Chapitre treize, partie II

5 minutes de lecture

Geneviève jaugea Gaspard du regard, puis songea qu'il l'avait prévenue qu'un porte-flingue avait attaqué ses hommes sans ordre. Qu'il avait peut-être également eu l'intention de protéger la paix et non juste sa bande lorsqu'il avait tué Grivois, qui certes était l'indicateur de la police mais qui était présent la nuit de novembre '43 et était donc également, potentiellement, celui qui avait voulu tuer Robert. Accessoirement, c'était lui qui l'avait appelée une semaine plus tôt pour lui signaler qu'elle devait suivre Berthauld et Romi s'ils le lui demandaient car ils étaient en danger de mort, et d'après Romi, c'était Gaspard qui lui avait recommandé d'aller voir Berthauld et de lui demander s'il n'avait pas reçu de notes bizarres. Bref, c'était Gaspard qui lui avait permis de se rendre compte que Martin était un traître à sa bande et qu'il s'était accoquiné avec Jacques Faraud pour une revanche personnelle.

Geneviève hocha donc la tête et accorda à Jules l'autorisation d'envoyer Gaspard en reconnaissance. Non seulement elle commençait à avoir plus confiance en Gaspard qu'en Martin, mais en plus il lui semblait désormais possible de le ''récupérer'' pour sa bande.

Gaspard s'éloigna un peu et, sans la moindre hésitation, prenant appui sur une brique saillant au milieu du lierre puis sur un gros clou rouillé, monta jusqu'à une fenêtre entrouverte au premier étage. Il passa la main par la fenêtre, l'ouvrit complètement et passa par là.

« Grimpeur-né, reconnut Jules.

-Que veux-tu, on les forme bien, chez nous. » riposta Geneviève.

Moriakov fit le guet par réflexe afin de vérifier que Foulques ne revenait pas dans leur direction, mais Gaspard revint bientôt avec une pochette en carton pleine de lettres.

« Trouvée sous le matelas, annonça-t-il flegmatiquement. Je suggère que nous ne les lisions pas sur place. La police ne les ayant pas trouvées, ça ne leur manquera pas, mais si nous les lisons devant eux, cela risque d'attirer leur attention. »

Jules, Geneviève et leurs hommes respectifs quittèrent la scène du crime sur la pointe des pieds et allèrent lire les lettres chez Lejean, qui avait une chambre de bonne à deux minutes de chez Adeline. Jules, Geneviève, Lejean et Jacques s'entassèrent dans la chambre tandis que Gaspard et Moriakov restaient dehors pour faire le guet. Jules identifia l'écriture d'André sur la moitié des lettres, Geneviève reconnut vaguement celle d'Adeline sur l'autre moitié. Une correspondance enflammée, entrecoupée de craintes que l'une des deux bandes ne découvre leur liaison, une Dalphonse et un Faraud couchant ensemble n'étant pas la meilleure nouvelle à annoncer en pleine guerre. Les lettres étaient datées et avaient commencé six mois plus tôt.

L'une d'elles affichait cependant :

« Adeline, comme tu me l'avais demandé, j'ai mené l'enquête. Tu avais raison, les rapports de l'institut médico-légal avaient raison. Ce n'est pas une balle de la Milice qui a fauché ton frère, c'était un membre de ma bande. Je vais mener l'enquête plus en profondeur, mais j'ai peur de la réponse, car les trois membres de ma bande qui étaient présents ce soir-là me sont tous chers. »

Geneviève saisit la feuille, les mains tremblantes, et murmura :

« Je le savais. Pourquoi ne m'en a-t-elle rien dit ? »

Elle se tourna vers Jules et cria :

« JE LE SAVAIS ! C'est Grivois ou Passeloup qui a tué Robert ! »

Elle partait de ce principe en raison des informations que Gaspard lui avait donné sur la personne qui avait voulu rompre la trêve juste avant l'interruption des Miliciens. Si elle avait pu accuser Jules en toute bonne foi, elle l'aurait fait.

Jules parut surpris par son explosion, puis dit :

« Ils sont tous les deux morts, exécutés par Gaspard, l'un sur mon ordre direct, l'autre indirect. Considère que j'ai remboursé ma dette envers toi en faisant mourir les deux hommes qui ont peut-être tué ton mari.

— Peut-être ? répéta Geneviève. Tu ne fais plus confiance à ton lieutenant, maintenant ? À son jugement sûr ? Oh, c'est vrai qu'il couchait avec Adeline Dalphonse. C'est pour ça que tu l'as faite tuer ? Pour qu'elle ne puisse pas poursuivre l'enquête après la mort d'André ? »

Jules blêmit.

« Alors il ne t'a pas suffi de tuer André, dit-il. Maintenant que tu as tué la femme qu'il aimait, tu veux m'accuser, moi, son meilleur ami, de cet acte ignoble !

— Acte ignoble ? Tu m'accuses, moi, d'avoir tué ma sœur ! s'écria Geneviève. Je te ferais remarquer qu'elle portait le nom de Dalphonse et que personne dans ma bande n'aurait osé la tuer, par peur de représailles. C'est l'oeuvre d'un des tiens, Jacques. Tu n'as aucun contrôle sur ta bande, depuis l'attaque de la banque et encore maintenant. L'un des tiens a dû suivre André, voir qu'il couchait avec une Dalphonse et la tuer pour cela ! Vois qui pourrait être pris de l'idée de suivre André à son insu et tu auras le nom de ton traître. »

Jules rangea les lettres dans leur chemise et tendit le tout à Geneviève :

« Je ne veux rien avoir qui porte le nom de Dalphonse dans ma maison – sauf peut-être ta dépouille, si on en arrive là. Prends ça et garde-le ou brûle-le, donne-le à la police si tu le veux. Peu m'importe. Ma conviction est faite, tu as fait tuer Adeline parce qu'elle a préféré André à ta famille. (il remit son chapeau d'un geste décidé) Au revoir, Geneviève. La prochaine fois qu'on se verra, je tirerai à vue. Tu es prévenue. »

Geneviève récupéra la serviette et le laissa s'éloigner. Puis, quand il eut disparu de sa vue, elle se tourna vers Lejean et dit :

« C'était gentil mais stupide de nous amener ici. Maintenant ils savent où tu habites. Tu emménages avant ce soir au-dessus de la bijouterie. Les Faraud aiment jouer sale, ils n'hésiteront pas à t'attaquer chez toi. »

Pendant ce temps, Jules, Jacques et Gaspard repartaient au garage et à la maison mitoyenne qui leur servait de maison commune. Jacques soufflait sur ses mains pour les réchauffer – on était quand même en décembre – et Jules s'attendrit un instant devant ce geste un peu enfantin.

Mais il fut soudain frappé par l'évidence. Vois qui pourrait avoir l'idée de suivre André à son insu. Jacques. Jacques avait pu suivre André pour voir s'il avait des ennuis, pourquoi il s'éclipsait le soir... il était plus observateur que Jules qui ne s'en était jamais rendu compte après tout. À la mort d'André, il avait pu vouloir récupérer les affaires que celui-ci avait laissé chez Adeline, pour une raison ou pour une autre, et être entré par effraction. Adeline l'aurait surpris, ils se seraient battus...

Non. Non. Jules se ressaisit. Geneviève était presque parvenu à lui faire douter de son neveu, cette petite manipulatrice. Comment pouvait-il croire que sa famille était à l'origine d'un tel acte, alors même qu'André était leur héros... et que le meurtre d'Adeline criait le nom Dalphonse.

Pour le meurtre de Robert, par contre, ça n'était pas passé loin. Parce qu'il n'avait achevé le milicien blessé que pour faire bonne mesure, étant donné que c'était lui-même, Jules Faraud, qui avait profité de la confusion générale pour tuer Robert.

Annotations

Vous aimez lire Arsène le Conteur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0