Chapitre onze - Où tout le monde déteste tout le monde

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Le début de la guerre se déroula comme une valse d'intimidation, mais sans morts. Peut-être la fusillade et la mort de deux des loubards avaient-elles ôté à Faraud l'envie de commencer par un bain de sang, ou peut-être le pacifique André avait-il calmé ses ardeurs.

Il fallait encore régler le sort de Victor Martin mais il balayait pour le moment les éclats de verre sur le sol de la bijouterie, les dernières preuves qu'un homme de Faraud avait lancé des briques dans la vitrine le matin-même.

Celui-ci, anxieux à l'idée de se faire exécuter malgré vingt ans de bons et loyaux services et un béguin de jeunesse pour Geneviève, d'autant plus que ceux qu'il avait tenté de tuer avaient trahi entre-temps, crut son heure – ou du moins celle de son verdict – arrivée quand Geneviève ferma les stores de la boutique et se tourna vers lui, les bras croisés sur le nœud de son châle rouge.

« Prépare la camionnette, se contenta-t-elle pourtant de dire. On a une commande à livrer à Pont-Matthieu cet après-midi. »

Pont-Matthieu était un petit village situé à deux pas d'un ancien entrepôt de Monsieur Dalphonse, dont il se servait pour la vente d'armes à la Résistance et pour le marché noir pendant la guerre. La rivière qui coulait entre le village et l'entrepôt servait parfois à hâler les marchandises illicites, et la police ne patrouillait jamais dans ce coin qui était plus ou moins une zone morte le plus loin possible des postes de police les plus proches.

Seuls Robert, Geneviève, Victor Martin et Gaspard étaient au courant pour l'entrepôt. Le fait que Gaspard sache, toutefois, mettait Victor mal à l'aise.

« Est-il bien prudent... commença-t-il.

— Quand je voudrai ton avis, je te le demanderai, lui assura sèchement Geneviève. En ce moment, vois-tu, je fais plus confiance à Gaspard qu'à toi. »

Ah, elle avait donc également pensé à Gaspard. Victor ne protesta pas, n'argua pas qu'il était resté et Gaspard parti à la mort de Robert, ne parla pas de la mort de Henriette Marchand.

D'ailleurs en y repensant, c'était encore une chose pour laquelle il aurait dû être reconnaissant à Gaspard, qui avait plus ou moins endossé la responsabilité en annonçant à Robert qu'il y avait eu un incident pendant la mission, puis en refusant de dire qui avait tiré. Évidemment, Robert l'avait fixé pendant plusieurs minutes sans que Gaspard ne détourne le regard ou ne trahisse une quelconque émotion, puis il s'était rendu compte qu'il tentait d'extirper une émotion du visage de Gaspard et avait abandonné l'idée de découvrir le fin mot de l'histoire, d'autant qu'à ce moment Geneviève lui avait demandé, un sourire carnassier sur le visage, comment cela se faisait que la petite fille aux langes brodés d'un ''Agnès'' qu'on venait de lui confier ait ses yeux.

Victor alla préparer la camionnette et vit s'y entasser Moriakov et Françoise à l'arrière, de part et d'autre de trois caisses de munitions et une caisse de fusils et armes de poing.

« Pas de place pour toi à l'arrière, l'informa aimablement Françoise.

— Je peux me pousser... proposa Moriakov en tentant de se serrer sur son banc.

— Martin, tu viens avec moi à l'avant. » les interrompit Geneviève.

Martin se glissa sur le siège passager et tenta d'alléger l'atmosphère en disant :

« Au moins, je n'ai pas perdu mes privilèges de siège.

— Tu ne les conserves que parce que je veux que Fédor et Françoise se rapprochent, riposta Geneviève, avant de s'adoucir ; ils feraient un beau couple.

— Maman, on t'entend depuis l'arrière. » protesta Françoise, tandis que Fédor étouffait un éclat de rire.

Geneviève démarra sans mot dire et Martin s'inquiéta subitement :

« Et Agnès ? Adeline a-t-elle finalement accepté de la prendre, maintenant que la guerre est certaine ?

— Non, répondit Geneviève. Lejean s'en occupe, elle joue dans le salon. »

D'accord, songea Martin. On ne lui faisait plus confiance mais on confiait Agnès à Lejean.

« C'est pas pour essayer de briller ou de faire paraître Gaspard moins digne de confiance, dit-il à Geneviève, vu qu'il semblerait que t'aies décidé ce que tu pensais de chacun de nous, mais il voulait tuer Agnès, il y a huit ans, et c'est moi qui l'ai convaincu de ne pas le faire.

— Et j'imagine que c'est également Gaspard qui voulait que tu tues des membres de ta propre bande ? riposta Geneviève.

— Je pense qu'il n'y aurait vu aucun inconvénient, maintenant qu'il n'est plus chez nous, riposta Martin. Et par ailleurs, vu qu'ils n'en font plus partie maintenant je pense qu'il y a prescription !

— Ne m'énerve pas quand je conduis, menaça Geneviève. Ils sont partis parce que tu as tenté de les tuer et que tu as eu, en plus, l'imbécilité de demander de l'aide à un membre de la bande Faraud pour faire ça. Et le neveu de Jules, qui plus est. »

C'est vrai que Martin n'avait pas été fin, il en convenait lui-même, de faire appel à Jacques Faraud, bien que celui-ci ait été conseillé par Gaspard. Après tout, son vieil ami lui avait bien rappelé qu'en prenant pour compagnon d'armes un Faraud, il risquait de briser la trêve – et c'était exactement ce qu'il s'était passé. Mais ça s'était joué à très peu de choses. Berthauld et Romi ne se seraient-ils pas rencontrés sur le chemin, la purge des loubards aurait eu lieu sans heurts et personne n'en aurait jamais rien su. Jacques Faraud aurait peut-être même gardé le silence sur ce sujet de peur que son oncle ne lui reproche d'avoir rompu la trêve, et les Faraud n'auraient pas su que les Dalphonse n'étaient plus que... combien au juste ? Victor compta sur ses doigts, perdu dans ses pensées. Fédor, Françoise, Geneviève, Lejean et lui. Cinq. Quatre seulement si ils avaient également tué Lejean, qui après tout était un loubard de Paname comme les autres une semaine plus tôt, avant de déclarer son allégeance de manière timide mais définitive à Geneviève.

« Ouais ! l'interrompit Geneviève dans son raisonnement. Quatre. On est quatre – cinq si on te compte mais je ne suis pas persuadée qu'il faille te compter – dans la bande, maintenant que la moitié des loubards est morte et l'autre moitié partie la queue entre les jambes. J'aurais dû leur tirer dans le dos quand je les ai vu partir.

— Sauf que t'avais plus de munitions, lui rappela bêtement Victor.

— Oui, parce que tes actions m'avaient forcé à vider mes chargeurs dans la direction de Faraud ! hurla Geneviève en écrasant l'accélérateur, faisant bondir en avant la camionnette et faisant presque s'arrêter le cœur de Victor.

— Maman, on aimerait bien ne pas mourir, ici, lança Françoise.

— Fais-toi à l'idée que t'auras pas toujours le choix sur ce sujet ! riposta Geneviève en arrêtant cependant d'accélérer.

— Merci pour le discours d'encouragement. » lança une dernière fois Françoise avant de se taire.

Ils arrivèrent bientôt à l'entrepôt et commencèrent à décharger, inconscients des regards qui pesaient sur eux.

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