Chapitre dix-sept - Où tout le monde meurt

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Le quatrième coup de feu en moins de cinq minutes retentit, faisant voler les éventuels oiseaux à moitié sourds ou suicidaires qui n'avaient pas décollé aux trois premiers. Jules Faraud commença à s'inquiéter. Il ne restait plus que deux hommes avec lui – non, trois, si il comptait Gaspard qui était toujours en vadrouille quelque part, il faudrait qu'il pense à lui dire que sa foutue mission était annulée et qu'il devait arrêter de chercher des preuves d'on ne savait plus quoi.

Son téléphone sonna brutalement, le faisant sursauter. Il décrocha.

« Allô.

— Oh, Gaspard ! reconnut Jules. Ramène-toi en vitesse, mon vieux, où tu es ?

— A deux pas de la maison d'Adeline Dalphonse, dans la cabine qui fait l'angle. Je viens d'assister à un échange de coups de feu – si l'on peut dire. Un loubard était revenu, a tué Martin. Un homme de ta bande a tué le loubard.

— Un homme de ma bande ? répéta Jules. Mais enfin, il ne reste que Lefèbvre, Dufour et nous deux en ville !

— Il a ajouté que tu serais le prochain. D'après le reste de l'enquête que j'ai menée, il s'agit d'une machination plus profonde, ancienne et aboutie que tu ne le penses. D'après les informations que j'ai, également... tu mourras avant ce soir, tué par un de tes hommes.

— Mais tu ne vas pas me le dénoncer, hein ? Ce serait trop facile ? ironisa Jules, au bord de la folie.

— Si je me suis trompé dans mon enquête, ça n'attisera que la défiance.

— Ouais, comme si à trois on pouvait se permettre de se méfier les uns des autres. Bon, rapplique au plus vite.

— Bien sûr, Monsieur.

— Une heure d'arrivée prévue ? Tu n'es qu'à cinq minutes à pied, mais vu ta capacité à traîner... ? »

Il y eut un silence au bout du fil, et Gaspard répondit simplement :

« Je serai là avant ce soir. »

Le ton sur lequel il donna cette information, bien qu'il n'ait pu changer les inflexions de sa voix, donna une impression de menace à Jules, mais il se ressaisit, songeant que ce n'était pas le moment de décortiquer les phrases des gens, mais plutôt celui de se défendre. Il alla dans la chambre la plus proche. Lefèbvre était toujours là, alité avec de la fièvre, mais qui savait s'il ne prétendait pas être malade pour pouvoir avoir les mains libres ?

« Salut patron, dit le porte-flingue d'une voix faible.

— Je suis passé chez le pharmacien, mentit Jules. J'ai un nouveau médoc pour toi. Je t'en verse un bouchon et tu me le descends, d'accord ? »

Il tourna le dos à Lefèbvre et versa de la strychnine pure dans un bouchon de sirop pour la toux. Lefèbvre ne vit pas la mort venir. Faraud sortit, culpabilisant pour cette mort mais ne voulant pas être tué pour avoir été trop gentil avec le traître qu'il lui fallait débusquer. Il appela Dufour, qui sortit de la cuisine avec un bocal de cornichons et une tartine de confiture de fraises à la main.

« Poste-toi à l'entrée de mon bureau, ne laisse entrer que Gaspard. »

Il s'assit à son bureau, son arme à portée de main au cas où Dufour lui-même entrerait en premier.

*

* * *

*

Jules était assis à son bureau quand il entendit la porte d'entrée claquer. Gaspard, sans doute. Il eut toutefois un doute quand il entendit, de l'autre côté de la porte, là où se tenait Dufour, un coup de feu. Il sursauta, se retourna vers la porte, vit Gaspard entrer en rangeant son flingue et Dufour qui gisait dans le couloir.

« C'était pas lui le traître ! s'exclama Jules sans trop savoir s'il suppliait ou questionnait.

— Non, effectivement, répondit Gaspard. C'était moi. »

Il profita de la surprise de Jules pour saisir son arme sur le bureau et l'envoyer à l'autre bout de la pièce.

« C'était moi tout du long, reprit-il. C'est moi qui avait mon arme sortie en premier en '43, parce que ma cible initiale était Robert – merci de l'avoir tué, au fait, j'ai tout vu dans un rétroviseur démonté. C'est moi qui ai suggéré que Victor Martin endosse les meurtres des miliciens afin que la bande Dalphonse soit privée de l'un de ses piliers, c'est moi qui ai suggéré qu'on l'accueille à la gare à son retour pour lui tirer dessus. C'est moi qui ai tiré sur Martin, Moriakov et leur copain à la sortie de la banque. C'est moi qui ai recommandé Jacques à Martin, et qui ait prévenu Geneviève qu'ils voulaient tuer Berthauld. C'est moi qui ai fait en sorte qu'Agnès soit adoptée par les Dalphonse, pour qu'ils aient une personne de plus à laquelle tenir, une personne de plus qui puisse leur être arrachée. C'est moi qui ai tiré le premier coup lorsque tout le monde rangeait ses armes dans la bicoque de la rue de la marche. C'est moi qui ai contacté la police pour que vous sortiez tous par derrière et que vous passiez par le défilé étroit où les loubards, que j'avais également prévenus, puissent vous tendre une embuscade. C'est moi qui ai tué Adeline, pour la simple raison que Robert avait tenu à elle – et pour relancer le feu de la guerre. C'est moi qui ai acheté de la pâte à choux et qui l'ait remplie de crème chocolat-cyanure, vanille-ciguë et myrtille-belladone. C'est moi qui ai tué Berthauld, qui ai dit à Romi où trouver Martin, qui ai tué Romi après qu'il ait tué Martin. C'est moi qui t'ai persuadé de tuer tes hommes un à un, c'est moi qui ai tué Dufour à l'instant. Maintenant passons aux choses sérieuses. Moriakov s'est enfui avec la petite Agnès. Je dois les retrouver pour les tuer et ça risque de prendre du temps, et le temps c'est de l'argent. Alors tu vas me signer une procuration pour que je puisse retirer tout ton argent sale de ton coffre en banque, et ensuite je te tuerai.

— Et si je refuse ? riposta Jules.

— Dans ce cas je te tuerai et j'écrirai moi-même. Je suis un bon faussaire. Je ne te fais écrire que par manque de temps.

— Je le saurais, si tu étais un bon faussaire, rétorqua Jules, récalcitrant.

— Ne fais pas l'enfant, Faraud, lui dit Gaspard en le saisissant par les cheveux pour lui rapprocher la tête du papier. Mes états de service parlent pour moi. Tu ne t'es pas rendu compte qu'Adeline et André ne s'étaient jamais rencontrés, pas vrai ? Écris. »

La révélation frappa Jules au moins aussi fort que Gaspard l'instant d'après quand il se rendit compte que Jules ne bougeait pas.

« Écris. » répéta Gaspard.

Et il y avait dans son ton monocorde quelque chose d'extrêmement perturbant, de bien plus terrifiant que toutes les menaces qu'il aurait pu proférer.

« Mais pourquoi tu m'en veux autant ? s'exclama Faraud en signant sa procuration d'une main tremblante.

— Ne te donne pas tant d'importance, répondit Gaspard. C'est à chacun d'entre vous que j'en voulais. Mais j'admets que j'avais une dent particulière contre André, Victor, Robert et toi. Ne t'impatiente pas, je vais tout te raconter. »

Il s'assit sur le bureau et tira deux coups de feu presque à bout portant, brisant le bras gauche et le genou de Faraud.

« Il était une fois, une jeune femme, qu'on appellera Pauline, épouse de mineur de fond du Nord, qui voulait avoir un fils. Au bout de deux ans de mariage, elle fut bénie non pas par une simple grossesse mais par une double, car elle attendait des jumeaux. Hélas, l'accouchement fut difficile, et non seulement l'un des jumeaux mourut à la naissance, mais elle faillit y passer elle-même. Son fils survivant fut un peu négligé, peut-être, parce qu'elle avait une santé précaire et que les hommes de la famille étaient à la guerre et les femmes de la famille à les remplacer dans la mine. Elle désirait ardemment avoir un autre enfant, mais sa santé l'en empêcha pendant six longues années. Enfin, elle conçut de nouveau. Un beau petit ange de douceur qu'on nommera Théodore, orphelin de père deux mois avant sa naissance à cause d'un coup de grisou. Théodore était la joie de vivre de la maison, le seul à pouvoir donner le sourire à Pauline. Son grand frère ne pouvait même pas lui en vouloir d'être plus aimé que lui par leur mère, car lui-même préférait son petit frère, ce petit ange, à sa propre personne. Oh, bien sûr, certains diront que ce grand frère était un peu dérangé. Il n'avait pas d'amis, il parlait tout seul... que ce soit en raison de la mort de son jumeau à la naissance ou de son enfance négligée, personne ne savait. Mais une chose était sûre, le grand frère aimait son petit frère. Un jour, un riche oncle parisien mourut. La jeune femme, qui n'était plus si jeune, emmena ses enfants à Paris pour entendre de la bouche du notaire les dernières volontés du défunt. L'aîné avait quatorze ans, et le petit Théodore, si tendre, si cher aux cœurs de tous, en avait huit. À la surprise générale, l'oncle s'était montré généreux. Il laissait à Pauline de quoi subvenir aux besoins de sa famille, bien qu'il spécifie que si elle devait mourir avant la majorité du premier de ses enfants, tout passerait à un cousin par alliance. Heureuse d'être aisée pour la première fois de sa vie, la mère emmena ses enfants avec elle à la banque pour transférer l'argent dans le Nord. Mais une fois à la banque, quatre malfaisants, qu'on appellera Robert, Jules, Victor et André, au hasard, entrèrent avec des armes et déclarèrent qu'il s'agissait d'un braquage. Pour s'assurer de la coopération des clients et des banquiers, ils saisirent Théodore et lui braquèrent un pistolet sur la tempe, alors même que sa mère les suppliait à genoux de la menacer à la place de son fils préféré, de sa seule joie de vivre. Difficile de dire pourquoi, mais Robert, qui tenait l'arme, tira à un moment. Le petit Théodore mourut. Les coupables ne furent jamais arrêtés car le pire d'entre eux avait disparu du pays et que les autres n'étaient pas identifiables. Le petit garçon se retrouva seul avec sa mère à l'enterrement du petit Théodore. Puis seul tout court quand celle-ci se donna la mort deux semaines plus tard. Il naquit alors dans le cœur du petit garçon une conviction : ces quatre malfaisants avaient détruit tout ce qui comptait pour lui, il leur rendrait la pareille. »

Gaspard s'étira la nuque pour ne pas s'engourdir et poursuivit :

« Tu auras deviné que le petit garçon se nommait Gaspard Odon. »

Voyant que Jules avait presque fini sa procuration, il lui tira également une balle dans le ventre, pour le plaisir ou peut-être pour qu'il se vide de son sang plus rapidement – lui accorder une mort rapide et propre n'était pas dans ses projets.

« Depuis ce jour, j'ai été incapable d'éprouver la moindre émotion. Cela signifie que je n'éprouve pas le moindre remords pour cette guerre que j'ai provoquée, pour les morts que j'ai semés. Je suis incapable d'éprouver la moindre pitié pour toi, ou pour les autres. J'aurais pu simplement poignarder Robert dans le dos et te tuer au détour d'une ruelle. Mais comme vous m'aviez tout pris, j'ai voulu me venger, non pas par le sang de vous quatre, mais par le sang et la ruine de tous ceux qui vous ont jamais été chers. Il ne reste que Moriakov et Agnès sur ma liste. Je suis arrivé un peu tard pour les cueillir et ils m'ont filé entre les doigts. Je vais quitter la ville, changer d'identité, mon visage est suffisamment passe-partout pour que la boulangère ait identifié Jacques à ma place, les gens m'oublieront. J'ai envoyé des aveux complets à la police, et dès que tu seras mort je partirai à la recherche du Russe et de sa poupée. Pourquoi ces aveux, qui compromettront ma quête, me demanderas-tu ? Parce que sans témoins pour la raconter, ma légende ne prendra jamais forme. Dans vingt ans, trente peut-être, les mères menaceront leurs enfants de ma venue s'ils ne sont pas sages. Le croquemitaine ? Poussiéreuse idole d'un autre âge, oublié le croquemitaine ! Le gasparodon, quatre syllabes qui veulent dire ''Moi'', et qui ne voudront plus rien dire, plus que la peur et la raison compulsive pour laquelle on veut que les rues soient éclairées la nuit. Il y a quelque chose de sublime là-dedans vois-tu. Tant donner la mort pour finir par la transcender, par devenir immortel. Les aveux complets, signés, tout. De A à Z. Depuis 1943, et la Milice, jusqu'à 1949, où tu meurs assassiné... c'était moi. C'était moi. C'était toujours moi. Mais ils ne m'attraperont pas. Jamais. On n'attrape pas une légende. On ne la mène pas à la guillotine. Ou il n'y a plus de légende. La seule mort qui attend une légende, c'est l'oubli. L'oubli, et le néant. »

Bien sûr à l'issue de ce monologue, Jules Faraud était déjà mort. Gaspard Odon ne regrettait pas de s'être attardé. Il n'aurait pas aimé, d'abord, le laisser agonisant et se faire ensuite poignarder dans le dos des années plus tard si quelqu'un était intervenu à temps pour le sauver. Et, ensuite, pour recommencer une nouvelle vie de zéro, il lui faudrait de l'argent, et Jules Faraud en possédait en quantité. Il récupéra la procuration, qui avait été épargnée par le sang, la plia, la mit dans sa poche. Se dirigeant vers la porte de son ancien employeur, Gaspard remarqua son téléphone, posé sur une desserte à l'écart. Le combiné également. Décroché.

Il a eu le temps d'appeler la police avant que je n'arrive... songea Gaspard.

Lui restait-il assez de temps pour mettre le feu à la maison avant de partir ?

Un bruit de moteur – plusieurs moteurs – le fit se précipiter à côté de la fenêtre, dans un angle tel qu'il voyait l'extérieur sans en être vu. Il écarta un voilage blanc et aperçut deux véhicules de la police, un devant la grille, l'autre qui faisait le tour. Il n'avait même pas le temps de partir tout court.

Il se laissa glisser le long du mur jusqu'au sol. Il eut un rictus – pour la première fois depuis vingt ans – et se prit le visage entre les mains, avant de passer les doigts dans ses cheveux. Il n'avait pas prévu de mourir cet après-midi là, mais...

« J'ai eu tort... » murmura-t-il comme pour lui-même.

Il fixa le corps sans vie de Faraud et lui dit, plus fort :

« J'ai eu tort, tu entends ? »

Il se releva, sortit son arme. Sa main gauche tremblait. Est-ce qu'avoir accompli sa vengeance le libérait de sa malédiction – de sa maladie ? Ou n'avait-il simplement jamais été si près de la mort ?

« On ne mène pas une légende à la guillotine... murmura-t-il en rechargeant son pistolet. Mais on peut la faucher dans son arrestation. Les voilages volent au vent, le verre se brise, Gaspard Odon sort dans le souffle chaud de fin d'après-midi... le mistral secoue ses boucles blondes, le soleil l'éclaire par derrière... un policier, trop hâtif ou se sentant menacé, qui sait, tire... Une fin sublime... La seule fin valable pour une légende... »

Il envoya une chaise dans la porte vitrée et sortit par le trou pratiqué dans le verre. Un policier lui ordonna de lâcher son arme. Le vent souleva son manteau, en faisant une ombre, ou une grande aile noire. Gaspard leva son arme. Un coup de feu retentit.

Il tomba.

La seule fin valable pour une légen

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