Chapitre onze, partie II

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« Tes renseignements étaient bons, Jacques, dit Jules en lui tendant ses jumelles. Ils sont en train de livrer. Je sais pas comment t'as su pour l'entrepôt, mais le lieu était bon. Pour la date je soupçonne que c'était juste du hasard. »

Jacques ne voulut pas avouer qu'il connaissait l'existence de l'entrepôt parce qu'il avait fouillé les poches de Gaspard en son absence et trouvé une carte routière datant de sa période chez les Dalphonse, marquée de tout ce qu'il fallait, et encore moins qu'il avait effectivement suggéré la date au hasard. Il se sentait coupable d'avoir fait les poches à son... ami était-il le bon terme ? Peu importe. À son camarade de bande, mais la dernière fois qu'il avait voulu lui rendre service, il s'était retrouvé bien profond dans les ennuis, et il estimait que se servir de Gaspard à son insu pour regagner les faveurs de son oncle n'était que justice, d'autant qu'il ne mettait pas Gaspard dans les ennuis lui-même.

« Pourquoi as-tu envoyé Gaspard faire le guet avec l'une des DS ? s'enquit subitement Jacques.

— Parce qu'il était le seul à qui il restait des munitions à la fin de cette fusillade que tu avais commencée et il ne s'en est pas servi pour tirer sur Geneviève, riposta Jules. Je lui fais confiance jusqu'à un certain point, mais s'il n'est pas capable de tirer sur Geneviève il nous sera plus utile à faire le guet qu'à lancer l'assaut. »

Le raisonnement se tenait.

« Je serais prêt à tuer des gens pour toi, Tonton, dit subitement Jacques. Tu le sais, pas vrai ?

— Mon petit, c'était mignon quand tu avais quatre ans, riposta Jules. Maintenant que tu es dans la pègre, c'est un pré-requis.

— Je veux dire, je te suis fidèle.

— Tu restes la personne pour laquelle on est partis en guerre. »

Jules ébouriffa les cheveux de son neveu et ajouta :

« Mais après tout, je n'aurais pas dû avoir le cœur tendre et accorder cette trêve à Geneviève, au départ. Tu corriges une erreur que je commençais à regretter d'avoir faite. Je ne peux pas t'en tenir rigueur. »

Puis il se tourna vers ses porte-flingues – André était là, avec Grivois et Renard ainsi que trois autres.

« Les gars, on peut y aller, dit-il. Ils ne s'attendent pas à notre assaut. Ne vous laissez pas charmer par le joli minois et la jeunesse de la fille Dalphonse, elle est au moins aussi bonne tireuse que sa mère. »

Et il parlait d'expérience, pour les deux parties de l'avertissement, car il avait vu un de ses hommes se faire tirer dessus cinq fois par Françoise Dalphonse qui l'avait ensuite achevé au couteau, ayant atteint cinq fois sa poitrine sans parvenir à le tuer sur le coup, après l'avoir convaincu de l'épargner avec ses grands yeux de biche affolée. Comme Martin, comme André, Jules n'était pas du genre à tuer de sang-froid, ou du moins pas sans une bonne raison. Geneviève et Françoise, peut-être était-ce leur sang andalou, avaient toujours une bonne raison pour tuer, et ne s'embarrassaient pas de considérations comme la propreté ou la rapidité de la mort de leurs victimes. Des mauvaises langues auraient pu prétendre qu'elles étaient assoiffées de sang et aimer voir celui-ci gicler quand elles tuaient, mais les mauvaises langues n'auraient pas survécu longtemps à de telles assertions.

Les hommes de Faraud sortirent leurs revolvers et se dirigèrent vers l'entrepôt, à l'intérieur duquel les Dalphonse avaient disparu. Les Dalphonse, mais ni Moriakov ni Martin, qui étaient encore à côté de la voiture. En voyant arriver les porte-flingues ennemis, Martin poussa Moriakov vers l'intérieur en sortant son revolver et lui lança :

« Va prévenir la patronne. »

Puis il tira sur Renard, le premier de la ligne d'assaut, l'atteignant à la jambe et le faisant tomber. Une fois celui-ci plus ou moins immobile, il lui tira une balle dans la tête, l'achevant, et vida le reste de son chargeur dans la direction générale des hommes de Faraud avant de bondir dans l'entrepôt et de refermer les portes, les balles sifflant autour de lui. Moriakov avait rattrapé les femmes et Geneviève lui avait confié la protection de Françoise. Elle revenait désormais en arrière pour aider Martin. Celui-ci, la voyant arriver, échangea un regard avec elle. Elle hocha la tête, se mit à couvert, il rouvrit la porte et elle abattit – ou du moins blessa grièvement - deux des hommes de Faraud, puis Martin balança le battant à la figure de ceux qui continuaient d'arriver et courut au milieu des vieilles caisses.

« Monte à l'étage, lui ordonna Geneviève en le couvrant. Il y a plus de cachettes. »

Il obéit, elle le suivit, chacun couvrant l'autre dans leur fuite commune. Ils arrivèrent au milieu de vieilles caisses empilées, de matériel de bricolage, même de quelques tables renversées. Une petite porte protégeait vaguement – car le mur dans lequel elle était encastrée était vitré, ce qui réduisait quasiment à néant la protection – un vieux bureau, un téléphone noir et une pile de classeurs.

Les Faraud arrivèrent à l'étage, se mirent à couvert entre les caisses, et tous commencèrent à se mitrailler depuis leurs abris, personne n'atteignant personne. Geneviève tenta plusieurs fois un mouvement tournant pour les surprendre mais échoua à chaque fois. Elle était sur le point d'abandonner la lutte furtive et, à l'instar de Barbe-Noire, de se tresser des mèches à explosif dans les cheveux (parce qu'elle n'avait pas de barbe) avant de foncer, coutelas et pistolet à la main, vers Faraud et sa bande, quand le téléphone de l'entrepôt sonna. Surprise, elle fit signe à Martin de la couvrir et décrocha.

« Allô ?

— Vous n'avez pas désactivé la ligne, constata son interlocuteur. Tant mieux.

— Gaspard ?!

— Lui-même. Évitons les habituelles tentatives de culpabilisation, non seulement ça ne marchera pas mais on n'a pas le temps.

— Comment ça ?

— Tu vas brandir ton plus beau mouchoir, demander un cessez-le-feu à Faraud et le prévenir qu'il faut décamper.

— Pourquoi ?

— La police arrive. Il m'avait placé pour faire le guet, mais à mon humble avis, ce n'est pas par confiance, plutôt parce qu'il me croit incapable de te tirer dessus en face.

— Non, pourquoi je le dirais à Faraud ?

— Parce que ta seule option de sortie est le souterrain qui mène à la rivière juste à côté du collecteur d'égouts, je le sais, c'est moi que Robert chargeait de livrer les armes par là, dans le temps. Je ne suis plus là où on m'avait posté, tu t'en doutes, la police trouverait ça bizarre, une DS noire aux vitres teintées sur une route de campagne. Je t'appelle depuis la cabine de Pont-Matthieu, à deux minutes à pied du collecteur. Si tu sors seule du passage, sans Faraud ni ses hommes, je te descends. Désolé Geneviève, mais je dois être loyal à mon nouveau patron.

— Tu as bien changé, Gaspard.

— Je croyais avoir demandé qu'on évite les tentatives de culpabilisation.

— Fut un temps où tu aurais donné ta vie pour nous !

— Dépêche-toi, Geneviève. Si tu ne convaincs pas Faraud, tu as le choix entre la loi du six octobre mille sept cent quatre-vingt-onze et moi. »

Le prochain son fut la tonalité. Geneviève raccrocha et se tourna vers Martin.

« Rappelle Fédor et Françoise. Je vais négocier avec Jules.

— Qu'est-ce que Gaspard a bien pu te dire ? s'étonna Victor, qui n'avait entendu que le côté de Geneviève dans la conversation.

— Fais ce que je te dis ! » hurla Geneviève.

Songeant qu'on était passé bien rapidement de ''tous les massacrer ou mourir en essayant'' à ''sortons le drapeau blanc'' et qu'il n'y comprenait plus rien, Victor siffla pour attirer l'attention de Fédor et lui fit signe de se ramener. Fédor empoigna le coude de Françoise et la tira à sa suite. La jeune fille ne le suivit qu'à contrecoeur.

Geneviève, pendant ce temps, avait saisi un mouchoir et l'agitait au-dessus de sa tête. Les coups de feu s'espacèrent, puis cessèrent complètement.

« Tu me proposes une trêve, Geneviève ? s'étonna Jules en sortant de son abri.

— Et tu me fais suffisamment confiance pour l'accepter, répondit Geneviève.

— Pas vraiment, disons que j'ai confiance en tes capacités mathématiques. Si tu m'abats il reste suffisamment de mes hommes pour vous réduire en charpie. Quel est le sujet ?

— La police arrive. Je connais un chemin pour sortir d'ici mais mon indic' refuse que je parte sans toi et tes hommes. »

Jules Faraud inclina légèrement la tête, comme intrigué par ce qu'elle disait.

« Et comment je peux savoir que tu me dis la vérité ? s'enquit-il.

— T'as le choix entre la loi du six octobre 1791 et moi, répondit-elle. Et franchement, si tu essaies de délayer pour nous faire tous arrêter, rira bien qui rira le dernier. Françoise peut se faire passer pour enceinte, le temps qu'ils vérifient... disons que si il faut être mesquin à ce point, je sais au moins que le dernier à mourir sera quelqu'un de mon camp, ce qui fera de moi la gagnante. »

Jules hocha la tête et lança à ses hommes :

« Rangez vos armes et en colonne par deux. André, toi et moi on passe en dernier. Ça évitera des désagréments. Geneviève, tu mènes. »

Fédor, qui avait tout suivi mais était moins au fait des lois françaises que la vieille garde des mafieux, demanda à Françoise, au moment où tout le monde se glissait, depuis la cave, dans le passage dérobé qui menait hors de l'entrepôt :

« C'est quoi, au juste, cette loi du six octobre 1791 ? »

Françoise frissonna, ayant souvent entendu parler de cet article du code civil sans être aussi proche de le voir s'appliquer, surtout à elle. Passant une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, elle murmura d'une petite voix :

« Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »

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