Chapitre douze - Où Berthauld revient dans la course

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Une fois sortis du collecteur d'égoûts, les Dalphonse et les Faraud n'eurent pas le cœur à ressortir leurs armes et à s'entre-tuer sur place. Dans le feu de l'action, peut-être, mais là, après avoir pérégriné ensemble dans le noir, ça ressemblait à de la triche. Non pas qu'ils soient tous extrêmement honnêtes, mais enfin...

Encore moins honnêtes que les Faraud et les Dalphonse, Berthault et Romi s'étaient installés sur le trajet de retour avec une mitrailleuse gatling qu'ils avaient nichée un peu en hauteur par rapport à la route, et derrière une vieille souche coincée entre deux rochers pour être protégés des représailles, lesquelles, avec la pègre, étaient souvent musclées.

Gaspard rejoignit les deux bandes et informa Faraud que la police avait encerclé l'entrepôt et procédait à sa fouille en ce moment-même – les avantages stratégiques de Pont-Matthieu, qui dans ce terrain plein de petites collines, surplombait l'entrepôt et le collecteur d'égoûts en même temps. Puis il sortit son arme et, le plus naturellement du monde, abattit Grivois. Tout le monde sortit son arme par réflexe, et Gaspard recula d'un pas leste, non pas comme s'il voulait échapper aux balles, mais comme s'il voulait dégager de la ligne de tir – comme si la ligne de tir n'était pas concentrée sur lui.

« Qu'est-ce que tu viens de faire ? hurla Jules Faraud.

— Vous m'aviez chargé de faire une enquête, si je ne me trompe.

— T'en as des manières d'enquêter !

— Attendez, les interrompit Geneviève. Vous voulez dire que Grivois était l'homme qui a tiré sur les miens ?

— Ce n'est pas une certitude absolue, répondit Gaspard. En revanche, je l'ai croisé dans le couloir ce matin juste avant notre départ pour l'entrepôt et... disons simplement que l'un de nous deux était en train de balancer toutes les informations possibles sur notre expédition à la police par le téléphone du garage. »

Le silence tomba sur le groupe. André avança d'un pas et murmura quelque chose à l'oreille de Jules, tous entendirent distinctement les mots ''cuisine'' et ''traître''. Quelques uns des hommes de Faraud donnèrent l'impression de vouloir cracher sur le corps mais de ne pas oser le faire en public. Enfreindre la trêve et risquer de tous les tuer n'était plus le pire crime qui avait été commis à présent. C'était d'impliquer la police dans l'équation. Un peu comme des enfants refusant que leurs parents soient au courant de leurs disputes. Mais en plus sanglant.

« Geneviève, ma chère, dit Jules en se tournant vers son ennemie, que dirais-tu d'une trêve de trois heures ? J'apprécierais de te déposer chez toi personnellement – et de pouvoir discuter un peu avec toi du futur de la pègre de Saint-Martin. »

Geneviève ne savait pas s'il disait cela parce qu'il avait vu dans sa trêve une preuve de sa bonne foi, ou s'il voulait simplement la menacer en privé, à moins encore que l'exécution sommaire de Grivois ne lui ai fait se rendre compte qu'il était mal placé pour critiquer les bandes des autres. Toujours est-il qu'elle accepta qu'il la dépose chez elle et monta sur la banquette arrière de la DS noire. Gaspard prit le volant de l'autre, celle dans laquelle il avait fait le guet plus tôt, et tout le monde se répartit entre les deux voitures de Faraud et la camionnette Citroën type H de Dalphonse pour le retour.

Geneviève et Jules commençaient à discuter de lieux sûrs – des asiles où une trêve permanente s'appliquerait, comme l'école primaire où se rendait Agnès, ou l'église, pour la double raison qu'on n'avait de toute manière pas le droit d'y entrer avec des armes, et que c'étaient des lieux d'asile depuis le Moyen-Âge – quand ils passèrent à l'endroit où les attendait l'embuscade.

Berthauld et Romi ouvrirent le feu sur la voiture de Faraud, brisant les vitres, tuant le chauffeur, et précipitant la voiture dans le fossé. Geneviève et Jules s'extirpèrent de la carcasse automobile parmi les bris de verre et s'abritèrent dans le fossé et derrière la taule pour éviter la pluie de plomb.

Geneviève remarqua que Jules avait un regard vitreux et comprit, à la direction de son regard, qu'il voyait le corps d'André, mort si subitement, si proche et pourtant impossible à récupérer en sécurité dans les circonstances. Elle voulut poser sa main sur son épaule en un geste de réconfort mais il leva la main pour l'arrêter et dit d'une voix pleine de douleur :

« Vous allez payer pour ça. Et pour une fois, c'est moi qui vais te dire ça, mais n'essaie pas de faire croire que tes hommes ont tiré sans ordre. Tirent encore. »

Geneviève eut un mouvement de recul et protesta :

« André est un dégât collatéral. C'est sur moi qu'ils tiraient.

— C'est ma DS qu'ils visaient, riposta Jules.

— Et c'est leur Déesse qu'ils voulaient abattre, rétorqua Geneviève. Tes vitres ne sont pas teintées, ils ont dû voir que j'étais dedans.

— Tu oses, tout en voulant me convaincre que je n'étais pas leur cible, me rendre responsable de la mort d'André ? cracha Jules. Tu es vraiment pourrie jusqu'à l'os. »

Un coup de feu – tiré depuis la vitre conducteur de l'autre DS – atteignit soit le canon de la mitraillette, soit la pierre à quelques centimètres des visages des tireurs, en tout cas le tir sembla les dissuader de continuer. Ils remballèrent en vitesse et s'enfuirent vers leurs motos.

Jules se releva, s'épousseta par automatisme, et, contemplant le corps sans vie d'André, il lança à Geneviève :

« Tu as cinq minutes pour monter dans ta camionnette et disparaître de ma vue. Passé ce délai, nulle trêve, nulle parole donnée ne pourra t'épargner ma fureur. »

Plus impressionnée par la formulation grandiloquente que par la menace, Geneviève fit un bras d'honneur à Jules pour bien lui montrer ce qu'elle pensait de lui et monta à l'arrière de la citroën. Les deux bandes rentrèrent chacune de leur côté et il n'y eut plus d'incident.

Du moins à première vue.

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