Chapitre cinq, partie II

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Adeline eut un ricanement, haussa les épaules et dit :

« Ouais, trahir tes filles et toi... Si vous n'avez rien d'autre à me dire, je vais refermer la porte. J'ai vécu six ans sans entendre parler de vous et je ne m'en porte pas plus mal. »

Françoise glissa son pied dans l'embrasure, bloquant la porte.

« Je m'appelle Françoise Adeline Dalphonse. Je porte le nom de mon père mais c'est ton prénom que je porte en second. Tu ne penses pas que ça a une importance quelconque ?

— Si tu crois que je vais me plier en quatre pour faire plaisir à toutes les Adeline du monde, riposta-t-elle avec mauvaise foi, tu te fais des idées.

— Tu as juré de prendre soin de nous si nos parents mouraient, c'était ça l'idée de départ ! cria Françoise.

— Ouais,mais il vous reste un parent.

— Lorsque mon père est mort, tu as choisi de fuir !

— T'as bien choisi ton moment pour me le reprocher, t'es adulte maintenant ! T'as plus besoin de personne !

— Non, il reste six mois ! rétorqua Françoise. Six mois de trêve.

— Alors pourquoi êtes-vous là si une trêve a été déclarée ? s'enquit Adeline, goguenarde.

— Parce qu'elle a été enfreinte, dit doucement Geneviève en poussant Agnès vers Adeline. Si les Grands de la pègre commencent à manquer à leur parole, le terrain devient dangereux. C'est pour ça que je veux te confier Agnès. Françoise est adulte, certes. Mais Agnès est loin de l'être. »

Adeline eut l'air d'hésiter, ouvrit sa porte pour sortir, forçant Françoise à reculer pour lui laisser le passage, et lâcha :

« Si les Grands de la pègre commencent à manquer à leur parole, la seule chose qui puisse assurer ma sécurité est une neutralité complète. Désolée, Geneviève. »

Et elle rentra chez elle en claquant la porte avant que Françoise n'ait pu de nouveau mettre son pied dans l'embrasure. Geneviève soupira et dit :

« On ne peut pas l'y forcer, elle ne protégerait pas vraiment Agnès. Il va falloir trouver un autre moyen.

— Mais quel autre moyen ? demanda Françoise en marchant avec sa mère et sa sœur vers les grilles du parc. Tu disais qu'elle était la seule personne neutre en qui tu aies confiance.

— Je l'ignore encore. Mais ce que je sais, c'est qu'Agnès ne sera pas une victime collatérale de cette guerre. Nul enfant de huit ans ne devrait avoir à souffrir d'une guerre d'adultes.

— Sages paroles, dit la voix placide de Gaspard Odon, les cueillant à la sortie du parc. Madame, Mesdemoiselles. »

Il se décoiffa poliment. Une main tenant son chapeau, l'autre le long de sa cuisse. Il n'était pas armé – ou, du moins, il n'avait pas d'arme à la main. Geneviève toisa le transfuge et demanda :

« Qu'est-ce que tu fais là ?

— J'enquête, répondit Gaspard, du même air impassible qu'elle lui avait toujours connu.

— Si c'est une enquête en interne que Jules t'a demandé, tu es loin de chez toi.

— Je profite de l'enquête interne pour élargir le champ de mes questions.

— Et tu élargis dans quelle direction ?

— Temporelle. Plus précisément, la nuit du douze novembre 1943. »

Geneviève se tourna vers Françoise et lui dit :

« Prends donc Agnès et sa valise et va les mettre dans la voiture. J'arrive.

— Pour être franc, intervint Gaspard, je n'aurais rien contre un chauffeur. Mais je ne veux pas m'imposer.

— Tu ne pourrais pas t'imposer même si tu le voulais, dit Geneviève tandis que Françoise et Agnès s'éloignaient. Parce que je ne te ramène pas avec moi. Dis-moi ce que tu as à me dire avant que je ne parte. Tu as toute mon attention. »

Gaspard hocha la tête en remerciement, et reprit :

« Douze novembre 1943. J'étais le plus avancé vers la porte. Je me suis retourné quand elle s'est ouverte. La fusillade a éclaté aussitôt, mais je suis sûr d'une chose : les deux premiers tirs venaient de derrière moi – de l'intérieur du garage, donc. L'un des Miliciens est tombé sans tirer, l'autre a ouvert le feu aussitôt, et l'Enfer s'est déchaîné. Je me suis pris une balle dans le bras, j'ai tiré aussi, en trois minutes les quatre Miliciens étaient morts ou sonnés et nous... Monsieur Dalphonse était mort, Faraud, Grivois et moi blessés. Mais ce qui me perturbe, c'est que si le premier coup a été tiré si vite, c'est qu'un flingue était déjà sorti avant que la porte ne s'ouvre - puisque la Milice avait déjà ses flingues dégainés en entrant et n'a tiré qu'en second. Cela signifie qu'un flingue a été dégainé en pleine trêve. Lequel de nous six, ce soir-là, était prêt à rompre la paix provisoire ? C'est ce genre de questions que je me pose dans mon enquête. »

Geneviève ne voulait pas montrer son intérêt pour l'affaire et l'interrogea :

« Et quel rapport avec l'enquête actuelle ?

-Monsieur Dalphonse était trop prudent pour faire ça. Si cela peut éviter de déclencher une guerre, je peux toutefois vous assurer que ce n'était pas non plus Monsieur Faraud. Il était penché sur la carte de la ville et les deux mains en évidence sur le capot. Mais...

-Mais ? l'encouragea Geneviève.

-Faraud comme Dalphonse étant hors de cause, reprit Gaspard de son habituelle voix monotone, un homme de main incontrôlable est dans la nature à tuer comme bon lui semble. Si vous voulez éviter une guerre autant que Faraud le veut, autant que vous le sachiez. Celui qui a tiré sur vos hommes est peut-être le même que celui du douze novembre quarante-trois. Sûrement, même. Malgré le temps qu'il aura pris à récidiver, quelles sont les chances que deux hommes de main incontrôlables soient dans les bandes ? Il est dans l'intérêt des deux groupes de l'arrêter avant qu'il ne fasse plus de dégâts. Il cherche visiblement à provoquer une guerre. Il est dangereux.»

Geneviève éclata de rire et dit à Gaspard, de la foudre brute dans les yeux :

« Jules est malin. Il t'envoie avec tes chiffres, tes manières logiques, scientifiques et ton assurance, me déclarer qu'il n'est pas responsable, en accusant un quelconque homme incontrôlable dont tu ignores l'identité des crimes de Faraud. Eh bien ça ne marchera pas. J'ai cru comprendre que c'était toi que Jules a chargé d'enquêter sur le tireur. Fais-le. Fais-le vite. Tu parles d'éviter une guerre, il te reste un mois pour cela. Aucun artifice, aucun bouc émissaire obscur ne sauvera Faraud si lui et toi échouez à me livrer le véritable traître. Je le ferai identifier par mon témoin. »

Elle savait pertinemment que Lejean avait dit qu'il ne saurait pas l'identifier si on les plaçait face à face, qu'il avait simplement reconnu un homme de Faraud sans pouvoir en dire plus. Mais cela, la bande Faraud n'était pas obligée de le savoir.

« Et si vous me livrez n'importe quel péquenaud pour arrêter ma rage, finit-elle, si vous me livrez un faux coupable pour détourner ma colère, elle n'en sera que plus forte. Voilà le message que tu peux porter à Jules s'il te demande comment la petite opération de manipulation s'est passée. »

Gaspard inclina légèrement la tête comme pour signaler qu'il se soumettait au bon vouloir de Geneviève et il se recoiffa de son borsalino tandis que Geneviève montait dans la voiture, jusqu'à laquelle il l'avait raccompagnée en parlant. Françoise était debout contre la portière arrière fermée.

« Dis, Gaspard, s'enquit la jeune fille alors qu'il commençait à s'éloigner. Tu ne sursautes jamais. Tu n'es jamais étonné. Est-ce qu'une chose t'a jamais pris au dépourvu ?

— Oui, répondit Gaspard en haussant légèrement les épaules.

— Quoi donc ? Demanda-t-elle en se rapprochant de lui, un sourire mutin aux lèvres, enchantée de faire parler le traître.

— La mort de Monsieur Robert, dit Gaspard d'un ton qui aurait été froid si il n'était venu d'un homme qui n'exprimait jamais rien. J'ai toujours su qu'elle serait violente et sanglante – il n'y a guère d'autre mort possible dans notre métier – mais j'admets que les quatre miliciens étaient une surprise. »

Françoise eut un geste de recul et marmonna entre ses dents :

« Tu sais parler aux femmes, toi. »

Puis elle se réfugia dans la voiture sous l'oeil impassible de Gaspard qui repartit de son pas toujours égal.

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