Extra numéro 3 : L’art du rendez-vous manqué.

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Appelons-le Jean. En plus, c’est vrai. Au moins pour l’histoire. Parce que sinon, c’est moins drôle.

Peu convaincu (pour changer) par cette histoire de super-pouvoir, plus efficace qu’une agence matrimoniale et gratuite qui plus est, il me donna rendez-vous.

Que je déclinai. Encore et toujours. On ne change pas une équipe qui gagne… par défaut. Que ce soit par oubli, esquive ou refus de jouer.

J’acceptais enfin après trois refus.

Bien…

Jean était déjà arrivé. Bel homme. Sympathique. Drôle.

Seule la pluie, incessante, ternissait l’ambiance détendue du bar-restaurant dans lequel nous étions attablés.

Les tables étaient pleines, les discussions bruyantes… Mais la vie, aussi pénible soit-elle, offre malgré tout ce tumulte irremplaçable que l’on peut prendre plaisir, à l’occasion, à savourer.

Jean émettait des signaux. Je crois. Encore que… était-ce par politesse ou intérêt ? Difficile à trancher.

Soudain, un homme, la trentaine, trempé jusqu’aux os, entra dans l’établissement.

Problème : plus de place… sauf à notre table. Encore une chaise vide.

On nous demanda si cela dérangeait qu’il s’installe. Je répondis que non, bien avant même de comprendre que ce pauvre Jean aurait préféré que je dise oui.

Mais enfin, Jean… sans cœur, va !

Pauvre garçon, regarde-le : en t-shirt, rincé, gorgé d’eau plus qu’une serpillière ne pourrait absorber.

Venez, brave voyageur, simple promeneur, ou que sais-je. Attablez-vous.

Par politesse, quelques mots furent échangés avec le trentenaire.

Les banalités d’usage : son prénom, la pluie, surtout la pluie, et l’espoir du beau temps.

Là, son prénom a son importance : Serge.

Pensée fugace : ça fait un peu vieux pour un trentenaire… mauvaise langue quand tu nous tiens. Mais je sais me tenir, et me contentai d’un enchanté.

Jean, en revanche… alors là.

Si je suis bien en peine de déceler le moindre signe d’intérêt envers ma personne, je me débrouille avec mention bien concernant ceux que les autres s’envoient entre eux.

Devant cette scène, ce coup de foudre, aussi évident que risible, impossible de ne pas pouffer, interrompant ainsi leur moment, qu’ils auront tôt fait de rattraper.

Et puis, et surtout… Jean et Serge… avouez que ça ne manque pas d’ironie.

Mort de rire, les priant de m’excuser pour une image mentale absurde qui me traversait, je me dirigeai vers les toilettes pour rire un grand coup.

Je ne sais combien de temps je suis resté dans ce lieu, disons… de transit, mais, lorsque je revins, ils conversaient aussi naturellement que deux vieux amis fourrés ensemble depuis toujours.

Afin de m'extirper avec grâce de cette situation, je prétextai alors des maux de tête. En partie vrais. Les migraines se font plus pressantes ces derniers temps.

Jean tenta de me retenir. Je refusai, pour de bon cette fois.

Plus tard, il m’envoya ce fameux message, mais en plus original :

« Aurelian, comment vas-tu ? Ta tête ? Je suis désolé pour le rendez-vous un peu écourté et… bizarre. Mais… je sais pas comment te dire ça. En fait, je crois que Serge, tu sais, le gars là… enfin, tu vois quoi. Désolé… vraiment. Je sais pas quoi te dire. En plus, t’as du charme et je pense que tu peux. Pardon. »

Mode simili XVIIIe activé :

« Jean… voilà qui me surprend ; et je l’avoue, me réjouit tout à la fois.

Me voir ainsi épargné toute manœuvre, toute entreprise, et cependant témoin du succès du charme… voilà une nouveauté dont je ne me savais point capable.

Rassurez-vous : je ne suis ni offensé ni chagriné. Bien au contraire, je m’en amuse.

Toutefois, je ne puis m’empêcher de m’interroger. Une telle singularité me fait craindre que je ne sois parvenu à quelque seuil critique de mon existence ; comme ces astres dont l’éclat redouble avant de s’éteindre.

Si tel devait être mon destin, je vous prie de n’en point porter le poids.

Allez, Monsieur, et soyez heureux. Vous, comme… votre Serge. »

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