de ma bande. Berthauld est la priorité, Romi la cible secondaire. Faut déjà les séparer du reste du groupe sans attirer l'attention et ensuite faut les flinguer. Ça te va comme plan ? »

Jacques haussa les épaules et répondit :

« Je suis ici pour rendre service à Gaspard. Sans vouloir te paraître agressif, s'il s'agit en plus de flinguer du Dalphonse, je suis partant. »

Victor haussa également les épaules, releva le col de son manteau et commença à marcher au milieu des feuilles mortes, suivi par Jacques.

« Je peux vous poser une question ? s'enquit Jacques alors qu'ils s'enfonçaient dans les petites rues.

— Bien sûr, mais fais vite, répondit Victor. On ne va pas tarder à arriver là où j'ai attiré Berthauld avec une note signée de Romi.

— Vous ne me connaissez pas. En plus, je fais partie de la bande Faraud. Pourquoi me faire confiance ?

— Parce que Gaspard te fait confiance, et j'ai confiance en Gaspard.

— Même s'il a en quelque sorte trahi votre bande ? »

Victor secoua la tête et répondit :

« Même. »

Le lien qui les unissait était plus profond que celui qui unit bien des gens. À vrai dire c'était même plus qu'un lien de frères d'armes. C'était le lien que partageaient deux hommes qui avaient conspiré pour cacher un meurtre, ou du moins ses circonstances précises, non pas à la police, mais à un chef de la pègre.

*

* * *

*

En 1941, Victor avait découvert que la belle Henriette Marchand, qui venait souvent faire estimer des bijoux, n'était pas qu'une cliente de Monsieur Dalphonse, mais également sa maîtresse. Apparemment, cette femme mariée – et au courant que Monsieur Dalphonse l'était aussi – avait fait le premier pas, trouvant follement charismatique ce criminel endurci, et s'ennuyant à mourir entre un mari fonctionnaire à la préfecture, qui était trop timide pour dire haut et fort ce qu'il pensait du nouveau régime, et sa vie de provinciale. Mais si cela durait depuis plus de trois ans, ce n'était que récemment que ça s'était compliqué : Robert Dalphonse avait décidé qu'Olivier Marchand l'avait offensé, et avait chargé Victor et Gaspard de le tuer.

Le seul auquel il avait confié qu'il couchait avec Madame Marchand était Gaspard. Il était également le seul auquel il avait confié qu'il avait l'intention de faire flinguer Geneviève ensuite – parce qu'elle n'était pas femme à accepter un divorce – et d'épouser Henriette. Apparemment Henriette était tout à fait d'accord avec ce plan.

Mais qu'il n'ait confié ces informations qu'à Gaspard ne signifiait pas que Victor ne pouvait pas les avoir découvertes. Mi-écoutant aux portes, mi-tombant par hasard sur des papiers qu'il n'aurait pas dû voir, Victor avait déduit toute l'affaire. Et Victor était déchiré. Son devoir, en tant qu'homme de Robert Dalphonse, était d'obéir et d'aller tuer Olivier Marchand sans faire d'histoires avec Gaspard. Mais son cœur ne s'éloignait jamais vraiment de Geneviève, et il ne pouvait pas accepter qu'elle meure pour satisfaire les pulsions adultères de son mari.

Victor songea alors que Robert lui avait dit de tuer Olivier Marchand, sans plus de précisions. Ne voulant pas que son employé découvre sa liaison, Robert ne lui avait pas expressément demandé de veiller à ce qu'Henriette sorte vivante du meurtre d'Olivier. Certes, faire des victimes collatérales n'était pas recommandé pour des meurtres ciblés, mais c'était le seul moyen, aux yeux de Victor, pour que Geneviève ne soit pas assassinée ensuite.

« Rappelle-toi, dit Victor à Gaspard en sonnant chez les Marchand, tu possèdes une ferme à cinquante kilomètres d'ici et tu dois témoigner des bienfaits de mon assurance.

— J'en viens à me demander s'il est bien nécessaire de mettre au point ce genre de stratagème, répondit Gaspard en regardant, du coin de l'œil la mallette que Victor portait à la main.

— Comment veux-tu qu'il nous fasse entrer autrement ? »

La porte s'ouvrit sur Olivier Marchand. Gaspard l'aggripa par le colet et lui enfonça son revolver dans le ventre avant de le mi-pousser, mi-traîner, vers l'intérieur.

« Comme ça, dit-il simplement avant d'ajouter à l'attention d'Olivier : ne vous inquiétez pas nous serons rapides.

— Rapides ? répéta Olivier, ses yeux emplis de peur. Pour quoi faire ? »

Gaspard attendit que Victor ait fermé la porte d'entrée complètement pour tirer à bout portant dans les organes internes de leur hôte involontaire. Plusieurs fois. Quand il fut sûr que celui-ci était mort, il le lâcha sans autre forme de procès. Attirée par le bruit, Henriette descendit l'escalier en courant, puis s'arrêta en voyant son mari mort et Gaspard, impassible malgré le sang qui auréolait son manteau.

« Ah, c'est vous. » dit Henriette.

Victor lui tira dessus deux fois de suite, et elle s'effondra également. Gaspard se tourna vers son complice et lui dit :

« Sa mort n'était pas au programme.

— Elle nous a vus, se défendit Victor.

— Je sais très bien pourquoi tu as fait ça, répondit Gaspard de son sempiternel ton monocorde. Et pour ton propre bien, tu ne devrais pas être aussi dévoué à Madame Geneviève. Cela dit ton plan marchera sans doute, cela m'étonnerait que Monsieur Robert la fasse tuer si il ne peut pas épouser sa maîtresse.

— Comment savais-tu que... » s'étonna Victor.

Ils se turent subitement en entendant un bruit à l'étage.

Victor lança un regard à Gaspard et dit, bougeant les lèvres sans qu'un seul son n'en sorte :

« Quelqu'un d'autre ? »

Gaspard secoua la tête et répondit de la même manière :

« Normalement pas. »

Puis il pointa du doigt son arme comme pour signifier que si il y avait eu quelqu'un, le son des armes aurait dû soit le faire sortir de sa cachette pour voir ce qu'il se passait, soit se cacher et éviter de faire du bruit. Ou alors il voulait dire ''au pire on flingue''.

Victor monta l'escalier le premier. Son arme braquée devant lui, il se dirigea vers la source du bruit, qu'il n'entendait plus mais qu'il avait situé au-dessus de l'entrée la première fois.

Il ouvrit la porte d'une chambre et tomba en arrêt devant un bébé minuscule posé dans un berceau. Il avait dû être réveillé de sa sieste par les bruits des armes - les silencieux portant bien mal leur nom. C'était donc pour cela que Robert voulait se débarrasser des pièces en trop et épouser sa maîtresse ?

« Gaspard, on a un petit problème ! lança-t-il.

— Quel genre ? demanda Gaspard en montant l'escalier.

— Du genre qui pourrait bien être à Robert. »

Gaspard entra à son tour dans la chambre et empoigna le bébé par ses langes, comme un paquet. Puis il sortit dans le couloir.

« Qu'est-ce que tu fais ? s'affola Victor.

— Je n'ai pas d'ordre concernant un bébé, répondit Gaspard en tendant le bras par-dessus la rampe, dans la cage d'escalier.

— Non, ne le tue pas ! » s'exclama Victor.

À sa grande surprise, Gaspard ne fit pas de difficultés et le lui fourra simplement dans les bras.

« Dans ce cas donne-le à Madame Geneviève. Je suis passé par l'assistance publique et je ne la recommande pas. On y mange mal. »

Victor resta muet d'ébahissement un instant, puis dit :

« Attends, Gaspard, je peux pas me ramener chez les Dalphonse avec le bébé ! Robert va vouloir savoir pour quoi je le lui ramène, à lui, il va comprendre que je savais pour sa liaison, il va comprendre que j'ai tué Henriette exprès...

— Le choix est simple, dit Gaspard. On peut le tuer, l'abandonner ou le confier à Madame Geneviève – la seule femme en âge d'élever un enfant qu'on connaisse suffisamment pour lui en confier un. Tu ne me laisseras pas le tuer, et je ne te laisserai pas l'abandonner. Soit on règle ça en jouant à celui qui dégaine le plus vite, soit on le confie à Madame Geneviève. »

Victor hocha la tête, les yeux écarquillés, et dit :

« C'est trop d'un coup. Trop d'infos, trop de conséquences... Toi, confies-le à elle.

— Que suis-je censé lui dire ?

— La vérité.

— Elle passera mieux venant de toi. »

Victor n'avait pu qu'acquiescer. Geneviève Dalphonse avait adoré la petite Agnès, d'autant qu'après sa fille de douze ans, Françoise, elle n'avait plus réussi à avoir d'autres enfants, et qu'elle avait toujours voulu une grande famille.

Évidemment, Victor l'avait informée de la provenance d'Agnès, y compris du plan de Robert pour se débarrasser d'elle. Peut-être avait-il espéré que devant cette révélation, Geneviève aurait quitté le domicile conjugal. Peut-être avait-il même espéré qu'elle accepterait qu'il la suive si elle le faisait. Ça n'avait pas été le cas.

*

* * *

*

Le plan de Victor et Jacques, rappelons-le, était principalement de ne pas se faire prendre. Ils se firent prendre. Pour attirer Berthauld hors de la maison Dalphonse le temps de le tuer, Victor lui avait envoyé une note signée Romi, lui demandant de le retrouver dans leur cabane des petites rues pour lui communiquer des informations importantes. Mais Berthauld était tombé sur Romi en chemin et s'était rendu compte que c'était un piège. Malin, il n'avait pas seulement emmené Romi et Guérec, mais également Geneviève et toute la bande pour assurer ses arrières – et peut-être espérait-il aussi que Geneviève se ferait tuer dans la potentielle fusillade qui suivrait. Mais l'arrivée de Victor et Jules, flingues à l'air, pour buter Berthauld, surprit tout le monde – ou plutôt, surprit les membres de la bande qui étaient cachés derrière la fenêtre à guetter, tandis que Berthauld, Romi, Guérec et Clichy, qui se tenaient dans la pièce principale de la cabane à attendre, surprenaient par leur nombre Martin et le jeune Faraud.

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