Chapitre 3 : Ludwig

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En sortant de cette ruelle puante, j’observai mon fils me fuir. Je ne pouvais dissimuler mon inquiétude face à son avenir. Il était si fatigué lorsqu’il rentrait à la maison. Cela m’effrayait de ne pas le voir rentrer à l’heure, car quoi qu’il pût penser de moi, je l’aimais et je faisais attention à lui. Il est vrai que je le montrai d’une singulière façon. Et que je n’avais pas une approche très loquace. Je ne lui disais rien. Le mot « aimer », je ne l’avais dit qu’à une seule personne. Je n’en étais pas dépourvue pour autant.

Avant qu’il ne disparaisse à l’embouchure du boulevard, je sentis une main attraper mon bras. J’eus un mouvement de recul, avant que je comprenne qu’il ne s’agissait pas d’une potentielle agression. Mon ancien ami et collègue était encore au poste. S’il pouvait y rester, cela m’arrangerait. Combien je m’étais trompé sur ces ramassis de bidet. Il n’y avait dans ce club que des jaloux, des vicieux, des envieux. Et moi, j’y étais, l’idiot.

Je me tournai vers la personne qui cramponnait ses doigts à mon avant-bras. Une moue boudeuse m’accueillit.

— J’ai raté mon neveu, se plaint ma chère petite sœur.

Mary-Lou inclina la tête et soupira. Elle arborait une tenue que je ne lui connaissais pas. De la dentelle et une couleur unie de son manteau à ses bottines. Elle ne changeait pas, toujours fidèle à elle-même avec ses cheveux courts et bouclés, et sa féminité en parure discrète.

— Un vrai courant d’air. Je suis bien contente que sa fiancée me rapporte quelques nouvelles. Ce que ne fait pas son père, me reprocha-t-elle.

Comment le lui en vouloir ? Je ne savais rien…

Ma sœur plongea son regard dans le mien. Ses iris marron glacé n’avaient pas de pareilles pour me ravir. Elle m’examina, de ce même regard, que je croisais le matin dans le miroir. Moitié triste, moitié déçu.

— Tu ignores mes invitations ou ta femme oublie de te faire la commission ?

— J’ignore tes invitations, avouai-je.

Lomdélia n’a jamais omis de me rapporter une seule commission.

— Et peut-on en connaître la raison ?

— Parce que je te connais. Tu ne m’invites jamais sans raison. Et j’imagine que tu sais combien de fois je me suis rendu au commissariat depuis les deux dernières semaines.

— J’ai des espions dans ton entourage, s’amusa-t-elle d’un air faussement hautain.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et m’embrassa, fixant douloureusement la rougeur à mon arcade. Ma peau avait dû se colorer de bleu. Je n’échapperai pas à une belle marque.

— Je vais bien, tentai-je de la rassurer.

— Oh ! Oui. Ça m’en a tout l’air.

Le sarcasme lui allait aussi bien que les mots doux. Elle caressa ma main bandée et tendit la sienne vers mon visage.

— Pourquoi te bats-tu ? Cela te ressemble si peu, demanda-t-il, empreint de l’inquiétude d’une mère de substitution.

Qu’elle le sache ne me surprit pas. Elle entretenait un lien très fort avec Lomdélia, ma femme.

Je ne doutais pas que ma femme avait déjà eu vent de mon retour au poste. Elle aurait appris d’un de ses amants ou de ses cousins. Ma femme connaissait elle aussi du monde. Landry ne se doutait pas qu’elle savait déjà tout.

— Lomdélia t’a prévenu ?

— Elle aurait pu. Le fleuriste m’a dit t’avoir vu à la fenêtre d’une voiture de police.

— Je vois.

— Je n’aime pas que tu erres. Ça me fait peur. Alors je suis venue au plus vite.

— Que j’erre ? Pourquoi ?

— Parce que tu es qui tu es, Ludwig. Tu as la déprime facile. Et plus le temps passe et plus tu nous effraies dans certaines de tes actions.

— Je ne suis pas dangereux.

— Pour les autres, je te l’accorde. Pour toi en revanche, c’est un fait.

— Je me suis seulement battu. Des chamailleries idiotes. Ce n’est rien.

Ce n’était pas rien. Je ne me battais jamais pour rien. Lorsque je sortais les poings, c’était que la rage me prenait à même le corps.

— Rien. C’est toujours rien. Mais un rien qui t’a fait encore te disputer avec ton fils. Et peut-on savoir quel est ce rien ?

Mary-Lou se cramponna à mon bras. C’était à son tour de me materner. Ma sœur avait cette douceur qui avait appartenu à notre mère. Si mère était encore là, elle aurait pressé ma tête sur sa poitrine et m’aurait frotté le dos. J’aurais entendu le murmure de son cœur et tout de suite, je me serais apaisé. Mère me manquait tant. Je savais Mary-Lou dans le même désespoir que moi, lorsqu’il s’agissait de penser à notre mère.

— Parle-moi, Ludwig. Dis-moi pourquoi mon neveu est parti en colère ?

Elle ne m’en avait jamais voulu d’avoir préféré Lananette, notre amie, comme marraine pour Landry. Elle n’en voulait jamais à personne. Mary-Lou savait prendre du recul sur tous les sujets, elle savait réfléchir et penser. Elle était juste. Et surtout, elle savait pourquoi j’avais fait ce choix de faire de Lananette, la marraine de mon fils. C’était pour remercier cette jeune fille qui m’avait aidé plus fort que tous pour empêcher le cordonnier de tuer Séverin. Lananette avait été là, sur cette scène avec nous. Les années avaient voulu que je devienne proche de la meilleure amie de ma sœur.

— Ludwig ? insista-t-elle avec douceur.

Il n’y avait pas l’ombre d’une colère, mais la tristesse de son sourire me fit du mal.

Ses joues étaient si rondes. À quarante-trois ans, elle ressemblait toujours à cette jeune adolescente de seize ans, dans sa tenue de danseuse.

— Je connais ce regard. Dois-je en conclure que Séverin en est la cause, mon frère ?

Mes poings se serrèrent. Elle les caressa et les tint entre ses doigts.

— J’ai entendu qu’une de ses dernières expositions s'était mal passée. Des vandales avaient fait exploser une bombe de peinture.

Ma mâchoire se contracta.

J’avais couru après les vandales. J’en avais chopé un au vol. Le forçant à parler. Il avait parlé et avant que je puisse le remettre à un agent de police, il m’avait fait faux bond.

— Une chance que les toiles étaient protégées par du verre.

— Ça m’enrage, Mary-Lou. Ça me rend dingue quand on s’attaque à lui de près ou de loin.

Mon bras fouetta le vide. J’étais en colère.

— Tu y étais, devina-t-elle.

J’agitai la tête. J’y étais et j’avais fini peint de la tête aux pieds, comme un bon nombre de visiteurs.

— Mais dis-moi, quel rapport y a-t-il avec les membres de ton club ? Pourquoi te battre avec eux ?

— A-t-on avis ? Les membres de mon club ne sont pas ignorants de qui humilie le nom de Séverin. La première fois que je me suis battue, c’est parce que l’un d’eux racontait des foutaises sur les relations qu’entretient Séverin avec certains de ses apprentis. Que Séverin ne serait pas insensible à de très jeunes hommes, tout ça en crachant sur ses peintures. Nous étions dans un salon de l’hôtel Grande Lionne, celui tout juste rénové. Séverin avait été mécène. Cela m’a rendu dingue. Je l’aurais tué.

Je me tus un instant, cherchant à regagner mon calme. Mary-Lou attendait la suite sans un mot.

— C’est plus que de la jalousie. Pure et dure. Tout ça parce que trois d’entre eux ont été recalés pour exposer et les autres avaient des attentes envers leurs enfants, leurs amants-amantes qui participaient à un concours. Séverin était le décisionnaire. Il a préféré un de ses anciens élèves. Il était donc facile de le détester. Ils se sont tous ligués contre lui, et moi, le fervent admirateur du grand Séverin, je n’ai rien vu. Mais quel imbécile. Ils manigancent depuis des mois pour ruiner la popularité de Séverin.

— Je comprends mieux. Donc aujourd’hui, tu t’en es pris à ce jeune homme parce qu’il avait…

— Parce qu’il m’a tout dit en riant. Il prévoit de faire un nouveau sale coup. Quoi ? Je ne saurais dire. Pour le reste, il a tout balancé.

— En as-tu parlé à la police ?

— Bien sûr. Ils n’ont pas cru que le charmant avec qui je m’étais battu pouvait avoir une idée de la sorte. C’est qu’il est fort pour se poser en victime. Je n’ai pas une preuve.

La veille, je m’étais pris la tête avec deux autres membres qui clamaient que Séverin avait assez duré. Qu’il fallait qu’il cède sa place. Chacun de nous mécénait des artistes. Certains étaient brillants, et une fois dans leur papier, on pouvait aller loin. C’était le pouvoir que les membres de mon club cherchaient.

La capitale aimait les arts. Devenez mécène d’un ou d’une prodige et toutes les portes s’ouvriront.

— Je vois. Ce n’est pas une grande surprise. Combien de fois t’ai-je prévenu sur tes fréquentations ? Tu voulais avoir raison. Ce sont des profiteurs.

Elle pressa sa main sur ma joue.

— Tu es trop bon. Fais-moi le plaisir de les quitter.

— C’est déjà fait. J’ai barré mon nom du registre. Je n’y remettrai plus les pieds. Maintenant, il me faut envoyer une lettre à Lucinda pour qu'elle prévienne son frère où qu’il se soit terré sur une possible nouvelle catastrophe. Séverin ne mérite pas tant de haine.

Séverin changeait souvent d’atelier. Il n’aimait pas rester au même endroit trop longtemps. Je ne savais pas si c’était un besoin de mouvement ou la peur qu’on puisse savoir où le trouver.

— Mon Ludwig, je sais combien tu as mal lorsqu’il s’agit de lui. Je sais combien il te manque. Combien tu en es encore amoureux.

Elle savait tout depuis toujours. Elle n’avait pas apprécié mon mariage avec Lomdélia en sachant ma vérité. Elle avait eu pitié de cette femme que j’avais prise pour épouse, que j’avais fait devenir mère, que j’avais enfermée dans un couple sans amour.

— Tu n’imagines pas ce que j’ai envie de leur faire.

— Oh ! Si. Très bien. Et je te conjure de ne pas faire de bêtises. Si tu veux te changer les idées, viens donc au salon que propose Lananette tous les jeudis. Elle y organise des goûters, et expose deux à trois artistes. Jeudi qui vient, nous rencontrerons une portière qui commence à se faire un nom dans le domaine, et un jeune peintre. Il y a toujours du beau monde là-bas. Elle serait ravie de te compter parmi ses visiteurs. Puis il y a Vadigue, un amateur d’art et un grand admirateur de Séverin. Je vous présenterai et je suis sûr que les minutes écoulées feront le reste. Deux admirateurs de Séverin parlant de ses œuvres. Et puis, il est très joli garçon.

Elle me fit un clin d’œil en essuyant une larme qui coulait sur ma joue. Je ne retenais pas mes émotions quand il s’agissait de Séverin.

— On s’inquiète pour toi. On s’est toujours inquiété depuis l’histoire du cordonnier.

Elle sortit de son sac une invitation et me la mit entre les mains.

— J’y penserai, dis-je seulement.

— Ludwig.

Sa voix était plus sombre.

— Séverin sait se défendre. Il n’a plus dix-huit ans et il n’est plus possédé. Il sait ce qu’il attire autour de lui. Il n’est pas impressionnable. Il ne l’est plus.

Je hochais la tête. Mary-Lou m’enlaça.

— Quant à mon cher neveu, il comprendra un jour qui tu es et ce que la vie a fait endurer à ton cœur. Il saura pourquoi tu mets tant de murs entre toi et les autres.

— Je le sais. Il est un homme intelligent, mais ce n’est pas vraiment son incompréhension qui me mine en le regardant.

— Je sais à quoi tu penses. Moi aussi j’ai peur pour lui. J’ai toujours une vive pensée pour lui lorsque je lis le journal. Mais il a choisi ce métier et nous savons pourquoi. Il s’en sortira. Tout ira bien, mon frère.

— Je ne sais pas.

Je quittais ma sœur d’un baiser sur la joue, avec la promesse que je me rendrais au salon qu’organisait Lananette.

Je bifurquai au carrefour et poursuivis mon chemin.

La criminalité faisait yoyo. Je n’avais pour seule inquiétude, l’avenir de Landry. C’était un métier dangereux. Aussi bien physiquement que psychologiquement. Serait-il toujours droit ? Ou bien le perdrai-je un jour ?

En entrant chez moi – la moitié du premier étage d’un appartement – je m’enfermais dans mon bureau. J’y écris une longue lettre à Séverin. Dans l’après-midi, je la glisserai dans la boîte aux lettres de sa sœur, Lucinda. Elle la lui donnerait.

Quand je l’eus terminé, je m’approchai à grand pas de ma grande bibliothèque et appuyai sur un motif. Une porte secrète s’ouvrit sur les ténèbres. J’écoutais la vie dans le reste de la maison. Je n’en pouvais plus des rires de ma femme et de mes filles. Comment y parvenaient-elles ?

Landry dormait.

Et moi, je n’avais qu’une seule envie, me perdre dans mon passé.

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