L'étreinte de la Promise Chapitre VII

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La tempête s'était tue. Seul un vent frisquet murmurait à travers une forêt verdoyante. La jeune fille avait guidé le mercenaire vers une maison qui se dressait sur une petite colline. En contrebas, la mer sombre, était perpétuellement agitée, et baignait une plage de sable gris. Un long filet argenté serpentait entre les troncs et les plantes grimpantes aux festons multicolores. Et le cour d'eau filait jusqu'à la demeure, étreint par des branches entrelacées pour dessiner des motifs d'ombre et de lumière d'or et de velours noir, sur la terre herbeuse.

Un jeune érable, tout fin, avait poussé face à la demeure, au milieu d'un tas de décombre. Il se dressait fier étendant ses branches comme pour souhaiter la bienvenu aux arrivants. Le ciel s'était détaché de ses lourds nuages, et les rayons du soleil transperçaient le feuillage comme des flèches de lumière.

Au sein de cette quiétude pastorale, une femme était allongé sur l'herbe, le visage enfoui entre ses bras blancs et délicats. Pensive, elle semblait être hors du temps et de l'espace. Un merle chantait, mais elle était sourde à son chant. Le ruisseau scintillait mais était aveugle à sa beauté. L'univers tout entier ne semblait être rien pour elle.

Ainsi elle n'entendit pas le pas léger du cheval, ni vit le l'homme et la jeune fille. Même lorsqu'il sortit d'entre les buissons et resta immobile au-dessus d'elle. Elle n'eut pas conscience de sa présence avant qu'il ne s'agenouille et l'aide à se redresser. Elle vit alors son visage sombre et dur, moucheté de sang, qui n'était pourtant pas animé de mauvaises intentions.

— Borias, tu es enfin là, dit-elle paisiblement.

D'un geste de la main, elle ordonna à la jeune fille de se retirer. Ils étaient seuls maintenant.

— Alors c'est toi la sorcière... Ludmila, comment ?

— Tu ne semble pas étonné ?

La femme sentit les muscles du bras qui la soutenait se contracter et devenir aussi durs que des câbles d'acier. Une expression maussade traversa le visage du mercenaire.

— A peine.

— Tu me détestes, tu en as le droit. Je t'ai dupé après tout c'est compréhensible.

— Je ne déteste pas. Je suis seulement disons désappointé.

— Charmante formule Borias. Je suis contente, dit-elle d'un ton sincère.

— Pourquoi ?

Elle s'interrompit soudain, et regarda autour d'elle.

— Nous sommes seuls ici. Sans témoins. Alors Ludmila, la vérité.

— Fortunée. Tu veux la vérité, je te la donne ici, nue, sans atour. Mais je pense qu'elle est encore plus amère que tu ne le pense.

— Laisse-moi deviner, tu n'es pas qu'une simple herboriste, n'est-ce-pas ?

Elle sourit.

— Herboriste, oui, il fut un temps. Il y a très longtemps.

— Pourquoi ?

— Pourquoi toi Borias ?

— Oui.

— Parce que tu m'intéresse.

— Comment ça ?

— Je t'ai observé. Tu ne vis pas pour l'amour, le profit, l'ambition ou même pour une cause... Tu arpentes ce monde, et tu ne te soumet à aucune règle du monde civilisé. Seul ton code te maintient à une forme d'humanité. Mais le désir, c'est cela qui te domine. Le plus régulier, le plus tiède aussi. Une simple envie, un affect, et tu exploses. Tu refuses de te mêler des affaires des humains, mais tu le fais toujours. tu tentes de rester sous contrôle, sans jamais y parvenir. Je t'ai vu mercenaire.

— Borias.

— Tu te caches sous un vernis de civilité, mais lorsque tu te bats, tu reviens à ton état premier. Un état primal. Du domaine de l'instinct. Parfois agressif. Cela peut causer des dérapages, mais c'est aussi humain non ?

— Qui es-tu vraiment Ludmila ?

— Vouloir être accepté, être aimé, toutes ces choses sont des volutes de brume. Tu penses les désirer car cela te ramènerait à une forme d'humanité et pourtant ce sont des chimères pour nous autres n'est-ce pas Borias ?

— Tu n'es pas une sorcière. Je peux sentir la magie. Il n'y a rien de magique chez toi.

— C'est dur, mais c'est vrai.

— Ludmila qu'à tu fais aux hommes de l'ordre?

— Fortunée, je m'appelle Fortunée.

— Réponds-moi.

— Je les ai tués. J'ai protégé ce lieu, et ceux qui y vivent. Tu peux m'appeler monstre si cela te chante, mais je sais que j'ai agi avec plus d'humanité qu'eux ne pouvaient en posséder dans leur coeur noir. Tu n'as pas répondu à ma question Borias.

— Je vis parce que le besoin aveugle de vivre est trop profondément ancré en moi. Il était à la fois la question et la réponse, le désir et le but, le début et la fin, et la réponse à toutes les énigmes.

— Te voilà enfin honnête. Je t'ai observé, et lorsque je te vois ici, je vois un homme fait de chair et de sang, Borias, mais un homme triste.

— Alors ce corbeau, c'était ton espion ?

— Pas exactement, il te manque une pièce. Sais-tu pourquoi on m'appelle fortunée ?

— Tu vas me le dire, et je sais que je ne vais pas aimer ce que je vais entendre.

Il avait gardé son épée en main, et son anneau scintillait.

— Je vis depuis très longtemps Borias. J'ai eu des maris, des amants, mais jamais rien n'a pu étancher cette soif de vivre. J'ai vécu pleinement. Cette phrase a beaucoup plus de signification qu'il n'y paraît de prime abord. La vie clignote faiblement en nous, nos sens sont émoussés et endormis. Moi j'ai eu tout le temps du monde pour vivre. Et en ce temps-là on m'appelait Fortunée.

Borias avait la main sur le pommeau de son épée.

— Les monstres qui terrorisent la région...

— ...Ce sont mes progénitures. Ici je me suis établie, des gens sont venus jusqu'à moi, des pauvres âmes en peine. Des âmes écorchées par la guerre de ce monde, par un dieu qui les rejettent. Alors pour les protéger j'ai fait en sorte de laisser mes enfants garder ce lieu.

— L'Erote en faisait partie.

— Il était toujours à la recherche d'une proie, et il était devenu incontrôlable mais il était infiniment plus doux et bienveillant que toute créature ayant la forme d'un homme.

Pour Borias, en cet instant deux notions s'affrontaient. Le désir et la pulsion.

— Comment fais-tu ?

— Je bois un peu de leur sang à la nuit tombée, et c'est là le seul mal que je leur fasse. Allons, suis-moi. Je vais te montrer. Tu peux ranger ton épée. Je ne ferais rien. Allons laisse-toi tenter.

____________________

Sur le chemin, la rosée, sous la caresse du soleil crépusculaire, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d'or la verdure sombre, elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux bruyères grises, et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des dernières lueurs.

Il n'y avait ni tour de guet, ni palissade, les gens de ce village perdu ne s'inquiétaient guère de voir débarquer monstres ou envahisseurs. Cependant il n'en avait pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant, ce changement radical de climat, eut un certain retentissement chez Borias.

Alors que la nuit tombait, au-dehors des tables furent rassemblées, puis couvertes de nourriture. Dans des gamelles en bois flottaient de grands morceaux de graisse. Tout débordait, tout était en profusion. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur des gâteaux de miel. Pour Borias tout semblait être de l'ordre de l'irréel.

Les hommes étaient joyeux, et tous bien portant. La chevelure, poudrée et réunie en forme de tour selon la mode des vierges Faroé, était l'atour des femmes du village et les faisait paraître plus belles. Et elles étaient belles, et souriantes, comme si rien ne pouvait les affecter. Les flammes d'une torche vacillaient sous des rafales d'air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs au loin, puis l'obscurité redoublait, et Borias ne voyait plus que les prunelles de Fortunée, comme deux charbons dans la nuit. Cependant, il sentait bien qu'une fatalité l'entourait, qu'il touchait à un moment suprême, irrévocable, et, dans un effort, elle remonta vers lui et leva ses mains pour le saisir.

— Ils m'ont payé pour toi... tu sais, mais...

Sa main effleura la sienne.

— Peu importe. Craque Borias. Je suis là, je te retiens.

— C'est beau ici, dit-il, afin de détourner le sujet. Je ne m'attendais pas à autant de sophistication dans un tel lieu.

— Tu t'attendais à voir des poules et des porcs manger à nos tables peut-être.

Borias la dévisageait l'air légèrement béat.

Elle avait un corps de déesse, élancé, tout à la fois souple et voluptueux. Ses membres à la blancheur de lait étaient dissimulés sous sa robe à tassel, mais sa poitrine à demi apparente fit battre sauvagement le sang dans les veines du mercenaire. Les cheveux de Fortunée semblaient rougeoyant comme ceux des fées, et un mince rayon de soleil qui venait se refléter sur sa chevelure avec une violence telle que Borias avait presque du mal à les regarder. Ils retombaient en cascade sur ses minces épaules, et le long de son dos souple. Ses yeux, de même, n'étaient désormais ni tout à fait bleus, ni tout à fait gris, leur couleur était changeante, pleine de lueurs dansantes et de nuances qu'il aurait été incapable de définir. Ses lèvres rouges et pleines lui souriaient, sans qu'il ne sache ce que cela voulait dire. Il avait connu des femmes, mais aucune, étrangement, ne l'avait affecté comme elle.

— Es-tu avec moi ?

— Oui.

— Tu es vraiment un homme de peu de mots.

Plusieurs groupes fusionnaient, se rassemblaient dans un brouhaha incompréhensible. Les hommes s'enivraient, ils mangeaient prostrés autour de grands plateaux, ils tiraient à eux les morceaux de viande finement découpés.

— Tu pourrais prendre une retraite bien méritée. Et tu seras libre de vivre ici ou ailleurs, mais j'aimerais te voir rester ici. La côte de l'archipel est un endroit merveilleux.

— Ludmila, enfin Fortunée....

— Borias, nous vivons dans un monde où tout est prétexte à s'offusquer, se plaindre, se déchirer, s'entretuer, et nous consommons ces crispations multiples comme nous consommons tout le reste.

— Tout ceci n'est qu'une illusion, tu le sais, tout comme moi, si tu as vécu aussi longtemps tu t'en doute.

— Oui, pourtant tu m'as offert de l'espoir, un mince espoir. Regarde-les, cela les emplit de joie. Alors laisse-moi te conseiller. La vie ne vaut pas que tu la perdes sur la route, ou un champ de bataille, tu pourrais être plus utile ici, avec moi.

— Je parcours le continent depuis bien longtemps maintenant, j'ai tué des monstres en tout genre, certains le méritaient d'autre pas. J'ai aidé des hommes et femmes, certains le méritaient d'autre pas. Avec toi c'est différent il y a quelque chose d'étrange dans tout ceci. Je ne peux être attaché à une illusion. Et toi non plus.

— Si c'est une illusion alors rêvons ensemble une nuit de plus.

___________________________

La neige tombait, et elle avait enduit le village d'un épais édredon neigeux. Sous les derniers rayons du soleil, la neige s'embellissait de points de couleurs étincelants sous la montagne. C'était comme si une joaillière s'était amusée à incruster des rubis, des saphirs, des émeraudes, des topazes sur tout l'édifice. C'était devenu un lit de pierres précieuses. Alors qu'il se couchait lentement, les rayons déclinant du soleil vinrent frapper le lourd anneau que Borias tournait et retournait autour de son doigt.

Sur les tables boeufs, gigot tressé, jambon entier cuit au vin doux, pomme de terre cuite ou frites. Dans des bols en porcelaine flottaient, au milieu du bouillon, de grands morceaux de viande. C'était l'opulence, tout débordait de graisse, de beurre, et d'épices. Et les odeurs ! Que dire de ces délicieuses et succulentes fragrances culinaires. Mais rien ne semblait attiser l'intérêt du taciturne mercenaire. Alors que tous mangeaient, festoyaient sous l'égide de leur maîtresse, elle observait un Borias songeur. Au milieu des rires et des danses, elle fixait cet homme. Malgré ses jeux de regards, Borias restait stoïque, ses pensées n'étaient ni alors joyeuses ni taquines.

Un intense désir montait en Fortunée pourtant, à mi-chemin entre l'appétit de la chair et l'appétit tout court. La beauté étrange de cet homme avait autant d'effet sur elle que sur l'adolescente qui rencontre son premier amour.

Tandis qu'il ruminait ses sombres pensées, fixant les flammes du grand foyer, comme s'il était à la fois subjugué et terrifié par leur intensité. Ils échangèrent bref un regard, et il n'eut pas le temps de dire un mot, qu'elle lui prit la main et plongea son regard dans les siens pour se délester de cette pierre qu'elle avait au cœur.

— Depuis que nous avons passé cette nuit, tout semble différent.

— Ludmila... dit Borias avant qu'elle ne l'interrompt.

— Dès que je t'ai vu, j'ai su que j'étais en train de développer des sentiments pour toi, mais désormais, une attirance presque irrésistible s'est installée chez moi. Depuis que tu es là, j'ai su.. que ce serait toi Borias.

— Je ne suis pas de ton monde. Tu appartiens à une autre espèce, et je suis...

— Un chevalier après tout. Tu as ton code, et ce code te dicte de me tuer, car je suis un monstre. Vois-tu un monstre Borias ?

— Je suis sûr d'une chose, c'est que je ne suis sûr de rien. Ici tout est simple, paisible... Rien de comparable avec ce que je connais. C'est peut-être trop beau pour moi... Et puis tu ne me connais pas, je ne suis pas sûr que tu aimes l'homme derrière l'image que tu t'es faîte de moi.

— Nous avons tous nos secrets Borias. Je crois au contraire connaître l'homme derrière la carapace que tu as créé pour survivre à ce monde dont tu parles.

— Je ne veux plus obéir à des fous, laisser mon destin entre les mains d'hommes de peu de foi. Désormais je veux vivre. Vivre pour moi... Peut-être est-ce dans un lieu comme celui-ci que je pourrais enfin trouver la paix que je cherche.

— Pourtant tu sembles ne pas vouloir de cette liberté.

— Cela à quelque chose de rassurant. Peut-être est-ce la liberté que je cherche qui me terrifie.

— J'ai du mal à te comprendre. Et cela m'importe peu. Tout ce que je sais c'est que j'ai beaucoup de mal à ne pas chercher ton regard, et je te surprends très souvent à m'observer. Je meurs d'envie de te toucher, de t'embrasser et de me blottir dans tes bras. Une chose à laquelle je n'aurais jamais pensé même pouvoir rêver depuis très longtemps. Dis-moi au moins si ce que je pense est réel ou si je dois me résigner à vivre aux côtés d'une chimère.

— Si je suis là ce soir, si je reste au milieu de ces gens, c'est que tu n'y es pas étrangère. Mais j'ai la sensation que cela aura un prix trop lourd pour nous deux.

— Que tu es morose ! Vas-tu partir un matin, me laissant seule, et éplorée, dit-elle en jouant à nouveau la comédienne improvisée. Je ne crois pas ! A moins qu'il y ait quelqu'un qui t'attende ailleurs.

— Je n'ai personne. J'ai eu un foyer autrefois, maintenant je n'ai plus que mon épée et ces anneaux. Je ne me sens chez moi nulle part, et je n'en éprouvé pas le besoin jusqu'alors. C'est du moins l'impression que j'ai la plupart du temps.

Elle sourit, approcha ses lèvres contre les siennes, et tous deux s'engouffrèrent dans l'obscurité, délaissant les convives et le cortège d'odeurs, pour ses appartements.

______________________

La température devint si lourde que les corps étaient humides. La pulsion relevait du bestial, de la survie. Une boussole incrustée en chaque être qui vit, et qui aime. De ce qu'il abrite, tout au fond. De ce qui le guide. Borias voulait reprendre le contrôle. Mais un milliard de pensées le transperçaient et venaient l'en empêcher.

— Y parvient-on vraiment ? Songeait–il.

Le besoin d'être en elle l'enserrait comme dans un étau. Fortunée était comme il aimait. S'enfouir en elle ne faisait qu'attiser son désir. Avec elle c'était comme si il n'en avait jamais assez. Comme s'il ne la possédait jamais assez profondément, pas même quand il la sentait se contracter autour de lui au plus profond de sa chair.

Yeux dans les yeux, yeux verts contre yeux pourpres, puis cela descendit tout doucement vers la bouche, qui frémissait. Le sourire aux lèvres. Enfin le baiser arriva d'une seule traite comme on avale un verre d'eau fraîche, un baiser violent et brutal, très appuyé. Puis les lèvres se desserrèrent légèrement, s'entrouvrirent et leurs langues se happèrent l'une l'autre comme des sangsues frottant sur des dents pointues. Les bras autour de son cou, de ses épaules, ses bras longs comme des ramilles n'en finissaient pas de l'enlacer, plaqués l'un contre l'autre. A genoux, par terre, devant lui, elle entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes, les disques d'or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des rubis. Elle soupirait d'une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu'une brise et suaves comme un baiser.

— Cela brûle, mais c'est une chance !

Et les baisers du mercenaire, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient. Elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

— Si c'est une fin alors c'est une merveilleuse fin.

Les deux amants étaient encore moites, et chaud quand un grondement retentit. L'heure était tardive, et Borias et Fortunée sortirent en hâte de la demeure. Au dehors on brûlait au milieu du village des fétus de paille, et des torches virevoltaient ci et là. Les feux incendiaient les maisons, et de longues flammes, tout à coup, s'échappaient des maisons comme du sang qui jaillit d'une artère. Ainsi l'ordre saint était là et leurs flammes dévoraient les habitants, piégés dans leurs foyers.

— C'est lui, s'écria l'un des chevaliers en reconnaissant Borias.

Le mercenaire n'eut aucune hésitation, il dégaina son épée et avança vers l'homme en arme. L'écuyer de l'un des chevaliers accourut pour lui venir en aide, mais il l'écarta d'un geste brusque.

— Donne-moi cet arc ! dit-il en grinçant des dents, montrant un puissant arc et un carquois qui était maintenu sur une monture.

— Mais, Seigneur ! s'écria l'écuyer en proie au plus grand désarroi. Il est seul, un combat loyal serait plus juste.

— Loyal ? C'est un putain de porteur d'anneaux ! grogna la chevalier. Il n'y a pas d'honneur à avoir en pareille circonstance.

Une flèche fendit l'air et quelque-chose la rattrapa au vol. Le cœur du chevalier et de ses vingt compagnons faillit alors s'arrêter de battre. Leur sang se glaça dans leurs veines et les poils de leurs nuques se hérissèrent. Une créature apparut soudain face à eux. Le visage, souligné par le clair de lune brillant, était bestial, avec des orbites rouges, une bouche, où brillaient des crocs blanchâtres, aussi redoutables que ceux d'un fauve. Ses mains, longues et difformes, pendaient presque jusqu'à terre. Mûe par une force inhumaine, la créature s'abattit sur l'ordre sans une once de pitié. C'était une véritable boucherie, mais Borias lui aussi était empli d'une force qui affutait sa concentration et donnait à ses gestes une précision et une force extraordinaire. Il n'hésitait jamais et ne connut pas le doute. Il n'y avait aucune incertitude dans ses attaques. Il avançait à corps tendus et sa lame frappa sauvagement, tel un typhon, et laissait derrière lui un rouge sillage.

Un éclair de lumière, et sa lame s'enfonçait de part en part entre les côtes d'un homme. Une main vola vers les doigts gantés du mercenaire, afin de retirer son étreinte, en vain, la main se resserra sur la gorge avec une force telle qu'elle fit sortir des yeux de leurs orbites et une langue pendit d'une bouche. Un coup était paré, un corps s'effondra, mort. Le monstre qui l'accompagnait se déchaînait, des membres sautaient, virevoltant, du sang jaillissait de toute part. La folie sauvage de la bataille était accueillie comme une vieille amie, sans regrets...

Lorsque l'aurore pointa à l'horizon, des amoncellements de membres arrachés, amputés, d'os brisés et calcinés s'étalaient le long du chemin qui traversait le village. Ce chemin jonché de cadavres, vestige de l'hécatombe d'une nuit d'enfer. Au sein de ce cauchemar, une femme nue, pleurait des larmes rouges, comme si son coeur allait rompre. Borias voyait sa douleur réelle, et sincère.

— Ils sont morts, tous... morts. Ce monde, ce monde n'est que cruauté, dit-elle d'une voix tremblante.

— Oui, répondit Borias.

— Je ne comprendrais jamais l'inconstance de ce peuple. Les humains. Je les hais, je les hais eux et les lois cruelles auxquelles ils se soumettent.

— Que vas-tu faire ? Demanda-t-il son épée toujours à la main.

— Si tu ne me tue pas ? Je tuerais tous les hommes, toutes les femmes, alors... que te dis ton code Borias ?

— Non...

— Offre-moi une fin ou quitte cette terre.

— Fortunée...

— Achève mon tourment.

— Il n'y à plus de monstre ici

— C'est toi que j'ai choisi, j'ai eu la chance de te trouver, ici, au milieu de nulle part. Tu es celui que j'ai choisi pour finir ma vie.

— Tue-moi ou je tuerais tout ce qui se tient sur deux jambes sur cette maudite île.

Elle le regarda, il partageait sa tristesse. Son visage était sérieux et concentré. Elle le trouvait incroyablement beau à cet instant. Lui aussi la trouvait incroyablement belle. Ses yeux brillèrent d'une lueur surnaturelle, et il serra la poignée de son épée.

— Adieu Borias.

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