Chapitre quinze - Où il est démontré que l'inspecteur Bernard ne devrait pas aller aux toilettes quand il est de garde

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La police alla interroger les pâtisseries situées dans un faible rayon autour du trajet entre l'école primaire et la bijouterie Dalphonse et trouva dans l'une d'elle une vendeuse se souvenant qu'un homme blond, de taille moyenne, avait commandé de la pâte à choux en forme d'éclairs mais sans garniture, et avait expliqué vouloir les garnir lui-même. La description coïncidait avec plusieurs personnes, bien sûr, il est évident qu'il n'y avait pas qu'un seul blond dans le coin, mais si on recoupait la liste avec les ennemis personnels de Geneviève, on trouvait assez rapidement le nom de Jacques Faraud. Il fut arrêté par la police le jour-même, et gardé en cellule au commissariat de la sous-préfecture – Saint-Martin n'ayant pas de commissariat propre – dans l'attente de son jugement. Geneviève n'était pas dupe, elle savait que la police se doutait des activités criminelles des deux bandes, et elle savait qu'ils l'emprisonnaient non pas parce qu'il risquait de recommencer à tuer s'il était effectivement coupable, mais parce que la police voulait qu'il ait un procès équitable et serve d'exemple aux futurs criminels au lieu de se faire abattre par un tueur adverse dans l'heure qui suivrait.

Geneviève se contenta pourtant, lorsqu'elle vit Jacques se faire emmener par la police, de dire aux policiers :

« Ne l'envoyez pas à la guillotine. Empêchez-le de recommencer, mettez-le en prison, mais ne le tuez pas. Ça ne me rendrait pas ma fille, et du sang pour du sang est une loi bestiale, pas humaine. »

Puis elle rentra chez elle en cachant ses larmes dans son châle rouge.

Martin voulut féliciter Geneviève de son comportement quasi-héroïque et de sa grande humanité, mais comprit en la voyant charger son arme près de la voiture qu'elle s'était jouée de la police et de lui.

« Geneviève ! protesta-t-il.

— J'ai laissé Jacques en vie après l' ''incident'' t'impliquant, grinça Geneviève Dalphonse. Vois comme il m'en a remerciée. Je ne ferai pas cette erreur deux fois.

— Geneviève, répéta Martin doucement. S'il te plaît, ne fais pas ça. »

Elle se tourna vers lui, des flammes dans son regard, et s'écarta de lui.

« Tu m'as trahi assez souvent pour que je ne te fasse plus confiance.

— Tuer Jacques n'est pas la solution ! Bon sang, depuis quand le meurtre de sang-froid est-il une solution ?

— Va dire ça à Henriette. » riposta Geneviève.

Martin blêmit. Geneviève ne parut pas regretter ses mots. Martin répliqua :

« Les circonstances n'étaient pas les mêmes. Jacques va aller à la guillotine !

— Tandis qu'Henriette avait une fille de deux mois ! riposta Geneviève. Je ne t'ai jamais vu pleurer sa mort.

— Mais l'état se chargera de Jacques !

— Pas si je peux m'en occuper. Pourquoi déléguer à d'autres le pouvoir de rendre justice, quand ma vengeance est plus immédiate, plus prompte et plus assurée ? N'oublie pas, Victor, que cet assassin a droit à un jury populaire, lequel sera facilement corrompu par son oncle, et qu'il est possible sinon probable qu'il soit acquitté, ou condamné à la prison et non à mort. »

Elle braqua l'arme sur lui.

« Laisse-moi passer, maintenant.

— Geneviève ! » protesta Victor.

Elle abaissa le percuteur et répéta :

« Laisse-moi passer. »

Victor vit dans son regard qu'elle n'hésiterait pas à tirer. Il tenait plus à sa peau qu'à celle de Jacques, bien que la mort du jeune homme de vingt ans à peine le désole. Par ailleurs il comprenait que les morts de Françoise et de Lejean méritent une vengeance terrible. Il regrettait peut-être plus, en fait, la confiance que Geneviève ne lui accordait plus, pour se charger elle-même de la besogne au lieu de lui confier la mort de leur ennemi.

« Madame ! protesta Moriakov. Je vous supplie de reconsidérer...

— Silence ! riposta Geneviève Dalphonse. Tu conduis et tu te tais. »

Victor remarqua que Fédor lui lançait un regard incertain – apeuré, même. Il hocha simplement la tête. Inutile de donner l'impression à Geneviève qu'elle perdait complètement le contrôle de sa bande en incitant Fédor à la désobéissance. Et puis, certaines choses ne pouvaient plus qu'advenir. Se battre contre ces choses reviendrait à affronter la tempête. Mieux valait plier que rompre.

« Soyez prudents. », se contenta-t-il de murmurer en ouvrant la porte du garage.

*

* * *

*

Le commissariat dont Saint-Martin dépendait se trouvait à la sous-préfecture, qui était à vingt kilomètres de là. Il était entouré d'un mur d'enceinte de deux mètres de haut couvert de tuiles, ce qui n'était pas suffisant pour décourager Geneviève Dalphonse, qui avait grimpé à des arbres – et des murs de propriétés privées – bien plus menaçants que cela dans sa jeunesse, quand elle était encore la fille d'un bandit andalous et non pas la veuve d'un chef de la pègre. Moriakov attendait dans la voiture, prêt à repartir dès le retour de Geneviève. Celle-ci avait insisté pour y aller seule. Pour se retrouver face à face avec Jacques, pour voir la terreur dans ses yeux quand il comprendrait qu'il mourrait seul, loin de tous, dans une cellule froide et inhospitalière. Pour se délecter de son horreur et de sa peur.

De son côté, Jules Faraud et l'un de ses derniers hommes de main en vie (Passeloup, Grivois, Renard et André étaient tous morts, Jacques était en prison, Gaspard gardait la maison pour éviter qu'en leur absence les Dalphonse n'y mettent le feu et Lefèbvre était alité avec une migraine atroce), Dufour, étaient passés par la fenêtre du rez-de-chaussée, profitant d'une pause toilette de l'inspecteur Bernard, de garde cette nuit-là. Dufour couvrait les arrières de Jules, qui fouillait le bureau de Bernard.

« Il a dû emporter les clefs aux toilettes, dit finalement Jules. On ira au crochetage, à l'ancienne. »

Au moment où il prononçait ces mots, un coup de feu retentit dans la partie du bâtiment qui servait de prison. Jules et Dufour se précipitèrent et virent Geneviève s'enfuir du bâtiment. Jules se précipita vers la cellule de Jacques mais l'y trouva mort. Dufour courut à la poursuite de Geneviève et tira alors qu'elle escaladait de nouveau le mur d'enceinte. Il vida son chargeur dans sa direction jusqu'à ce que Jules lui agrippe le bras et lui intime l'ordre d'arrêter, car il allait attirer l'attention de la police. Lorsque Dufour lui demanda où était son neveu, Jules se contenta de répondre qu'ils étaient arrivés trop tard, et comme la police arrivait, ils s'enfuirent également par le mur.

En sautant de l'autre côté, Jules remarqua du sang par terre et dit à son homme de main :

« Je crois que tu as tout de même touché la vieille sorcière. Avec un peu de chance, elle ne sera plus un problème d'ici peu de temps. »

*

* * *

*

Moriakov regarda dans son rétroviseur central Geneviève qui haletait sur la banquette arrière. Entre le châle rouge, qui était rouge, et les habits noirs, qui pouvaient difficilement être plus foncés encore, il ne savait pas par où elle saignait, mais l'odeur de sang imprégnait si violemment la voiture qu'il n'y avait aucun doute sur l'état de Geneviève. Celle-ci parvint à se redresser légèrement et à s'appuyer sur le dossier de la banquette, sur laquelle elle s'était jetée à l'horizontale pour permettre à Moriakov de démarrer plus vite.

« Madame ? S'enquit simplement Moriakov.

-Je vais mal, répondit Geneviève d'une voix rauque. Je n'ai eu qu'un seul homme qui a jamais été touché à cet endroit-là et il est mort dans l'heure qui a suivi. »

Elle dénoua son châle d'une main tremblante. Moriakov se gara sur le bas-côté, pensant qu'elle étouffait et voulant l'aider. Mais elle roula son châle en boule, les côtés rouge et noir se mêlant, et lui donna l'amas de tissu.

« Donne-le à Agnès, lui ordonna Geneviève. Qu'elle continue ma lutte, mon combat. Que les Faraud soient exterminés. Donne-le-lui. »

Alors qu'il refermait sa main sur le linge trempé de sang, Moriakov sentit la prise de Geneviève s'affaiblir. Il attrapa la main de sa patronne et la sentit molle et sans vie.

« Madame ! » lâcha-t-il en un cri de désespoir.

Mais il n'y eut aucune réponse.

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