Chapitre dix - Où la guerre éclate pour de bon

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Les loubards voulurent tuer Jacques sur-le-champ et l'envoyer par la poste à son oncle pour lui apprendre à vivre, mais Geneviève déclara triomphalement que maintenant qu'elle tenait le traître qui avait tiré sur Moriakov, Lejean et Martin à la banque, elle ne le laisserait plus partir, et convoqua sommairement Jules Faraud à la cabane. Celui-ci, méfiant, vint avec toute sa bande, ce qui bien sûr ne fit que persuader Geneviève plus avant qu'il ne voulait que la guerre.

« Tu es venu accompagné, dit Geneviève. En nombre.

— Tu m'as convoqué, je suis déjà bien gentil de venir, riposta Jules. Par ailleurs, ton comité d'accueil est également nombreux. »

Il remarqua alors Martin et Jacques, chacun retenu par deux hommes de Geneviève. Ignorant superbement Martin, qui valait moins à ses yeux que son neveu, il demanda à Geneviève :

« Pourquoi, au juste, retiens-tu mon neveu ?

— Tu vas trouver que je radote, mais c'est de mon âge. Figures-toi qu'il y a quelques années tu m'as promis une trêve.

— Ah non, ça ne va pas recommencer ! s'écria Jules.

— Si, riposta Geneviève.

— J'ai mis le meilleur de mes hommes sur une enquête interne, rétorqua Jules, croyant qu'elle avait pris Jacques en otage pour le forcer à agir. Pas la peine d'en venir à de telles extrémités.

— De telles extrémités ? se récria Geneviève. Je l'ai trouvé, ton traître ! C'est Jacques Faraud. Qu'il porte ton nom et ton sang ne m'étonne même plus. L'enquête interne, ce n'était qu'une diversion, n'est-ce pas ? C'est toi qui a tout commandité !

— Tu inventes n'importe quoi ! Je n'ai rien commandité.

— Si tu veux me prouver ta bonne volonté, riposta Geneviève, occupe-toi toi-même de ce rat qui te sert de neveu. »

Elle saisit Jacques par le col et le poussa vers Faraud. Jacques trébucha et tomba à genoux aux pieds de son oncle, qui sortit son revolver comme par automatisme. Ses yeux suppliants se tournèrent successivement vers son oncle, puis Gaspard et Victor, les deux hommes qui seraient responsables de sa chute. Gaspard n'exprimait aucune émotion. Victor tentait de cacher les siennes à l'idée d'entraîner son complice en Enfer avec lui – car Geneviève le tuerait avant la fin de la journée si elle tenait parole.

Jules dit simplement :

« J'en ai assez de toi, Geneviève. Tu m'ordonnes de tuer mon propre sang, alors que la faute incombe uniquement à ta bande. Tu m'ordonnes de lancer des enquêtes internes alors que la seule parole sur laquelle tu t'appuies est celle d'un adolescent membre de ta bande depuis deux ans à peine et que nous nous connaissons depuis vingt ans. Tu exiges, tu ordonnes. J'ai été patient. Je t'avais accordé une trêve par pure bonté, et je l'ai maintenue autant que possible. Mais tes plans pour y mettre fin prématurément en accusant tous les membres de ma bande des pires crimes possibles échouent cet après-midi. »

Il braqua son arme sur Françoise et dit :

« Je la tuerai avant de le tuer. »

Grivois braqua aussitôt son revolver sur Moriakov, et Gaspard sortit deux armes de holsters situés sous ses aisselles, qu'il pointa vers Berthauld et Romi. Moriakov braqua son arme sur Faraud, Françoise et Romi sur Gaspard, Martin sur Grivois et Geneviève sur Gaspard. Jacques se retrouva menacé par Clichy, menacé à son tour par André, menacé par Lejean. Guérec pointait son arme sur Gaspard en souvenir de son traumatisme crânien, et Berthauld semblait viser Gaspard mais avait Geneviève en ligne de mire ; si tout éclatait et que les coups de feu fusaient, bien malin qui pourrait dire qui l'avait tuée. Les autres hommes de Faraud visaient un peu au hasard. Geneviève avait également sorti deux armes. L'une était braquée sur Faraud, l'autre sur Gaspard.

« Un dernier mot pour la postérité ? demanda-t-elle à Faraud.

— Si quelqu'un éternue, on meurt tous, répondit-il.

— Original.

— Un peu trop adapté pour mon confort, riposta Faraud, passant outre le fait qu'il avait été le premier à sortir son arme.

— Personne ne veut mourir, dit André. Que diriez-vous qu'on baisse chacun nos armes, un à un ? On peut se déclarer la guerre mais ne pas en faire une explosion de violence, on peut s'entre-tuer mais on n'est pas forcés de tous mourir dans les cinq prochaines minutes.

— Je ne baisserai pas mon arme la première, riposta Geneviève.

— Je n'aurais jamais osé l'exiger, répondit André en rempochant lentement son arme. Je choisis de vivre. »

Geneviève lui lança un regard, comme pour soupeser son âme, et dit :

« C'est très imprudent. »

Mais elle fit signe à Clichy de baisser son arme également. Le jeune homme opina nerveusement et rangea lentement son arme, sans geste brusque. L'un des hommes de main de Faraud baissa son arme, puis ce fut le tour de Lejean – sans que personne n'ait encouragé les gestes d'aucun des deux hommes. Moriakov jeta un regard à Geneviève et, voyant qu'elle hochait la tête, rangea sa propre arme – mais se positionna de manière à protéger Françoise d'un tir éventuel. Jacques se releva – il était toujours à genoux et désarmé au milieu du champ de tir et rejoignit André. Les autres hommes de main et les autres loubards rangèrent un à un leurs armes, un homme pour un homme dans chaque camp. Au fur et à mesure des rempochements, bien sûr, chacun de ceux qui tenaient des adversaires en joue changeait de cible, pour éviter d'avoir deux personnes menaçant un homme désarmé et un homme armé menacé par personne. La paix sembla revenir petit à petit pendant un instant. Du moins jusqu'à ce que l'un d'eux ne tire.

Personne n'aurait pu dire qui avait tiré, mais Guérec s'effondra, mortellement touché à la poitrine. Toutes les armes rempochées jaillirent et la fusillade éclata complètement. Heureusement pour chacun d'entre eux, la précipitation fit mal ajuster la plupart des tirs, et si Clichy rejoignit Guérec dans la mort, tout comme l'un des hommes de Faraud, la plupart des balles s'échouèrent dans les murs, le plafond ou le sol. Quand les armes furent vidées, Geneviève songea à engager la lutte à mains nues, mais aperçut Gaspard qui rechargeait ses armes – c'était le seul à avoir pensé à apporter des chargeurs de rechange à une négociation pacifique – et décida de sonner la retraite. Tous ses hommes s'en allèrent à la queue leu leu tandis que Gaspard rempochait ses armes – il lui semblait inutile de les tirer comme des lapins, et puis si la police avait été attirée par les coups de feu, il lui faudrait peut-être se frayer un chemin à travers eux.

Faraud et André remarquèrent toutefois son geste sans le comprendre, et André murmura à l'oreille de Faraud :

« Nostalgie, nostalgie. Je te l'avais dit. Il ne tirera pas sur Geneviève s'il peut l'éviter. »

Pendant ce temps, Geneviève, à la porte de l'entrepôt, jetait un dernier regard en arrière et criait :

« On se reverra, Faraud. Je peux te le promettre. »

Dès qu'ils furent sortis de l'entrepôt, toutefois, Berthauld et Romi prirent Geneviève à parti et Berthauld dit :

« Vous vous reverrez peut-être avec Faraud, mais Romi, Lejean et moi, on n'est plus dans la course. Débrouillez-vous avec le Russe, Martin et votre fille contre tous ses gorilles, c'est votre affaire. Avec Guérec et Clichy hors de combat, ça n'en vaut plus la chandelle. Considérez ça comme ma lettre de démission.

— On ne quitte pas la pègre sans dommages, surtout après avoir juré allégeance à un chef de bande, riposta Geneviève d'un ton hautain qui fit pourtant rire Berthauld.

— Ma vieille, rétorqua-t-il, ton arme est vide, ainsi que celles de tes hommes. Les nôtres aussi, c'est vrai, mais notre but est de partir et on peut le faire, tandis que ton but est de nous flinguer pour nous en empêcher, et tu ne peux pas le faire. Ce qui, malgré notre manque commun d'armes en état de marche, fait de nous les plus forts. Ta bande, ta pègre, les allégeances, les serments, ton époque, tout ça, c'est terminé. Pour nous et pour tout le monde. Fais toi à cette idée, le monde va trop vite pour qu'on lui permette de nous laisser sur place. Toi, t'as raté le marche-pied il y a bien vingt ans. »

Les loubards s'éloignèrent. Geneviève cracha dans leur direction et repartit vers la voiture qui les avait amenés de la bijouterie. En se retournant, elle se heurta à Lejean, qui rentra la tête dans les épaules comme s'il s'attendait à une explosion de colère.

« Tu es encore là, toi ? dit simplement Geneviève du ton le plus méprisant qu'elle puisse exprimer.

— J'aimerais bien rester, répondit Lejean d'une petite voix. Enfin, si vous voulez bien de moi. »

Sans doute Geneviève fut-elle tentée de le chasser, mais Jules Faraud venait de lui déclarer la guerre et elle avait perdu la moitié de ses hommes – sans compter Martin, dont elle devait encore décider le sort.

« Tu peux rester. »

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