Chapitre premier, partie II

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Le Russe savait bien, lui, qu'il fallait des bonnes voitures quand on volait, pas des épaves dont même la casse avait honte. Mais entre la fierté de Geneviève qui n'y connaissait rien en voitures mais n'admettait pas qu'on lui donne des conseils qu'elle n'avait pas sollicités (et elle ne demandait jamais de conseils à personne) et les caisses à moitié vides de la bande Dalphonse, on n'avait pas trop le choix et on rachetait des épaves au garagiste qui les avait au préalable désossées puis remontées afin de vérifier qu'il n'y avait pas une pièce intéressante dedans.

« J'en ai marre de me faire tirer dessus, murmura Victor, le surprenant dans ses pensées, qui s'étaient envolées vers les nouvelles Citroën.

— Sans blague ? répondit le Russe.

— Je veux dire, quand j'ai rejoint la bande Dalphonse – et crois-moi, c'était au tout début, il n'avait même pas encore épousé sa bourgeoise – je pouvais, en gros, me faire tirer dessus par les flics, ou par les membres de la bande de Faraud – ouais, la scission entre les deux est intervenue après mon arrivée, je suis dans le circuit depuis si longtemps que ça. Mais il y avait une raison à cela. Les flics, c'était parce que j'enfreignais la loi et que je mettais des civils en danger. Bon, c'est de bonne guerre. Les gars de Faraud ? Pour des histoires de territoire ou je sais pas quoi, pour des histoires de rivalités et de guerres de gangs... franchement ça ou la police, pour moi c'était kif-kif, je comprenais pas forcément ce qu'il se passait mais je savais qu'il y avait une raison pour qu'on me tire dessus, et je savais quoi faire et quoi dire pour éviter ça. Et puis, en '43, il y a eu ma première fusillade accidentelle. Quatre ou six gars avec brassards de je sais même plus quel contingent d'occupation ont commencé à nous tirer dessus je sais même plus pour quoi. Le couvre-feu peut-être ? Je me suis retrouvé dans le maquis pour protéger tous les autres en endossant les meurtres – longue histoire – et là aussi, on m'a tiré dessus assez souvent. La guerre finie, je pensais que ça se calmerait, et ça s'est calmé pendant quelques temps, je l'admets. Mais là on fait notre boulot peinard, et on se fait canarder. Les risques du métier, me diras-tu. Mais non ! C'est là le drame ! Un policier nous tirerait pas dessus comme ça depuis un toit ou une ruelle ou je ne sais où d'où on le voit pas. Et les gars de Faraud peuvent pas nous tirer dessus pour encore six mois parce que la Trêve s'arrête à la majorité de l'aînée Dalphonse. Conclusion : j'en ai marre de me faire tirer dessus sans savoir pour quoi ni par qui.

— Si ça peut te consoler, dit Lejean en ouvrant le coffre depuis l'intérieur – il avait rampé sous les sièges, la mallette toujours à la main – je vais sans doute te tirer dessus si tu continues de parler, et tu sauras par qui et pour quoi. »

Avant qu'ils n'aient pu réagir, une fourgonnette s'arrêta devant eux, la vitre conducteur baissée, et Geneviève Dalphonse leur lança :

« Montez, bandes d'idiots ! »

Les trois s'empressèrent de prendre place à l'arrière tandis qu'elle redémarrait sous la mitraille. Une dernière balle perça la toile de la fourgonnette et atteignit le Russe à l'épaule. Lejean passa de l'arrière à l'avant quand ils se furent éloignés des lieux et se laissa tomber sur le siège passager.

« Je n'aime pas avoir d'imbéciles sur mon siège passager, lui signala Geneviève en prenant un virage bien plus serré que nécessaire.

— J'ai l'argent, protesta Lejean en exhibant sa mallette.

— Tu dis ça comme si c'était censé apporter un contre-argument, dit Geneviève. Et l'argent m'appartient, donc il peut difficilement arranger ton cas. Dégage et envoie moi Martin.

— Il se vide de son sang à l'arrière.

— Sans blague, tu crois que j'avais pas remarqué quand il est monté ? riposta Geneviève. Tu commences à me fatiguer, Lejean. »

Celui-ci ne voulut pas se mettre à dos la Patronne et rampa vers l'arrière. Le Russe lui tendit la boîte de premiers secours qui se trouvait sous le siège et lui dit :

« Trouve-moi des bandages.

— Fais-le toi-même, marmonna Lejean avec mauvaise humeur.

— Je peux pas, j'ai l'épaule en compote. »

C'était un bon argument, Lejean devait en convenir. Il ouvrit la boîte, sortit des compresses et tout ce qui était nécessaire et à portée de main pour bander des blessures par balle et commença à s'affairer entre l'épaule du Russe et la jambe de Victor Martin, qui s'était hissé vers l'ouverture dans la cloison séparant l'avant de l'arrière de la camionnette et faisait son rapport à Geneviève Dalphonse, laquelle prenait tous les raccourcis pour revenir aussi vite qu'elle le pouvait à l'arrière-cour de la bijouterie Dalphonse.

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