Chapitre treize - Où Adeline revient dans la course (plus ou moins)

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Gaspard réveilla Jules Faraud le matin suivant et l'informa sans la moindre émotion que la police désirait lui parler dans la cuisine – cuisine dans laquelle Jacques, levé de bonne heure comme Gaspard, les avait fait entrer.

« La police, chez moi ? s'étonna Jules en passant un pantalon et une chemise à la va-vite.

— Il y a eu un meurtre, Monsieur, précisa Gaspard. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre.

— Et à part ça quoi de neuf ? ironisa Jules. Dans une guerre des gangs, il faut bien s'attendre à ce que le sang coule ! »

Gaspard fit un pas en avant pour rajuster la cravate de Jules, qui ne lui avait rien demandé, et répondit de son éternelle voix monocorde :

« Je ne suis pas sûr que la police soit sensible à cet argument. »

Jules, pris au dépourvu par l'excès de familiarité de Gaspard, balaya de sa main devant lui pour l'empêcher de continuer à rajuster ses vêtements et dit :

« Tu marques un point. »

Il descendit en hâte l'escalier et lança à la cantonnade :

« Il paraît qu'il y a eu un mort, qui est-ce ? »

Les deux policiers se tournèrent vers lui. L'un d'eux tendit la main et annonça :

« Lieutenant Foulques. »

Faraud regarda sa main pendant quelques secondes sans la serrer, et celui-ci finit par la ''ranger'', en poursuivant :

« Je crois que vous hébergez Monsieur André Juromont ?

— De temps à autres, répondit Faraud. Il vivait essentiellement dans une garçonnière à dix minutes à pied d'ici, rue Mirabeau. Mais il est mort hier, dans un accident de la route. Jacques a informé la préfecture il me semble ? »

Jacques hocha la tête. Le lieutenant Foulques hocha également la tête, surprenant Jules qui comprit qu'ils n'étaient pas venus pour la mort d'André.

« Nous avons trouvé pas mal de ses affaires sur une scène de crime ce matin, l'informa Foulques. Je ne prétends bien sûr pas qu'il ait quoi que ce soit à voir avec le crime. En réalité, il semblerait qu'il ait vécu sous le même toit que la victime, et que la victime soit morte dans une tentative de cambriolage qui a mal tourné.

-Vivre sous le même toit ? répéta Faraud. À part nous il n'avait pas d'amis ! Qui est mort ? »

Foulques déglutit et annonça :

« Une certaine Adeline Dalphonse. »

*

* * *

*

Foulques et son collègue avaient rendu visite à Jules pour en savoir plus sur la liaison probable entre André et Adeline, mais ils n'étaient pas les seuls sur le coup. Deux de leurs collègues, de leur côté, s'étaient rendu chez Geneviève Dalphonse, dernière parente en vie d'Adeline Dalphonse, pour en savoir plus. Des deux côtés, ils n'avaient rencontré que stupeur et consternation. Stupeur d'apprendre que ce membre estimé de leur bande ou cette belle-soeur honnie avait une liaison. Consternation que ce soit avec un membre de l'autre parti.

Geneviève faisait les cent pas dans sa cuisine en marmonnant que ça expliquait pourquoi Adeline n'avait pas voulu prendre Agnès chez elle quand Moriakov osa demander :

« On ouvre la bijouterie aujourd'hui, ou pas ?

— Non, aboya Geneviève. Je veux me rendre compte par moi-même de ce qu'il s'est passé. »

Elle bondit dans la rue, suivie par la police, et s'entassa avec l'un des policiers, Lejean et Moriakov à l'arrière du panier à salades, laissant Martin et Françoise gérer la boutique et garder Agnès.

Quand Jules, Jacques et Gaspard, qui étaient également sur les lieux pour comprendre ce qu'il s'était passé, virent arriver Geneviève avec son châle rouge sang sur les épaules, ils comprirent que même la mort de sa belle-soeur ne pouvait pas la convaincre de porter de nouveau son châle côté noir. La guerre était totale. Plus de trêves, même sous le toit d'une morte.

Techniquement toutefois, ils n'étaient pas sous le toit d'Adeline car la police ne voulait pas qu'ils aillent polluer la scène de crime. Voyant arriver Geneviève en robe longue claire et châle rouge, Jules voulut profiter de la présence de la police, qui restreignait le nombre de coups de feu échangeables, pour l'irriter. S'approchant d'elle, il lui dit :

« Je vois que tu as mis ta plus belle robe pour fêt... déplorer la mort de ta belle-soeur.

-Contrairement à toi, qui a été tellement pris au dépourvu par la mort de ma parente que tu as pris le temps de te changer. Et ce sont les femmes qui sont censées être coquettes !

-Oh, ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, riposta Jules. Je n'ai pas prétendu que tu prenais soin de ton apparence. »

Geneviève se retint de le gifler mais murmura :

« Tu n'avais pas besoin d'ajouter cette cible. Tu en as déjà une dans le dos, ce serait dommage que mes hommes aient pour instruction de tirer dans l'entrejambe en premier.

-Oh, c'est mesquin, ça, c'est petit, protesta Jules.

-C'est pas la seule chose qui soit petite quand on s'aventure sur ce terrain, Jules. »

Faraud resta bouche bée devant la tournure que prenait la conversation – et le niveau auquel les insultes s'abaissaient – mais ce ne fut pas le cas de Jacques, Moriakov et Lejean, qui éclatèrent de rire. Gaspard bien sûr n'afficha aucune expression, mais Jules était persuadé qu'il se moquerait également de lui s'il le pouvait.

L'arrivée de la police mit un terme à la conversation. Le lieutenant Foulques, apparemment en charge de l'enquête, informa Geneviève et Jules qu'ils ne pouvaient pas pénétrer dans la maison, mais qu'il se chargerait personnellement de leur communiquer les résultats de l'enquête.

« Un instant, les interrompit Jules. Vous m'avez dit qu'André avait une liaison avec Adeline Dalphonse. Je n'en crois pas un mot mais mettons que vous croyez à ce que vous dites. Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

— Nous avons trouvé une veste lui appartenant dans le placard, répondit Foulques. Avec ses papiers d'identité. Des bottes d'homme en dessous. Deux brosses à dents dans la salle de bains ainsi qu'une paire de caleçons propres – et un caleçon sale dans le linge à laver. Un pantalon kaki et deux chemises blanches sur une chaise, fraîchement repassés – le fer était encore sur le poêle quand nous sommes arrivés, nous pensons qu'elle faisait son repassage quand le cambrioleur est arrivé. »

Comme on ne lui posait pas plus de questions et qu'on avait besoin de lui ailleurs, Foulques s'éloigna. Jules se tourna vers Geneviève et dit :

« Il a été dans ta bande, tu n'es pas sans savoir que Gaspard est un bon grimpeur. Si tu ne préviens pas la police qu'il est en train de passer par derrière pour aller voir sur leur précieuse scène de crime, je partage avec toi les infos qu'il me ramènera. »

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