1. Loup
— Non, Simon, les crêpes dans le frigo, c’est mon repas. Pas touche.
— Ouais, mais y’a pas d’autres ingrédients pour cuisiner quoi que ce soit, je fais quoi, moi ?
— J’ai dit : pas touche. Je vais chercher un truc dans un casse-croute pour ce soir. On ira faire les courses demain, après le boulot.
— Magne-toi, je crève de faaaaim…
Simon accroche le téléphone et je me retrouve à marcher dans ce froid hivernal, alors que la neige tombe doucement autour de moi. Notre appartement n’est pas si loin que ça de mon lieu de travail et nous vivons près de plusieurs épiceries. Donc, nous pouvons nous déplacer à pied un peu partout. Simon a une auto, mais il s’est cassé le pied l’autre jour et maintenant, je dois jouer à la nounou pour lui rendre quelques services ici et là. Ces hommes hétéros, j’vous jure. Ça se dit virils et capables de tout faire, puis une fois qu’ils tombent malades, c’est la fin du monde.
Simon n’est pas seulement mon colocataire ; c’est mon cousin. On a pratiquement grandi ensemble comme si nous étions frères depuis l’époque des couches et des biberons. Mais bon, je ne sens de plus en plus l’envie de quitter notre appart’ pour aller vivre dans un endroit plus tranquille. J’aime bien notre ville, mais des fois la vie à la campagne me manque. Je vivais à la ferme quand j’étais gosse… enfin, même quand j’étais ado. Mes parents étaient des fermiers avant de prendre leur retraite. Maintenant, mes cousins ont pris la relève avec ma grande sœur.
Une voiture passe près de moi alors que je marche sur le trottoir et m’éclabousse un peu sur les souliers. Je pousse un juron au contact de l’eau givrée qui passe à travers mes semelles et regarde dans tous les sens pour un endroit où je pourrai me réchauffer. Je décide d’aller me réfugier dans le bar le plus proche. Sans prendre la peine de lire l’écriteau auquel c’est affiché le nom de l’entreprise.
Lorsque je rentre, une odeur de steak me chatouille les narines. On l’a frit avec des oignons, je crois. Ce n’est pas un simple bar. Un resto bar, donc ? Je ne reconnais pas cet endroit. Je n’ai pas l’habitude de marcher dans cette ruelle, peu importe la température. Parfois quand j’ai envie de bouffer des trucs de resto, je fais livrer tout ça chez moi.
Il y a plusieurs personnes qui sont assises au fond de la grande pièce, qui mangent ou discutent. Un peu plus loin, deux femmes qui jouent aux cartes alors que l’une d’entre elle boit une bière. Je crois que je vais acheter quelque chose ici pour Simon et je retournerai chez nous, une fois que j’aurai terminé de sécher mes pieds près du calorifère qui se trouve tout près du comptoir.
C’est alors que je vois un grand roux sortir des cuisines, à ma gauche. Il transporte dans ses mains deux assiettes différentes remplies d’ailes de poulets et de frites. On dirait un grizzly dont la fourrure serait d’un orange foncé. Il me dépasse d’une tête et demie, je crois. Très grand. Il me donne le tournis alors qu’il passe devant moi. Mais ce n’est pas qu’un grand homme. Il est aussi très corpulent. Immense, même. Il me frôle le coude, au passage, et se raidit sur place afin de ne pas perdre ses assiettes.
— Oh, pardon, je ne vous ai pas remarqué ! dit l’homme d’une voix caverneuse, mais chaleureuse, après avoir tourné la tête vers moi.
Son regard émeraude se pose sur moi, perplexe. Il m’affiche un petit sourire.
— C… Ce n’est rien, je lui réponds un peu gêné.
Il se tourne alors en direction des deux femmes et se dirige vers leur table avec les assiettes. Il porte un très grand tablier qui lui descend jusqu’aux genoux. Sa longue chevelure est attachée avec deux baguettes, ce qui lui donne un style charmant et mystérieux. Il soigne bien son apparence, malgré ce que les gens qualifieraient de défauts. Même son épaisse barbe est finement taillée par endroits. C’est là que je remarque que je suis en fait dans un bar gay. Avec tous les drapeaux arc-en-ciels et de la fierté trans. Évidemment, j’aurais dû m’en rendre compte avant. Nous vivons après tout près du quartier gay de la ville. Et moi, dans tout ça, je ne sors que très peu de chez moi ; même si je fais partie de leur communauté. Socialiser, ça me stresse trop, en dehors du travail. Donc, je limite mes sorties autant que possible.
Je commence à grelotter. Oh, pauvre con que je suis ! J’ai oublié de me réchauffer. Je m’approche alors du calorifère près du comptoir et j’ôte mes souliers pour jeter ce qu’il y a comme liquide fondu, dans une corbeille. Je crois que les gens qui travaillent ici ont déjà vu plus étrange comme comportement. Mais ah… oh, cette chaleur me fait tellement du bien ! Je me réchauffe aussi les mains près de ce radiateur, tandis que j’entends quelqu’un chantonner derrière moi. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule et remarque que le grand ours bedonnant se trouve à présent derrière le comptoir et qu’il a commencé à laver une assiette sale dans l’évier.
Il est rare que je croise des gens aussi… grands et gros que lui. Mais lui, je ne sais pas pourquoi, il déborde d’une énergie qui me plaît. Il discute à présent avec un client qui est venu payer son repas au comptoir, car il est sur le point de partir. Tous deux ont l’air de bien se connaître. Ils rient de bons cœurs avant que le client parte du resto bar par la porte qui se trouve tout près de moi. Une autre porte que celle que j’ai prise pour entrer, plus tôt.
— Eh bah, il doit faire un froid de canards dehors si vous êtes en train de vous réchauffer, mon bon monsieur, dit l’ours qui se tourne vers moi. Êtes-vous ici pour commander un truc ?
— M… Moi ? je dis en faisant volte-face. Ah… Ah oui, c’est vrai, une commande…
Je blanchis comme un drap. Foutue anxiété. Même pas fichue de me donner un moment de répit alors que je rencontre un type intéressant pour la toute première fois. Quelque chose en lui me fait perdre tous mes moyens. Est-ce la grandeur ? La chaleur dans sa voix ? Son gabarit exagéré ? Son regard de gros toutou ? Quelque chose en lui me perturbe. Non… Pire. Je crois que j’ai le béguin pour cet étranger que je ne connais même pas.
— J… Je… Euh… Des frites. Et euh… des ailes, je bafouille. Pour… Pour emporter !
Pitié, achevez-moi, quelqu’un. C’est trop embarrassant. Qu’est-ce que je fiche ici ?
— Oulah, j’ai déjà vu ce regard mon petit gars, dit le colosse, penaud. Mon apparence t’intimide, pas vrai ?
Je me passe une main derrière ma chevelure et ris nerveusement. Petit gars ? J’ai vingt-quatre ans, quand même. J’ai l’âge légal d’être dans ce bar. Oui, mais bon… Il faut croire que j’ai encore l’air d’un ado, aux yeux de certaines personnes. Je me rase tout le temps en plus, alors je ne fais pas mon âge. Lui, le type devant moi, il doit avoir plus ou moins trente ans. Je ne trouve pas les mots, tellement je suis gêné.
— D… Désolé, je réponds fébrilement. J’ai juste un coup de chaleur, je crois !
— Mm hmm, dit le serveur qui pose l’assiette propre sur le comptoir. Des frites et des ailes pour emporter… Autre chose ? La bière est excellente.
— Euh… non, c’est tout.
Il me jauge un instant avant de s’approcher de la caisse et me fait signe d’approcher pour payer la commande. Comme s’il m’avait hypnotisé, je prends mes souliers et m’approche du comptoir.
— Ah… t’es pas un gamin en fait, remarque-t-il. Pardon pour l’autre commentaire.
— On me le dit trop souvent, en fait…
— C’est la première fois que je te vois dans notre resto. T’es nouveau dans le coin ?
— Ah ? Non. Mon cousin et moi nous vivons ici depuis six mois environ. Je suis juste trop occupé avec le taf.
— Je vois. Eh bah, bienvenue. J’espère que notre bouffe te plaira assez pour que tu reviennes souvent.
Il m’affiche alors son plus beau sourire qui me fait fondre sur place, lorsque je lui tends ma carte débit pour payer la facture. Purée… Ce type… Il est vraiment mignon en fait ! Oh non, oh non, oh non… Il ne faut absolument pas que je tombe sous le charme de quelqu’un. Pas maintenant… Pas maintenant. La dernière fois, le type qui a fait chavirer mon cœur comme ça, il était en couple et il était marié. Pitié, faites que ce soit temporaire. Faites que ce soit temporaire…
Il s’éloigne après m’avoir laissé payer la facture. Je tourne la tête dans sa direction et pose mon regard sur ses généreuses courbes. Oh... il a l’air d’avoir compris qu’il me plaît, alors il se dandine fièrement vers la cuisine, avec une main qui joue discrètement dans ses cheveux. Quel culot ! Serait-il en train de flirter avec moi, ou je me fais des idées ? Avant de disparaître toutefois, il m’adresse un petit sourire et me fait un clin d’œil.
Je déglutis. Non. Je ne rêve pas. Ce type… Ce type me taquine. Il me taquine… et j’en veux plus…
Quelque chose me dit que ceci ne sera pas notre dernière rencontre… Oh purée…

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