Chapitre quatorze - Où la gourmandise est un vilain défaut

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Françoise était une fille de la pègre, née dans le sang de ses ennemis et élevée avec une arme à la main et le cerveau malade d'une personne ne comprenant le monde qu'en deux catégories, les ennemis à abattre et les alliés à surveiller. Cela n'empêchait qu'elle aimait le sport et le chocolat.

Vers seize heures, Françoise revenait d'une balade à vélo et se dirigea vers la cuisine pour boire un verre d'eau ou deux, pédaler dans le froid semblant demander plus d'efforts qu'en mi-saison.

Voyant une boîte d'éclairs (goûts chocolat, myrtille et vanille) sur la table, Françoise en prit un et mordit dedans. Le chocolat était un peu trop amer, trop de cacao, sans doute. Mais cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas eu ce petit plaisir pâtissier. La guerre, puis les rationnements, ne permettaient pas toutes les gâteries, et la guerre de la pègre n'aidait pas à prendre du temps pour soi. Ce devait être du chocolat aux amandes qui avait été utilisé, car il y avait un petit arrière-goût d'amandes, pas déplaisant au demeurant.

Lejean entra dans la cuisine alors qu'elle finissait sa pâtisserie, et s'exclama :

« Des éclairs ! Ils sont à tout le monde ?

— Que je sache, répondit prudemment Françoise en saisissant un éclair au chocolat, puis songeant qu'il fallait garder Lejean dans la bande vu leur nombre réduit, elle décida d'être plus amicale et lança : Sers-toi, je prendrai la responsabilité si c'était réservé.

— C'est vachement bon ces trucs-là, quand même, dit Lejean en engloutissant deux éclairs à la myrtille d'un coup.

— Laisses-en un peu pour les autres, s'indigna Françoise.

— Rien à faire, c'est tellement sucré, c'est tellement bon, dit Lejean en saisissant le troisième éclair à la myrtille mais en ralentissant la cadence.

— Je ne savais pas qu'ils faisaient des éclairs à la myrtille, dans le coin, ajouta Françoise.

— Oh, non, ce n'est pas myrtille, dit Lejean. Ça y ressemble, mais c'est plus sucré, et puis un peu différent.

— Ah ? s'étonna Françoise. Je ne sais pas trop ce que ça pourrait être, alors. Cassis, peut-être ? »

Geneviève entra dans la pièce, son châle rouge sur les épaules, et lança :

« Encore à vous baffrer ? Tiens, qui a acheté des éclairs ?

— Ce n'est pas toi ? » s'étonna Françoise.

Lejean voulut saisir le dernier éclair à la myrtille mais eut une crampe et fit tomber un verre vide, qui se brisa sur le carrelage avec un grand fracas.

« Ah, c'est malin ! s'emporta Geneviève. Fais attention, idiot !

— Je suis désolé, balbutia Lejean. Je ne sais pas ce qui m'a pris... je ne sens plus mon bras. »

Françoise leva un sourcil, étonnée, et dit à sa mère :

« Ne lui en veux pas, il doit faire un pic de sucre avec tous les éclairs à la myrtille qu'il a mangé, dit-elle en léchant sur ses doigts les restes de crème au chocolat praliné de ses deux éclairs.

— Myrtille ? s'étonna Geneviève, fronçant un sourcil. Aucune boulangerie de Saint-Martin ne fait d'éclairs à la myrtille – je le sais, j'en cherchais pour mon anniversaire l'autre jour et aucune... »

Avant qu'elle n'ait pu finir sa phrase, Lejean s'effondra.

« Oh mon Dieu ! cria Françoise en se précipitant vers lui. Que s'est-il passé ?

— Ce n'est pas le moment ! la tança Geneviève en se glissant sous l'épaule de Lejean pour le soutenir. Déplies ! »

Françoise se précipita vers l'un des murs du salon attenant et déplia une couchette escamotable. Geneviève y installa le jeune homme et ordonna à sa fille :

« Va chercher la trousse à pharmacie. Il a l'air mal. »

Françoise retint un étourdissement en songeant que ce n'était pas le moment de se trouver mal alors qu'on avait besoin d'elle. Quand elle revint, Geneviève avait utilisé son châle rouge pour collecter un peu de la crème au coin de la bouche de Lejean et la reniflait. Elle leva la tête en voyant sa fille entrer et déclara d'une voix blanche :

« Atropa belladona. Tu n'as pas pris ceux à la myrtille pas vrai ?

— Non, la rassura Françoise. Je n'ai pris que ceux au chocolat praliné. »

Geneviève se leva d'un bond et lui désigna la direction générale des toilettes.

« Va vomir.

— Pourquoi ? s'étonna Françoise avant de se rattraper au mur quand un deuxième vertige la saisit.

— Parce qu'on ne vend pas d'éclairs pralinés dans le coin non plus. Tu as ingéré du cyanure et lui de la belladone. Va vomir ! »

La détresse dans la voix de sa mère convainquit Françoise de se précipiter aux toilettes mais en courant elle fut prise d'un dernier vertige et se claqua la tête contre le battant de bois en s'évanouissant, ce qui acheva de l'assommer. Geneviève appelait le médecin pendant ce temps et n'entendit pas sa fille tomber. Ce fut uniquement après avoir raccroché qu'elle se rendit compte du silence qui régnait dans la maison. Elle courut jusqu'aux toilettes et trouva Françoise à deux pas de la cuvette, assommée ou évanouie, elle l'ignorait. Voyant qu'elle saignait du front, elle utilisa une serviette pour lui permettre de reposer sa tête sur quelque chose de moins sale que le sol et maintint la pression contre la plaie à l'aide du balai à toilettes qu'elle appuya contre le mur. Elle revint en courant à la porte d'entrée au moment où le docteur entrait – accompagné de deux policiers.

« Que se passe-t-il ? demandèrent le docteur et Geneviève en même temps.

— Vous m'avez bien appelé ? s'assura le docteur.

— Vous, oui, répondit-elle en regardant avec curiosité la police. Bah, laissez tomber. En plus de... de mon aide-bijoutier Rémi Lejean qui est empoisonné, ma fille s'est cogné la tête contre la cuvette des toilettes... enfin je ne sais plus quoi faire. »

L'un des policiers la prit par le coude et la mena jusqu'à un fauteuil proche en lui assurant qu'ils se chargeaient de la situation. Geneviève songea qu'elle aurait tort de ne pas en profiter pour leur demander de l'aide et l'informa de la présence et de la culpabilité des éclairs trouvés dans la cuisine.

« Et personne ne sait d'où ils viennent ? demanda l'agent.

— Non, répondit-elle.

— C'est moi qui les ait apportés, Maman. » dit Agnès en entrant dans le salon, sa poupée à la main.

Elle était descendue pour voir ce qui causait tout ce remue-ménage. Il y eut un moment de silence général tandis que les regards convergeaient vers elle, puis Geneviève répéta :

« Toi ? »

Agnès hocha la tête et, ravie d'expliquer la présence des pâtisseries, n'ayant ni connaissance du tragique de la situation ni peur de parler devant des inconnus, elle dit :

« Tout à l'heure je revenais de l'école quand un monsieur m'a dit qu'il était ton ami...

— Agnès qu'est-ce que je t'avais dit à propos des étrangers qui te parlent dans la rue ? la tança Geneviève.

— Mais il connaissait ton nom, le mien, celui de Françoise ! protesta Agnès.

— Continue, petite, l'encouragea le policier.

— Il m'a donné la boîte en disant que tu lui avais demandé de les acheter pour toi mais qu'il avait une urgence et devait aller chez lui et qu'il voulait que je te l'apporte, et que je pouvais en prendre un comme paiement pour la commission. Comme tu étais occupée à la boutique quand je suis revenue, je les ai mis sur la table de la cuisine.

— Tu n'en as pas mangé, n'est-ce pas ? s'enquit Geneviève, pâle comme la mort.

— Non, je vous ai attendus. » répondit Agnès avec un grand sourire.

Elle s'attendait à être vaguement complimentée pour sa politesse, mais pas à ce que sa mère la prenne dans ses bras et la serre de toutes ses forces en sanglotant de soulagement.

Le médecin interrompit leur étreinte et annonça qu'il était trop tard pour Lejean, qu'il était trop loin pour qu'il puisse le sauver. Il pouvait en revanche tenter de guérir Françoise, principalement en la faisant vomir, mais il craignait que, conjugué à son traumatisme crânien, l'opération ne fasse plus de mal que de bien. Il tenta tout ce qui était en son pouvoir.

Malgré tout, Françoise mourut dans la nuit.

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