Chapitre 10 : Geai et Merle
-Hé, Ludwig ! Surpriseee ! s'exclame une voix d'une joie contagieuse alors qu'elle entre à l'improviste dans mes appartements.
Ils n'étaient pas fermés ?! Malheur, j'ai pas pu m'empêcher de sursauter, comme un demeuré...
-Ha-Aria ? C'est toi ? Tu m'as fais une de ces peurs, t'imagines pas... T'aurais pas pu frapper ? C'était sa ta surprise ?!
-Holala toi alors, toujours à faire la tête, hein ? Bien sûr que c'est ça ! Viens on va au belvédère ! En plus, j'ai pas envie d'y aller seul !
Je ne peux m'empêcher de sourire, sérieux c'est ça sa surprise ? Elle est imprévisible. Je reprends gaiement :
- T'aurais pu préciser que la surprise c'était de m'utiliser nan mais !
Puis plus sérieusement :
Nan, mais pour y aller... C'est que j'ai pas vraiment finis d'emménager dans mes appartements, enfin mes affaires sont éparpillées partout... Il est archi tard. En plus, là, il fait nuit. On ira plus tard non ?
Elle déclare avec son désormais légendaire sourire en coin :
- Tu le feras plus tard ! Et puis, tard ? Comment ça tard, qu'est ce que c'est ? Et de toute façon, euh, je t'ai pas demandé ton avis ! Le premier jour d'arrivé de quelqu'un doit toujours être célébré ! Aujourd'hui vaut plus que demain !
-Et Hans et Frieda ?
-Je pense qu'ils dorment déjà, et puis c'est toi le plus marrant à tourmenter... euh je veux dire à surprendre évidemment... la fameuse surprise hein.
Je pouffe, c'est vraiment un personnage celle-là:
-T'es pas possible tu le sais ça ? Bon d'accord, madame a gagné, j'arrive, mais tu me laisses tranquille après hein ? Un grand sourire illumine son visage.
-Hmmm, laisse moi réfléchir... Elle fait mine d'être une grande philosophe et déclare après plusieurs secondes d'attentes:
-Non, pas envie, désolé. C'est pas assez pour que je te laisse, faut mettre plus de prix monsieur.
-Même pas 10 minutes ?
-Même pas !
- Ce que madame est dur en affaire, t'es vraiment intransigeante !
- Peut-être mais je ne me fais pas marcher sur les pieds au moins ! Personne n'essaie même, en même temps vise les gros muscles !
Elle prend la pose des statues de marbres qu'on voit souvent en peinture... Mais, pas la trace de gros muscles, elle est juste athlétique. Elle continue à faire l'athlète olympique puis finit par dire très solennelement :
Mais je suis magnanime. Moi, la grande Aria Sójka, j'accepte ton compliment. Intransigeante c'est mon deuxième prénom, après tout ! Allez, on y va, viens vite !
Je me prépare en vitesse et la suit dehors, en direction du belvédère. Ce qu'elle a comme énergie, c'est dingue ! Elle se retenait pendant notre marche, elle aurait pu nous éclipser aussi vite qu'un cheval de course dépasserait un boeuf. Sur la route, soudain elle se retourne: Au fait, je t'ai pas dit ! Tu sais que demain tu commences les cours à l'académie, non ?
-Heuu, ouais ? Tu me fais peur là, à quoi je dois m'attendre ?
-Pas de raisons d'avoir peur, j'ai proposé à Simon qu'on soit partenaire pendant les cours d'arts martiaux, la belle affaire non ?
-Hein ?! Mais t'es ici depuis une dizaine d'année tu vas me défoncer, et enlève moi cet énorme sourire là, je te permets pas !
-Trop tard, ils ont acceptés hahahaha ! J'ai même acceptée d'être séparée de ma meilleure amie pour ces cours là, gros chanceux !
-Si tu crois que ça va se passer comme ça, tu te fourres le doigt dans l'oeil !
-Tente de m'attraper alors, monsieur le râleur.
-hmpf, pas envie.... De toute façon, ce serait trop facile...
-Bah alors, quelqu'un a peur ?
Je me mets à la coursée immédiatement, on s'enfonce dans le village, bousculons quelques personnes qui nous regardent, amusées, puis après quelques mésaventures, et quelques champignons qu'Aria m'a lancé au visage. Oui, elle avait tellement d'avance qu'elle pouvait se le permettre. Nous arrivons enfin au belvédère.
J'arrive à quelques pas d'elle, à bout de souffle, Aria, quant à elle, s'est arrêtée mais semble se porter comme un charme. Elle est rêveuse, son visage a une expression que je ne lui reconnais pas, presque... Comment dirait-on ? Paisible. Je m'approche doucement, m'arrête en l'observant quelques instants. Je m'avance ensuite et prends son bras calmement, puis je murmure d'une petite voix: "Attrapée"
On dirait qu'elle s'apperçoit enfin de ma présence et se tourne vers moi, qu'elle est belle... Oula, reconcentre toi, Ludwig ! Elle se remet à parler:
-La vue est belle ici, tu ne trouves pas ? J'aime bien observer les étoiles toute la nuit durant. En plus, personne ne vient ici, je peux être seule avec mes pensées. On peut presque dire que c'est mon jardin secret.
- Pourquoi tu m'y as emmené alors ?
- On s'est bien amusés, non ?
Sa question me prend de court, et je suis incapable de formuler quoi que ce soit pendant plusieurs secondes... Mais c'est vrai que depuis la mort de mes proches, c'est sans aucun doute le meilleur moment que j'ai passé... En fait, presque tous mes moments de joie prennent leur origine d'Aria quand j'y repense. Elle reprend :
-Tu sais, quand je t'ai vu arrivé, à Brétigny... Comment dire ? J'ai tout de suite su qu'il fallait que je fasse quelque chose. Je me suis retrouvé en toi, quand je suis arrivée. Ta soeur aussi, mais toi... ton regard, ton expression... L'Empire t'as peut-être pris ta famille et tes proches, mais je refuse qu'il prenne la vie ou le sourire de quiconque !
-Je... Je ne sais pas trop...Merci. C'est plutôt inattendu... T'es spéciale, toi, tu sais ?
Elle reprend son ton habituel et me fait un petit clin d'oeil :
-Ouais je sais, on me le dit souvent ! Allé regarde, tu t'y connais en constellations ?
-J'aime beaucoup ça mais je n'ai jamais eu l'occasion d'apprendre. Désolé.
-Bah t'excuses pas ! C'est le moment ! Allé, je t'explique !
Elle m'explique comment reconnaître la Grande Cigogne. C'est la fameuse étoile du Nord, ainsi que la constellation de Nout, reconnaissable pas sa forme ressemblant traits pour traits à une montgolfière. Elle me présente également les constellations de la petite et grande Frigg semblable respectivement à un épervier et à un corbeau. Elle me présente aussi la chose la plus folle que j'ai entendu. Elle pointe un pan du ciel nocturne :
-Regarde, là ! Tu vois ? Le ciel n’est jamais parfaitement noir dans l'Arche !
-Ho ouais, putain ! Ici, certaines étoiles semblent floues ou étouffées.
-Ouais, et il y a une sorte de voile mouvant qui flotte dans l’air, comme si le ciel respire. En plus si t'as jamais fait gaffe, l'est paraît toujours légèrement plus claire que le reste du ciel.
-On croirait que le ciel est filtré, c'est dingue ! J'avais jamais fait gaffe, c'est subtile ! Comment t'as vu ça ?
-Observatrice hehe !
Soudain, je remarque un petit carnet dans la poche de son manteau, je m'interroge:
-Dit, qu'est ce que c'est, ça ?
- Ho ça ? C'est mon carnet de croquis et d'esquisses... Fine observatrice comme je t'ai dit ! Enfin... J'ai jamais eu l'occasion de le montrer mais... Tu veux voir ?
- Carrément !
Elle prend le petit carnet de sa poche, il y a une multitude de tâches d'encres et de peintures sur la couverture. L'artiste l'ouvre devant moi en me montrant du doigt ses différentes créations :
-Tu vois, là, c'est la plaine de coquelicots à côté d'Orvan-les-Moulineaux ! C'est tout proche d'ici, je t'emmenerai dès qu'on pourra.
- C'est super bien fait, j'y suis jamais allé mais on s'y croirait ! Tu m'impressionnes ! Je pensais pas que t'étais aussi douée avec de la peinture... T'as d'autres oeuvres en réserve, l'artiste ?
-Bien évidemment ! Fais toi plaisir et feuillette, tu pourras me donner ton avis...
-Tiens ? Ils sont curieux ces cinq chiens, ils ont l'air décharnés ? C'est fait exprès ?
-Ouais ! Parfois, je laisse juste faire mon imagination et je peux dessiner tout et n'importe quoi, du sublime au grotesque...
-Ha ok d'accord, d'où la licorne biscornue sur les pages d'après, non ?
-T'as tout compris !
Je continue de tourner les pages et tombe sur deux esquisses qui m'interloquent profondément. L'une est un vieil homme rabougris et rachitique, sans visage. Il tient une sorte d'immense gomme. L'autre esquisse, elle, est un colosse humanoïde très grand et massif, avec un corps musclé, presque disproportionné, avec des bras et des épaules énormes. Il a deux ailes à la place des yeux, son torse est nu à l'exception d'une immense sphère noire incrustée dans son torse. La lumière ne semble même pas s'y refléter. En outre, son bras gauche porte un symbole de Lune alors que son bras droit dispose d'ASTRA. Il porte un collier avec ce qui ressemble à sept icônes religieuses, trop noircies pour pouvoir distinguer ce qui s'y trouve. Enfin, il a une auréole comme celles des anges des textes sacrés. On dirait un être divin, qui par sa simple présence pourrait réduire n'importe qui au silence.
Je regarde longuement l'esquisse, elle le remarque et déclare:
-Tu vois, ça, c'est la conséquence des cours de théories de M. Luçon, que tu découvriras demain ! Ton esprit s'ennuie tellement que tu es obligé d'inventer tout et n'importe quoi pour t'en sortir ! Quelle horreur !
-Je vois ça, c'est à la fois extrêmement bien fait et en même temps terrifiant, je sais pas quoi en penser en fait...
-Si tu trouves que c'est terrifiant, j'ai bien fait mon boulot ! On dirait pas comme ça, mais j'aime bien le frisson. La prochaine fois, je ferais un truc encore plus horrible hehehe.
-C'est tout à ton honneur !
Elle jette un regard nostalgique sur ses esquisses, puis ferme prestement son carnet et le range. On diverge peu à peu, et la fatigue commence à se faire sentir, quand soudain elle s'exclame :
-Quand même, la pauvre Joséphine ! T'aurais pu faire attention pendant la course poursuite !
-Ha mais... Je me suis excusé au moins cent fois, et je lui ai promis de l'aider...
-J'ai vu ça et c'était extrêmement drôle. Premier jour, première boulette ! Tu commences fort !
-T'es fatiguante, tu le sais ?
-Hé mais aucun rapport...
-Esquive la question, tant que tu y es...
-Oui, et je le fais avec panache ! Non mais sérieusement, j'avais pas remarqué, mais tu t'appelles Amsel, c'est bien ça ?
-Oui, et ?
-Et bien ça veut dire merle en francien, et moi, mon nom de famille, c'est Sójka, ça signifie le geai !
-Alors, je suis surtout impressioné que tu connaisses plusieurs langues...
-Prends moi pour une inculte aussi ! Mais on est tous les deux des oiseaux, c'est trop cool non ? Notre rivalité est écrite !
-Rivalité, rivalité, c'est un bien grand mot pour pas grand chose...
-C'est bien suffisant pour te refaire des sandwichs horribles !
-Ho non, plus jamais ça ! C'est finit !
Elle semble réfléchir intensément :
Plus sérieusement, Ludwig. Je sais que tu vas tenter de gravir les échelons pour rechercher cette gerboise jaune. Je l'ai bien compris, même si le poste de grand manitou t'intéresses pas. Cependant, moi aussi je veux les grimper ! Et puis... Je suis aussi curieuse de savoir ce qui se cache derrière cette gerboise ! Tu sais que ça a éveillé ma curiosité, hein ?
- Ourf, je t'expliquerai plus tard, je sais pas trop moi même en fait. Et, je sais pas si je vais les grimper, Simon m'a bien motivé à agir, mais ça reste à voir.
Elle fait la moue, je reprends après un silence avec un sourire :
- En tout cas, la compétition est ouverte, alors !
Son sourire reprend son éclat :
-Le merle ou le geai ? Qui deviendra le nouveau symbole de la Résistance ? Halala, rien que d'y penser, je suis toute agitée ! Je rêve de devenir cheffe depuis petite !
-Ha ouais ? Tant que ça ?
-On a tous nos objectifs, tu sais. Mais ne t'inquiètes pas, je ne te mettrais pas de bâtons dans les roues. C'est pas mon genre...
-Mouais, j'y crois pas trop que tu ne m'embêteras pas...
- Pfff.... Ha, au fait, je te promets qu'on deviendra libre ensemble ! Tu sais que voir la mer ça a toujours été mon rêve ?? Apparemment, il y a de l'eau à perte de vue !
Je réfléchis quelques instants :
-Ouais, la mer doit être vraiment magnifique, ça a l'air vachement cool. Mais elle se trouve au bordure de l'Empire. Presque la totalité de la côte se situe soit proche soit dans le No Man's Land. C'est hyper surveillé tu sais... Avant d'y aller, faudra que je te survive...
-On ira pas aujourd'hui, c'est sûr, mais un jour, on ira voir la mer ensemble, je te le dis et on sera libre...
Elle semble réalisée le sens de ma dernière phrase et reprend offusquée :
-Ho et sinon comment tu te permets toi là ? Je vais pas te démolir non plus enfin ! Ou... Si, peut-être au début, mais c'est pour ton bien ! L'entraînement de demain risque de te casser un peu, désolééé... Mais tu l'auras mérité, hehe !
-T'es tout sauf rassurante, tu le sais ça ? Dis-je en grinçant des dents
-Si ce n'est que ça, tu pourras continuer à me supporter ?
-Ça, ça reste à voir !
Mais mon sourire me trahit et on se met à se battre sans violence, juste pour se taquiner. Un vrai pugilat ! La soirée est belle, avait-elle déjà été aussi magnifique ? Le belvédère, l'odeur de la nature, le silence du village qui s'endort, nous laissant percevoir le bruissement du vent sur les feuilles. Sans nous en rendre compte, au bout de peut-être quatre ou cinq heures de discussions, et même si l'hiver approche, le froid ne nous atteint pas et nous finissons par nous endormir ensemble. Sur le belvédère, avec des draps et des oreillers qu'elle a ramené de chez elle. Le jour n'est pourtant plus très loin de se lever. La journée s'annonce rude, d'autant qu'on nous attend à l'académie à six heures... Mon premier jour...

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