7/2 - Éloïse

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Sarah m’a expliqué qu’elle a aussi ses petites combines. À la tête que je devais tirer, elle rigola en me disant qu’elle pose pour des photos de vêtements. Son rêve, c’est d’être mannequin, mais elle n’a pas d’argent pour se faire faire un book. Elle m’expliqua ce que c’est, un book : un livre de photos pour montrer tout ce qu’elle (ou il) peut montrer. Elle peut devenir mannequin, parce que c’est une fille magnifique, à mon avis et à celui de la plupart des garçons. Ses parents sont Antillais, mais métis. Ce mélange de mélanges a donné une superbe fille au visage fin, au corps fluide, avec une élégance naturelle que j’envie trop.

Surtout, depuis qu’elle m’a raconté tout ça, je l’admire encore plus. À mon âge, elle doit déjà se battre dans la vie. Moi, j’ai tout à la maison, enfin tout ce qu'il me faut. Ce n'est pas grand-chose, finalement. Sarah, elle n'a rien du tout. La première fois qu’elle m’a invité chez elle, j’ai découvert un autre monde. L’immeuble ressemblait au nôtre, mais l’intérieur était sale, plein de tags dans les escaliers. L’ascenseur ne marchait pas, car il ne marche jamais. Nous avons aidé une vieille dame à monter ses sacs de provisions.

Chez nous, c’est un peu le désordre, avec des livres et des objets partout. Chez Sarah, il n’y a presque rien. Dans sa chambre, presque pas de vêtements. Elle m’a expliqué qu’elle les achète et les vend sans arrêt. Elle ne peut pas en avoir beaucoup à la fois, car c’est trop cher. Je pense à ma pile de jeans, alors que je mets toujours le même. Quand elle vient chez nous, c’est elle qui est étonnée. Elle ne comprend pas pourquoi on a besoin de tant de choses. Elle me dit qu’elle vendrait tout.

C’est vraiment une fille formidable, beaucoup plus forte que moi. Je ne suis qu’une ado, une petite bourge, comme elle dit. Elle, elle se bat pour ce qu’elle veut, c’est déjà une adulte. Je suis fière d’être son amie.

***

Son regard analyse aussi les relations entre filles et garçons. C’est grâce à elle que j’ai appris à savoir ce qui se passe et à mettre à jour les cartes dans ma tête. Nous sommes toujours dans un coin de la cour et nous échangeons nos remarques sur les uns et les autres. Aucune autre fille n’ose s’approcher de nous quand nous sommes dans cet état.

J’ai voulu savoir si je pouvais faire aussi bien qu’elle. Comme une grande fête de famille est prévue et j’ai décidé de faire ma Sarah. Pour cela, je dois commencer par trainer maman dans un magasin que Sarah m’a indiqué. Je lui ai dit ce que je voulais faire.

En arrivant, je flashe tout de suite la robe que je veux : c’est celle sur le mannequin en vitrine. J’essaie tout le magasin, sous le regard de plus en plus noir de la vendeuse qui finit par nous abandonner. Ça, c’est pour m’amuser, pour jouer la gamine capricieuse. Ma mère résiste, sans rien dire, étonnée de voir, pour une fois, sa fille s’intéresser aux vêtements. Enfin, elle finit par me suggérer la robe que je veux. Je fais la moue en l’enfilant. Son tissu est merveilleux, la couleur jaune et les motifs formidables, la coupe idéale pour moi, ne laissant pas deviner si j’ai des gros ou des petits seins (ils sont minuscules, mais ils me font mal). Je la repose, toujours avec la même grimace. J’ai réussi, car maman me suggère, puis me supplie de la prendre. J’accepte, pour lui faire plaisir ! Je suis heureuse, j’ai la robe de mes rêves sans le montrer ! Ou presque, car en sortant, je ne peux pas m’empêcher d’embrasser maman. Quand elle me rend mon baiser en riant, je comprends qu’elle a vu mon petit jeu depuis le début. Pour une fois, nous sommes deux copines.

Pour me préparer, je dois, en plus, démêler mes cheveux. Ça fait longtemps que j’ai abandonné. Ils ont une jolie couleur, mais ils sont tellement frisés que c’est toujours un gros sac de nœuds. Pourquoi est-ce Alexandre qui a les cheveux lisses de papa et moi la toison de maman ?

Bref, quand je sors habillée pour aller à la fête, cela a fait sortir Alexandre de ses pensées et ouvrir grande la bouche de papa et de maman. Tous, ils ont l’air de me voir pour la première fois et l’effet doit leur plaire. J’explose de joie et de fierté, mais je fais l’indifférente. Le plus important, c’est que Thomas me voit lui aussi, mais c’est le matin et nous devons partir vite. Une fois de plus, maman devine mon attente, tandis que je fais tout pour retarder le départ. Elle explique, en se cachant à peine, le problème à papa. Avec ses gros sabots, il dit à maman et à Alexandre d'aller à la voiture. Il nous rejoindra, car il a oublié de dire quelque chose à Pierre. Puis il me demande si je veux bien l’accompagner ! La grosse ficelle, mais elle me convient bien.

Nous descendons et tandis que papa raconte n’importe quoi à Pierre, je file dans la chambre de Tom. Avec Fatine, ils sont scotchés avec un jeu débile de bagarres sur l’ordi. Tom tourne la tête et arrête complètement de bouger, la bouche ouverte. Deux secondes plus tard, Fatine lui crie dessus, car ils sont en train de se faire démolir. Fatine tourne la tête, énervé, et affiche la même réaction que Tom ! Je les laisse en leur disant que je suis juste passée leur dire bonjour, mais que je ne veux pas les déranger.

Je suis plus que contente de moi, de savoir que je peux faire tourner la tête aux garçons et surtout celle de mon préféré ! En descendant, papa me fait également un compliment, fier qu’il était de voir sa petite fille devenir une si belle jeune fille. Pour une fois qu’il s’intéressait à moi et pas à ses équations. À la fête de famille, j’ai aussi mon petit succès.

Le meilleur est le compliment de Tom, quelques jours plus tard. Sa première appréciation sur ma personne ! Je recommencerai, rien que pour lui faire plaisir. Quand j’ai les photos, j’ose les montrer à Sarah. Elle ne réagit pas. Je la connais et je sais que de toute façon, elle commence toujours par faire la moue. Puis elle me dit que j’étais sa bonne élève : simple, parfait, sans fausse note. Et elle avoue qu’elle me jalouse, car les cheveux blonds et les yeux bleus, c’est son rêve. Alors que moi, je lui réponds que je la trouve magnifique. Nous finissons par en rire toutes les deux.

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