Chapitre 25 : Marie Ernestine
10 décembre 3781, PRITA, Quartier Libre
Des gerbes de boues s'écrasent contre mes bottes de cuir. À chaque pas, je les sens s'enfoncer dans une épaisse couche de terre gorgée d'eau de pluie. Un déluge. Il m'est seulement épargné à moi et à ma chevelure soyeuse que grâce à mon ample parapluie noir. Je suis aux couleurs de la pénombre de la tête aux pieds, à vrai dire. C'est jour de deuil, aujourd'hui. Je dois faire bonne figure. Je me stoppe enfin devant l'aile est du Palais de Val Printemps. Tout là-haut, la tour où s'effectuait les réunions est carbonisée, noire comme du charbon. Auguste, lui... Gît en bas, dans la cour. Il a dû être projeté par le souffle de l'explosion. Manfred, encore sur les lieux, me salue :
-Dame Kaunitz ! Je ne vous attendais pas ! Misère, je vous aurais préparé un minimum de confort si j'avais été prévenu !
-Ne t'en fais pas, Manfred. Je m'en passerai. Tu es là depuis combien de temps ?
-Depuis l'incident. J'ai été le premier sur place.
-C'est donc toi qui a retiré tous les décombres ?
-Tout juste. Enfin pas tout évidemment, mais j'ai fait le gros du travail. Je lui devais bien ça. Il a toujours été là pour moi...
-Qu'en penses-tu ?
-Heu... Comment ça ? C'est terrible, voyons !
-Non, je veux dire, qu'en penses-tu qu'un terroriste est pu frapper au sein même du Palais.
-Ça n'augure rien de bon... Ma réponse est sans doute décevante, mais je n'ai que ça à ajouter.
-Bref. Et les nouvelles ? Savons nous qui est l'auteur de cet assassinat ? Des revendications ?
-Rien de nouveau sous ASTRA, j'en ai peur. Tout ce que nous savons est au journal. Prenez n'importe lequel, ça ne parle que de ça, dit-il en désignant le cadavre d'un geste de la main.
-Et le corps ?
-La coutume voudrait qu'on lui offre une sépulture digne...
-Cependant ?
-L'épidémie de Crouille...
-Non, tu me mens. Tu es dans les hautes sphères du pouvoir, tu le sais.
-On aimerait brûler son corps, entièrement. On a peur que les adorateurs du Malin ou que les Cultistes de l'Atome créent des débordements...
-Moi, ce n'est pas d'eux dont j'ai peur.
-Je ne pense pas avoir saisis, navré...
-Moreau. Sa résurgence soudaine, avec ces cicatrices autour de la tête... Il me fait froid dans le dos... Son sort n'a pourtant rien de bien intéressant.
-Vous savez très bien qu'il suit Ferdinand en priorité, pas Auguste.
-Il me fait l'effet d'une charogne. Une perfide et vicieuse charogne.
-Je ne pense pas qu'il soit si néfaste, il s'investit toujours et aide beaucoup dans l'administration.
-Oui, certes... Bref, tu peux prendre congé, maintenant. Personne ne t'en voudras.
-Merci, Dame Kaunitz. Les espongeurs ne vont pas tarder à tout nettoyer, y compris Auguste. Les forces de l'ordre bouclent déjà le périmètre comme vous avez pu le voir, ils verront pour ce qu'on fait du corps.
Puis il s'incline et se retire. Avant qu'il ne soit complètement disparu à l'horizon, je lui lance :
-Je suis vraiment désolé, Manfred... Que tu aies eu à gérer tout ça...
-Y a pas de mal !
Puis il s'en va d'un pas rapide.
Bordel, ça ne pouvait pas plus mal tomber. Où est mon stupide de mari ? Je pensais le trouver ici... Arh, c'est le pire scénario ! Auguste était plein de chose, mais il était bien plus tonique que ce paresseux d'Alexandre. Moins manipulable, c'est vrai, mais il servait de véritable garde fou budgétaire. Il va falloir s'occuper de son fils également... On pourrait essayer de l'emmener avec Wenzel à l'Académie de l'école Khersonnoise pendant les Nuits du Petit Astre. Je suis sûr que son père l'y aurait emmené. Ils ouvrent l'école et mettent à disposition du grand public des bâtons de sorcellerie, comme celui de Manfred. Je n'ai jamais compris l'engouement des gens pour ces trucs. C'est cher, et ça restera toujours inférieur à un sort inné. Mais l'important n'est pas là. Si on balade et on s'occupe du petit d'Auguste, l'opinion nous aimera, c'est toujours ça de pris.
Soudain, une main se dépose sur mon épaule. Je ne sursaute pas. Je sais à qui elle appartient.
-Je t'en conjure, Wenzel. Dis moi que tu n'es pas l'auteur cet assassinat.
-Non, ce n'est pas moi.
-Je n'y crois pas.
-Ce n'est pas moi !
Je me retourne et le gifle. Il ne cille même pas.
-Marie Er', je t'en prie, écoute moi.
Je souffle bruyamment, puis le regarde dans les yeux.
-Très bien, alors dis moi. J'attends, dis-je en croisant les bras fermement.
-As tu lu les journaux ?
-Non, j'imaginais qu'il n'y aurait rien d'intéressant. Si c'est toi l'auteur, ce serait forcément parfaitement orchestré.
-Sauf que ce n'est pas moi. Lis.
Il me tend le journal de La Parole Libérée. En gros titre : Le Triarche Auguste assassiné. Un complot des Molusques ?
-Sérieusement, La Parole Libérée ? T'aurais pas autre chose ? C'est impossible que ce soit des Molins, ils n'auraient jamais pu entrer dans le Quartier Libre et outrepasser les défenses du Palais.
-Non, lis en bas.
Je plisse les yeux, et décrypte difficilement alors que la pluie tâche le papier : Une valise suspecte aurait été retrouvée. Il semblerait que ce soit l'instrument du crime, une mallette bourrée d'explosifs. Une tactique de lâche, typiquement Moline ! Même si elle est méconaissable, nos experts le savent, vous le savez.
-Laisse moi deviner, tu as un lien avec la mallette ?
Il hoche la tête :
-Tout juste, mais c'est bien là le problème.
-Explique toi, j'ai dû mal à te suivre, là. Si c'est toi la malette, pourquoi tu n'aurais pas orchestré l'attentat ?
-Tu sais que j'avais prévu d'éliminer Alexandre Dumas ?
-Oui.
-J'avais chargé E. Flandin de le faire, tu le sais.
-Un parfait exécutant... Il t'aurait désobéis ?
-C'est là que j'ai un problème. Je lui avais fournis une copie de sa mallette, parfaitement règlementaire. Il était sensé amener la fausse un jour où Alexandre resterait.
-T'as pas eu peur qu'on reconnaisse sa mallette ?
-L'extérieur est semblable, pas l'intérieur. Une fois explosé, impossible de faire la différence. Bref, il ne devait tuer personne hier. De ses dires, il est venu avec sa mallette classique, puis est reparti avec. Plusieurs possibilités. Un, cet imbécile s'est trompé et a inversé ses mallettes, sauf qu'il affirme être reparti avec. Soit deux, le plus inquiétant, quelqu'un savait pour l'attentat et a volé la mallette de Flandin pour la placer dans cette salle de réunion.
-Il n'est donc pas question de cet attentat... Plutôt, qui d'autre savait pour la mallette B ?
-Je soupçonne les groupuscules Molins du CIOR ou du FLP, mais j'en doute. Manié une bombe comme celle que j'avais donné à Flandin...
-Comment ça ? Elle était spéciale ?
-Oui, Flandin était ingénieur Aérostarchitecte avant la politique. La science ne lui pose pas de soucis. Le procédé de démarrage du module à retardement de la bombe est hardu à initialiser, je ne crois pas à un coup des Molins.
-Ou des Molins très renseignés ?
-Peut-être. Aucune piste n'est à exclure. Honnêtement, peu importe que Flandin soit coupable ou non, incapable ou non-
-Il doit disparaître.
-Tout juste. Je vais ordonner à la Garde Franche d'arrêter un Molin. Gezurti Stakhos fera en sorte de créer des preuves. Pour ce qui est de Flandin, il faut l'éliminer. Il en sait beaucoup trop.
-Et Fouché également.
-Tu me devances. Son sort est bien trop pénible, et même si Flandin n'a peut-être pas fauté, je suis certain qu'il sera sur ses gardes. Il faut éliminé le sort de Fouché ou nos complots seraient révélés.
-Comment tu vas t'y prendre ?
-Flandin va partir très bientôt pour sa maison à Virevent-les-Eoles, j'en suis sûr. Il ne le fait pas tout de suite car partir après un attentat le mettrait dans une position trop inconfortable. Il partira sans doute après la Nuit Rouge. L'apogée de la Nuit des Petits Astres, le 21 décembre. Noël s'enchaîne avec le Nouvel An à la suite. Une estimation basse serait onze jours, une haute environ un mois. Je vais essayer de le mettre en confiance.
-Pour Fouché maintenant ? Il est imprenable par surprise.
-C'est là mon problème, c'est une vraie plaie. Un casse tête insoluble.
-Si je me rappelle bien, avec son sort Armée, il peut se démultiplier en mille entités tels des clones.
-Mais ils partagent tous leur vision, l'originel peut échanger de corps s'il est en danger, et ils peuvent entrer en hibernation.
-Où ils sont camouflés tout en pouvant surveiller toute la ville en même temps.
-Tout juste. J'ai imaginé parlé de mon projet à Besnik Zog. Son sort, vision thermique pourrait nous aider à repérer tous ses corps et les éliminer tous d'un coup.
-Mais c'est un membre du bataillon Thalberg tout comme Joseph Fouché...
Wenzel hurle de rage :
-ARHHHH
-Pas très subtile, ça.
-Je ne vois pas de solution.
- Alors cesse de chercher à régler tous les problèmes du monde en un après-midi, répliquai-je d'un ton sec en lui arrachant le journal des mains pour l'abriter sous mon parapluie. Fouché attendra. Pour l'instant, le cadavre d'Auguste est encore chaud, et l'opinion publique réclame des larmes.
Wenzel prit une grande inspiration :
-Qu'as-tu derrière la tête, Marie Er' ?
- Le fils d'Auguste. Si nous le prenons sous notre aile, nous devenons intouchables. Je veux que nous l'emmenions à l'Académie de l'école Khersonnoise pour les Nuits du Petit Astre. Nous ferons mine de lui offrir le réconfort d'une famille de substitution, devant les yeux larmoyants des journalistes. Pendant que la foule s'extasiera sur notre bonté et jouera avec des bâtons de sorcellerie idiots, tu auras tout le loisir d'observer les mouvements de notre cible. Fouché y aura forcément des clones pour surveiller l'événement.
-C'est certain que ça faciliterait ton ascension vers la Triarchie... Peut-être même qu'Auguste Junior lui même le réclamerait... Intéressant. Et pour Fouché, tu veux l'appâter ?
-Je veux saturer son attention. Un homme qui regarde mille choses à la fois finit par manquer l'essentiel. Nous pourrions crée un incident malheureux, faire en sorte de localiser son corps réel, le réunir à Flandin... Et les enfumer !
-Dans une pièce close, un gaz inodore, incolore et indétectable, n'est-ce pas ?
-Tout à fait. Et un mage en embuscade s'ils découvrent le pot au rose.
- Ça pourrait bien marcher. J'imagine bien que forcer Fouché à prendre le corps que nous voulons doit être faisable. Il faudra tout organiser parfaitement, néanmoins.
-Bien sûr, mais Gezurti te trouvera un bon exécutant, je n'en doute pas.
-Tu sais que je t'aime ?
-Bien sûr que je le sais.
J'esquisse un sourire avant de reprendre, me retournant d'une stature officielle :
-Allons ! Rentrons au Quartier Libre. Alexandre doit être en train de cuver sa paresse et il est temps de laisser la Garde Franche s'occuper du corps.

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