Chapitre seize - Où Moriakov prend le contrôle de la situation

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Moriakov s'arrêta à distance raisonnable du commissariat, dans une rue déserte – cela dit, la nuit, la plupart des rues étaient désertes – et alla téléphoner depuis une cabine au numéro de la bijouterie. Martin décrocha à la première sonnerie. Il avait dû être anxieux durant toute leur absence.

« Où êtes-vous ? Des problèmes ? s'enquit-il.

— Les Faraud étaient à la prison aussi, répondit Moriakov. Prends Agnès, sa valise d'urgence et peut-être aussi des vêtements pour nous deux. On va chez Adeline, ils ne penseront pas à nous chercher là. »

Il y eut un moment de silence, puis Martin dit, d'une voix tremblante :

« Je ne prends pas d'affaires pour Geneviève ? »

Moriakov soupira et dit :

« Elle n'a plus besoin de rien. »

Puis il raccrocha avant que Martin ne puisse lui poser plus de questions, ou lui reprocher de n'avoir pas escaladé le mur aux côtés de Geneviève pour couvrir sa fuite, ou quoi que ce soit d'autre qui puisse traverser l'esprit d'un homme en deuil. Il se faisait déjà suffisamment de reproches pour ne pas avoir besoin qu'un autre lui en fasse.

Puis il reprit sa place dans la DS et se dirigea vers la maison d'Adeline. La police avait remballé ses affaires et la scène du crime était vide. Il plaça le corps sans vie de Geneviève sur le lit double de la chambre principale – bien qu'Adeline vive seule, sa villa comptait au moins quatre chambres – et alla guetter à la fenêtre l'arrivée de Martin et Agnès. Ils arrivèrent bientôt, une petite Agnès en pyjama endormie sur l'épaule de Martin, qui tenait une énorme valise dans sa main droite et une petite – celle d'Agnès – sous le coude. Moriakov alla leur ouvrir et les fit entrer en vitesse.

« Plus besoin de rien ? répéta à voix basse Martin pour ne pas réveiller Agnès.

— Je lui ai préparé un lit en haut, murmura Moriakov en désignant la petite. Allons la coucher et ensuite on pourra discuter. »

Martin s'exécuta de mauvaise grâce et alla coucher la petite à l'étage. Quand il ressortit de la chambre après l'avoir bordée, il trouva Moriakov dans le couloir, qui l'attendait.

« J'ai placé Madame dans la suite, murmura-t-il.

— Je veux voir son corps pour y croire. » dit sèchement Martin.

Moriakov s'effaça comme pour le laisser passer puis le suivit jusqu'à la suite. Là Martin laissa échapper un sanglot devant le corps sans vie de Geneviève, mais tenta de prendre le pouls, plaça un miroir de poche sous son nez pour vérifier qu'il n'y avait plus aucun souffle qui l'animait, et finalement ouvrit le manteau, le gilet et la chemise de Geneviève – qui pour escalader le mur s'était habillée en homme – et regarda les blessures d'un air résigné.

« J'ai déjà vu ces blessures, marmonna-t-il.

— Oui, elle a dit qu'un de ses hommes avait déjà été touché à ces endroits et qu'elle savait qu'elle allait mourir rapidement, confirma Moriakov.

— C'était un bon ami, ajouta Victor. Je n'imaginais pas voir Geneviève mourir de la même façon que lui. »

Moriakov posa une main reconfortante sur l'épaule de Martin. Il n'était pas aussi vieux, aussi ancien dans la bande que lui, mais il savait ce que cela faisait de perdre un être cher, et une Dalphonse qui plus est.

Il lui raconta en détail la mort de Geneviève et lui montra le châle, qu'il tenait toujours à la main. Il conclut par les mots :

« Nous devons partir. Emmener Agnès ailleurs, loin d'ici, loin des Faraud, loin de la guerre.

— Mais les dernières volontés de Geneviève... protesta Martin.

— Elles étaient malsaines et mauvaises, riposta Moriakov. Tout le monde est mort ou parti. Tout le monde. Agnès a huit ans, bon sang ! Veux-tu mettre sur ses épaules le poids de la lutte à venir ? Veux-tu la laisser seule dans ce monde de brutes si nous mourons tous les deux dans un avenir proche ? Vue l'ambiance générale, c'est d'ailleurs plus que probable. Je te rappelle que nous sommes dans la maison d'une morte, afin d'éviter d'être tués dans une autre maison appartenant à une autre morte. Le nom de Dalphonse est à moitié maudit et tous ses membres mourront d'une mort atroce si on n'y prend pas garde. Ou plutôt, Agnès mourra comme tous les autres si on n'y prend pas garde. Je ne la laisserai pas mourir comme j'ai laissé mourir Françoise. Elle avait une petite valise prête en cas de fuite, mets-la dans la DS noire – c'est la seule voiture qu'il nous reste après tout – et je vais monter à Paris pour la confier à mes parents. Ensuite je reviendrai pour me battre à tes côtés, et peut-être pourrons-nous emporter le plus de Faraud possible avec nous dans la tombe.

-Non, murmura Martin en se laissant tomber sur le canapé. Tu as raison, nous ne pourrions pas gagner ce dernier combat. Ne reviens pas. Je couvrirai votre fuite pendant deux jours, j'allumerai les lampes, j'ouvrirai et fermerai les volets, je mettrai de la musique, je tiendrais la caisse de la bijouterie. Puis je partirai aussi. Peut-être à Paris, auquel cas tu es libre de me contacter. Peut-être à Annecy, c'est plus près. Peut-être à Rennes ou à Lille, pour fuir définitivement Faraud. Mais ça ne vaut pas le coup qu'on y laisse tous nos peaux. »

Il regarda l'horloge qui, sur la cheminée de la chambre, indiquait trois heures du matin.

« Vous partirez à six heures, quand les rues seront encore à moitié désertes. Dors d'ici là. Je vais monter la garde. Je verrai si je retourne à la bijouterie ou s'ils ont déjà fouillé là-bas et qu'il vaut mieux que je fasse croire que nous sommes tous retranchés ici.

*

* * *

*

Martin regarda depuis le balcon la DS noire qui s'éloignait, puis rentra à l'intérieur sans remarquer l'ombre qui rôdait dans le parc.

Le soir, en revanche, il lui sembla apercevoir quelque chose. Saisissant son arme, il sortit dans le jardin et se tint à l'affût, voulant surprendre qui que ce soit qui viendrait. Voyant Romi sortir des buissons, il baissa son arme et dit :

« Tu m'as fait peur, trouduc. Tu pouvais pas sonner, comme tout le monde ? »

Mais Romi leva l'arme qu'il tenait à la main et dit :

« Tu me prends vraiment pour un abruti, hein ? Tu crois que je viens pour me battre à tes côtés ou quelque chose ? Après que Berthauld et Dalphonse soient tous morts ? Comme si j'allais me battre pour une cause perdue ! »

Tiens, Berthauld était mort ? Martin l'ignorait. Et quand bien même il aurait su que le jeune loubard avait été abattu d'une balle dans la tête par un membre de la bande Faraud qui l'avait croisé la veille au soir, ça ne l'aurait pas avancé à grand-chose.

« Il y a ne pas se battre pour une cause perdue et il y a menacer un type dans son jardin le soir, dit Martin. Si ça ne vaut plus la peine de se battre, pourquoi tu veux me tirer ?

— Aucun rapport, répondit Romi d'un ton supérieur. Là c'est pour me venger que je fais ça. Les autres ordures et toi avez coulé mes chances de devenir puissant et craint. Les autres sont morts, alors c'est toi que je vais buter. Faraud sera le prochain, et ensuite je me barre dans un pays chaud.

— C'est légitime, j'imagine, dit Martin, tentant de le distraire. Mais il y a bien quelque chose que je puisse dire qui te ferait changer d'avis ? »

En même temps que Romi semblait hésiter, Martin releva son arme, mais Romi fut plus rapide et tira. Il atteignit Martin au bras, lui faisant lâcher son arme, puis à la poitrine. Quand il fut certain que l'autre était mort, il crâna :

« Va pourrir en Enfer, ordure ! »

Il entendit alors un déclic derrière lui et sentit la froideur du métal sur sa nuque. Une voix qu'il connaissait dit :

« Il va se les cailler là-bas en attendant que je rentre pour lui ouvrir. »

Il se jeta à terre, évitant le premier tir de justesse. Mais quand il voulut se retourner pour tirer, une godasse lui écrasa le poignet, lui faisant lâcher son arme, puis donna un grand coup dedans, l'envoyant valdinguer par un soupirail.

« Ne t'inquiètes pas pour Faraud, je m'en charge moi-même, dit simplement la silhouette qui se tenait au-dessus de lui. Va donc tenir compagnie à Martin en m'attendant. »

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