3. Loup

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Une semaine s'est écoulée depuis que j'ai rencontré le grizzly roux au resto-bar du quartier gay. Son clin d'oeil coquin et la façon dont il s'est dandiné, m'ont mis dans un tel état que j'ai enfilé mes souliers humides et je suis parti sans même attendre le repas que j'avais commandé pour mon colocataire, Simon. J'étais tellement stressé et embarrassé par ma réaction que j'ai fait machine arrière pour revenir à l'intérieur de l'immeuble. Puis, je me suis assis au comptoir pour attendre qu'il revienne m'emporter le repas.

Je me souviens encore de son sourire lorsqu'il m'a transmis la boîte contenant les ailes de poulet et les frites.

Il m'avait même demandé :

Crois-tu que tu te souviendras où trouver le resto ?

J'ai hoché la tête timidement, puis j'ai absorbé les moindres détails de cet homme dans ma mémoire. Très grand, corpulent et imposant en apparence, mais plus accueillant que je ne l'aurais cru. Une jolie chevelure rousse attachée en queue de cheval haute, avec des baguettes. Une moustache et une barbe épaisses mais soignées, bien entretenues. Un ventre tout rond, mais moelleux auquel j'aurais souhaité m'allonger, enlacer, embrasser...

Je me tape les joues afin de revenir à la réalité. Je travaille en ce moment au bureau, comme éditeur au journal de la ville. Je dois réviser plusieurs textes que je dois rendre dans quelques jours pour être publiés, mais je suis fatigué et je ne rêve plus que d'une chose : revoir ce grizzly roux et lui demander son prénom.

Simon m'a laissé un texto durant la matinée, car il a besoin que j'aille lui chercher un autre repas, quelque part. Il en a marre de manger les crêpes que je prépare sans arrêt, parce que c'est l'une des seules choses que je sache bien cuisiner à part des pâtes ou des hot-dogs. D'habitude, c'est lui qui cuisine tout à l'appart', mais depuis son accident, il a moins envie de nous préparer de la bouffe. Alors nous achetons beaucoup de trucs qui sont déjà préparés d'avance. Il a beaucoup aimé les ailes de poulet du resto-bar, alors je crois que c'est un bon prétexte pour que j'y retourne, tantôt.

Je me demande si le gros nounours sera présent aujourd'hui. J'ai cru comprendre qu'il est le proprio. Simon sait qui il est pour l'avoir croisé à quelques reprises durant ses courses. De grands roux corpulents avec des baguettes dans les cheveux, ça ne court pas dans les rues. Je veux dire, c'est loin d'être commun. Lui, mon grizzly, il a beaucoup d'assurance. J'apprécie qu'il n'a pas l'air de se soucier de son apparence, au point de montrer qu'il est intéressé aux gens. Peut-être qu'il essayait juste de me détendre, ce jour-là. Mais je n'ai pas cessé de penser à lui depuis que je l'ai vu, pour la toute première fois. Simon sait qui il est, mais ne connaît pas son prénom. Il sait par contre que c'est un homme gentil et généreux qui est très apprécié par ses employés.

Tu devrais lui demander un rencard, m'a proposé Simon, hier, alors que nous mangions des mets chinois en regardant un match de foot à la télé – enfin, plus lui que moi, parce que moi, les sports, je trouve ça assommant.

Euh, sans façon ?! Et s'il me rejetait ?

Mec, tu ne vas quand même pas passer le reste de ta vie à te demander si oui ou non, ce type plaisantait avec toi. Fais un homme de toi demain et va voir s'il s'intéresse encore à toi.

Et s'il était déjà pris ? T'as vu ma sale tronche ? J'suis pas fait pour sortir avec qui que ce soit.

Écoute, cousin. Si toi t'es le mec le plus moche de la ville, alors les poules ont des dents. Franchement, t'es beau gosse. Nous le sommes tous dans notre famille. Amandine pense la même chose, et tu le sais.

J'ai soupiré parce qu'il n'avait pas tort. D'une certaine façon, nous sommes plutôt jolis dans notre famille. Simon a toujours été mon plus grand allié et aussi celui qui a fait en sorte que je me sente toujours accepté, malgré que j'étais considéré comme quelqu'un de ringard au lycée. Et Amandine, c'est sa petite amie depuis le collège. Elle viendrait plus souvent nous rendre visite si elle n'était pas occupée avec ses cours à l'université.

L'alarme de ma montre sonne. C'est l'heure du lunch. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. C'est le moment ou jamais de connaître les intentions du grizzly roux. S'il veut réellement de moi ou c'était juste une mauvaise plaisanterie, ce clin d’œil et tout ça. J'aurais très bien pu m'effacer ce type de la tête, comme une personne parfaitement seine d'esprit, mais j'en ai été incapable. Il est dans plusieurs de mes rêves et... nous... Et nous... Oh purée, il ne faut pas que mes collègues me voient rougir. Je sais que je rougis parce que j'ai des chaleurs. C'est toujours comme ça quand mon anxiété vient m'enquiquiner. Heureusement, j'ai les médocs pour me soigner…

Je me lève de mon siège après avoir mis mon ordinateur en mode veille. Le resto-bar n'est pas si loin que ça d'ici, alors je vais en profiter pour y faire un tour. Notre gérant n'est pas si strict que ça et nous laisse travailler en dehors du bureau, tant qu'on est connectés à notre réseau en tout temps. Donc ce n'est pas grave si je reviens au bureau après la pause. De toute façon, il sait que je dois aussi prendre soin de mon cousin.

J'ai mon ordinateur portable chez moi et je compte déjà travailler à partir de ma chambre pour le reste de la journée. Donc ma présence ici, aujourd'hui, n'était qu'une visite obligatoire par semaine. Le reste du temps, le télé-travail fait partie de la plupart de notre quotidien. Et si on a besoin de moi, j'ai mon smartphone. Donc je ne suis pas inquiet.

La seule chose qui m'inquiète pour le moment, c'est que le grizzly ne me reconnaisse pas…

* * *

À ma grande surprise, il n'y a personne d'autre que moi à l'intérieur du resto-bar.

Le proprio est là aujourd'hui, mais je n'ai pas eu la chance de lui parler encore. Il est dans la cuisine et discute avec son cuisinier alors que je suis assis au comptoir et que j'attends qu'on vienne prendre ma commande. Je me demande pourquoi c'est si tranquille alors qu'on est à l'heure du lunch. Peut-être que cet endroit n'est pas aussi populaire que ça. Ce qui est triste, car avoir moins de clients dans ce milieu, c'est aussi moins de pourboirs pour les employés.

Le nounours vient enfin me retrouver en face du comptoir, quelques minutes plus tard, alors que je consulte mes courriels sur mon smartphone. J'en ai profité pour laisser une note à mon patron pour confirmer que je vais continuer mon bouleau à domicile pour le reste de la journée. Il m'a laissé un emoji de pouce en l'air. Il est chill, c'est pour ça qu'on l'adore. Il sait nous traiter comme des êtres humains, contrairement à certaines entreprises où les profits sont rois.

— Ah, le petit loup ! remarque le grizzly devant moi. Je me demandais bien si nous allions te revoir par ici.

— Le... le petit loup ? je dis, incrédule.

— Bah ouais, comme loup solitaire. Tu m'as l'air d'un mec assez discret, je me trompe ? Tu n'es pas trop bruyant comme client. Enfin, ce n'est pas l'impression que tu m'as donnée la dernière fois.

— En t... tout cas, tu as l'air d'être quelqu'un d'honnête, je réponds un peu gêné.

— Oh, j'espère ne pas t'avoir offensé, avoue le propriétaire, qui réalise peut-être que sa manière de me parler est familière et loin d'être professionnelle – ce qui ne me dérange pas, en fait.

— J'ai cet effet sur les gens, je crois... je réplique d'une toute petite voix, avant de baisser la tête un peu.

— C'est dommage, parce que tu m'as l'air d'un type gentil. J'ai une amie qui est si timide qu'elle me fait un peu penser à toi. Je crois que j'ai l'habitude de vouloir me montrer amical avec les gens qui ne se sentent pas entendus. C'est devenu une seconde nature pour moi. Mmm... que puis-je te servir aujourd'hui, mon bon monsieur ?

Il penche la tête d'un côté avec le même sourire chaleureux que la semaine dernière. Encore une fois, je perds tous mes moyens avec lui. Je ne sais pas pourquoi il me captive autant. Quelque chose en lui m'attire comme un aimant. Il a un… charme particulier, malgré son apparence non conventionnelle.

— Euh... est-ce que j'ai dit quelque chose qui ne fallait pas ? me demande-t-il alors, une expression inquiète sur le visage. Tu es tout rouge… Mince... C'est de la colère, c'est ça ? Oh... mince... Je n'aurais pas dû dire ça…

Je secoue la tête et me tape les rouges.

— N... Non ! je déglutis. C'est tout sauf de la colère. C'est la... euh... timidité.

— Ah ! s'écrit ce dernier, soulagé. Tant mieux ! Toi et moi, on doit avoir plus ou moins le même âge pour juger ton apparence. Je tenais encore à m'excuser pour le commentaire que j'ai fait la semaine dernière. Je disais que je te trouvais plutôt jeune, alors que c'était juste une illusion optique. Des gens de notre âge, on n'en voit pas beaucoup dans ce resto. C'est à croire que nous sommes une espèce en voie de disparition dans cette ville.

— C... C'est vrai qu'on ne voit pas beaucoup de types dans la vingtaine par ici.

— J'espère que ça ne te dérange pas que tu sois dans un bar gay, hein ? déclare-t-il avec un petit rire forcé. J'aime pas trop quand je dois sortir des clients de force. C'est mauvais pour le business.

— Mais non... Pourquoi est-ce que ça me dérangerait ? Enfin... On est quand même au quartier gay, que je sache.

— Si tu savais le nombre d'homophobes et de transphobes qu'on doit chasser d'ici chaque mois, tu serais étonné.

Il se passe l'index et le pouce sur sa moustache touffue et me fait un sourire en coin. Je remarque à quel point ses bras sont musclés. Même s'il mange beaucoup, il doit probablement s'entraîner pour se donner les moyens de défendre sa clientèle. Il y a quand même des patrouilleurs qui circulent souvent dans ces rues, donc il ne doit pas être le seul qui soit prudent avec les gens violents. Rien que d'y penser, cela me donne des frissons.

— Mais bon, trève de bavardage inutile, commente le proprio. Si tu es ici, c'est sûrement parce que notre bouffe te plaît. Est-ce qu'il y a un truc que tu aimerais essayer sur le menu ?

— Le noun... Non ! Je veux dire, euh... des ailes de poulet comme l'autre jour... avec les frites.

Mais bordel de merde, qu'est-ce qui cloche chez moi ?! J'étais à deux doigts de lui dire le nounours ! Je dois me contenir pour ne pas exploser de larmes, tellement j'ai honte de ce qui se passe à l'intérieur de moi. Mais cet homme... Oh, qu'il me plaît. Oh, j'ai envie de passer des heures à discuter avec lui. Il me fascine. En plus, il sent la vanille… J'adore la vanille.

— Le bel ours, plutôt ? commente le proprio qui s'approche un peu de moi, un sourire espiègle se dessine sur son visage.

— J'hallucine, tu draguais vraiment avec moi, la dernière fois…

— Ah, non, ce n'est pas une hallucination. J'étais juste curieux de voir ta réaction. Tu es trop adorable en fait.

— Mais tu ne me connais pas…

— On s'en fiche. On a bien le droit de ressentir quelque chose pour quelqu'un, non ?

J'hoche la tête, faiblement.

— Alors, ouais… tu me plais, réplique-t-il avant de se passer la main dans la barbe. Par contre, je reconnais que draguer un client, c'est mal. Surtout durant les heures de travail. J'te présente mes excuses, beauté. Quelqu'un avec de si jolis yeux mérite de se faire dire qu'il est beau, de temps en temps.

— En t... tout cas, ça fait ma journée, je réplique avec un large sourire aux lèvres. C'est rare que je reçoive des compliments sur mon apparence. Merci, Monsieur...

Il écrit alors quelque chose sur son calepin de notes, déchire le papier et me tend celui-ci.

— Tiens. Appelle-moi, un de ces quatre. J'ai bien envie d'aller prendre un verre avec toi.

J'éclate de rire, tant cette phrase m'a pris de court, mais je crois que j'en avais besoin.

— J'accepte ! je formule enfin, après avoir fini de rire. Non mais, t'es direct toi !

Il se contente de me sourire, puis il me passe le calepin sur lequel j'écris mon numéro de smartphone. Nous échangeons alors un regard tendre et les papillons qui se formaient dans mon ventre, un peu plus tôt, s'estompent graduellement. Un nouveau sentiment naît en moi. L'acceptation et l'espoir que notre premier rendez-vous se déroule bien.

Il doit alors prendre un coup de fil et doit s'éloigner un instant. Je reçois un texto de la part de mon collègue qui a besoin de mon aide de toute urgence, au bureau. Tiraillé par l'envie de rester et de discuter un peu plus avec mon nouveau prétendant et le devoir d'acheter un repas pour mon coloc', je décide d'aller aider mon collègue avec son article de journal. Donc, je sors du resto-bar après avoir salué le grizzly roux d'un hochement de tête, qu'il me rend avant de poursuivre son appel téléphonique. Cette deuxième rencontre s'est mieux passée que je l'aurais imaginé.

Pourtant, quelques minutes plus tard, alors que j'entre dans le bâtiment de mon entreprise, je réalise avec stupéfaction que nous avons oublié un détail important dans l'échange de nos numéros de smartphone.

Je ne sais toujours pas comment il s'appelle… et il ignore aussi mon prénom.

Oups...

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