Une fin
Mon portable sonne dix-sept heures et je sais que c'est le moment. J'aurais cru que ce serait difficile, que j'aurais des doutes, que j'aurais peur. Mais non. Tout ce que renferme mon regard fermé, c'est la colère. La colère et la certitude.
Je quitte le confort de mon canapé, puis la quiétude de ma maison, dont je claque la porte pour me retrouver face à face avec un destin qui s'est progressivement insinué, puis imposé à ma conscience durant ces dix dernières années. L'air est glacial. Moi aussi.
Je démarre ma voiture, une vieille Peugeot grise couverte de menues égratignures et de scotch noir. Je ne prends pas la peine d'allumer le chauffage ; il me semble à l'instant qu'avoir le sang-froid n'est pas qu'une expression.
Comme attendu, son visage m'apparaît en tournant devant l'épicerie. Ma voix intérieure le remercie de n'avoir rien changé de ses habitudes depuis quatre mois : cet homme ferait le bonheur de n'importe quel stalker.
L'empreinte laissée dans la neige par mes Doc Martens me ramène à notre première rencontre. L'instant était magique et le paysage m'avait instantanément charmé. C'est bien simple, en une vingtaine de minutes, je savais que cet homme m'offrirait tout ce que je voulais et m'éblouirait de tout ce que je n'avais même pas osé espérer.
À le regarder faire ses courses, il semble si normal. Sympathique même, à plaisanter avec ce caissier grunge en payant ses fruits et ses MnM's. Qui se douterait qu'une personnalité pareille se cacherait derrière les traits banals de ce vieux barbu sans prétention, planqué dans le seul bled assez paumé pour ne pas risquer d'être reconnu. Ici, personne ne se retourne à l'apparition de ce regard brillant, de cette intelligence sombre et cynique. C'est ce qu'il cherchait. Mais moi, je l'ai trouvé.
Je le suis sans difficulté sur environ cinq cents mètres, jusqu'à ce qu'il passe, ses courses en main dans la même ruelle qui raccourcit son trajet de sept minutes. Vue la fréquentation de ce patelin, j'aurais aussi bien pu faire ça au milieu du parc sans craindre de témoin plus gênant qu'un canard ou un mulot, mais je voulais lui éviter la tentation de s'enfuir. Je tiens à ce qu'il m'entende, à ce qu'il m'écoute. Avec de la chance, à ce qu'il me réponde.
Je l'interpèle d'un simple "George !". Il ne s'attend pas à être hêlé aussi familièrement ici. Quand il se retourne, je lis brièvement la lassitude et l'agacement dans ses yeux. Puis il distingue ce que je tiens dans mes mains. Alors son regard regagne son sérieux et sa profondeur et je plonge dans l'histoire incroyable que se déroule à l'infini derrière lui. La tragédie, l'amour, la violence, l'amitié, la haine, le courage, la peur, l'espoir. Celui-là même qui m'étrangle à petit feu.
C'est précisément pour cela que je ne peux pas le laisser vivre. Chaque minute qui s'écoule depuis 2015 est un espoir superflu. Un espoir du genre de ceux qui écrasent lentement le coeur, pour ne laisser qu'un grand vide au creu de la cage thoracique. Je ne peux plus le supporter et, au fond, je sais que je ne suis pas le seul. Cette idée me donne du courage : le mal est partagé, la volonté aussi. Je ne suis pas seul à supporter le poids de ce flingue, des milliers de mains se joignent à la mienne. C'est avec leur voix que je m'adresse à lui.
"Il est temps. Il faut admettre que ça ne finira pas, pour que ça se termine. Toi tu ne le feras pas, alors je suis là au nom de tous ceux qui se désespèrent d'espérer."
Je marque une pause, qu'il n'interrompt pas. Puis reprend avec le respect dû aux condamnés, en anglais cette fois-ci.
"At least, Mr. Martin, tell me what happens to Jon ?"
Son regard me transperce quand il répond simplement "You know nothing." Le métal le transperce quand j'appuie sur la gachette. Quelque part, c'est moi qui écris la fin de Game of Thrones.
PS : Je précise que ceci est une histoire humoristique. À aucun moment je ne souhaite quelque mal que ce soit à George R. R. Martin.

Annotations
Versions