46 - Le chant de Ceux qui restent

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  Le marchand, Orlov, grimpa à l’avant du chariot et s’assit sur la banquette. Un soldat lui tendit son fouet et les rênes. Le yack s'ébroua et piétina, impatient de bouger.

Sur ordre de Dragarev, les Strakh daemonov se rangèrent en deux lignes, de part et d’autre du chariot. Ils avaient rangé leur matériel et ce qui leur restait de provisions au fond de la caisse, vérifié leur équipement et resserré les attaches de leurs capes de voyage par-dessus leurs armures.

Anka contrôla une dernière fois la souplesse de ses bottes, les bretelles de ses musettes, l’attache de sa hachette à sa ceinture, puis le fourreau sur sa cuisse. Elle vérifia que le coutelas était bien scellé, deux fois. Tout était en place.

Non loin d’elle, les proches de Nuqa se resserrèrent autour de lui pour lui dire au revoir. Anka vit les parents de l’éleveur l’attirer contre eux l’un après l’autre, poser leurs fronts contre le sien, lui parler tout bas. Sa mère lui remit quelque chose à manger qu’il glissa dans une poche. Son père lui serra le bras, puis se détourna pour essuyer son visage humide de larmes.

Anka reporta son attention sur l’attache de son coutelas. Elle eut la manie de vérifier, encore, la fermeture du fourreau.

« Ça ira, pour parler avec les Rochelins ? » lui demanda Tali, qui s’était approchée entre-temps.

« Je pense, répondit Anka d’une voix neutre. Nuqa a un bon niveau en continental, il m’aidera si nécessaire.

— Le continental n’est pas une langue très difficile, à l’inverse du lumène des Sombrelis ou du frazé des Hóms sédentaires. Tu t’amélioreras rapidement. »

Anka ne répondit pas.

Tali afficha un sourire discret.

« Je suppose que tu n’as pas prévu de beaucoup parler avec eux.

— Le strict nécessaire.

— Tu as raison. Ils parlent beaucoup, c’est facile de perdre le fil. »

Tali jeta un regard vers Orlov.

« Ce marchand est difficile à comprendre. Il utilise beaucoup d’emphases et son accent est très prononcé. Je crois qu’il le fait exprès, mais je ne sais pas pourquoi... Hm. Ne le laisse pas t’embrouiller. »

Anka acquiesça.

« Merci.

— Ne me remercie pas. Prends soin de Nuqa et revenez avec ce fichu remède. »

L’artisane-traductrice lui posa une main sur l’épaule.

« Bonne chasse, Nirviq. »

Anka inclina la tête.

Tali s’éloigna d’elle. Déjà, une ligne de nomades s’était formée dans la pente de la colline. Les caisses, les tonneaux et les sacs remontaient de main en main vers le campement. Tali s’empara d’un ballot d’avoine et prit place dans la file.

Les chasseurs du clan-hôte présents au campement se rassemblèrent autour d’Anka. Silla avait pris la route de l’Ouest avec Sakari, sa mère, pour quérir l'aide des Kajik ; Amaruq et plusieurs autres parcouraient encore les terres voisines pour rapporter de quoi nourrir les clans. Ceux qui restaient vinrent la saluer un à un.

Le novice Taviq fut le premier à s’avancer.

« Bonne chasse, Nirviq.

— Merci. »

Il afficha un sourire attristé, lui donna une tape vigoureuse sur l’épaule, puis recula.

Une chasseuse plus âgée prit sa place. Elle attira Anka contre elle dans une étreinte. L’arc qu’Anka portait à l’épaule gêna son mouvement ; elle s’en accommoda sans commentaire et la relâcha.

« Bonne chasse, Nirviq.

— Merci. »

L’un après l’autre, ils vinrent la saluer. Certains lui pressèrent l’avant-bras. D’autres posèrent leur front contre le sien, ou lui touchèrent simplement l’épaule avant de se retirer. Le jeune Qimluq, la gorge nouée par l’émoi, la serra contre lui avec raideur, gêné à la hanche par la hachette qu'elle avait à la ceinture.

Anka se laissa faire.

La voix du jeune chasseur se brisa :

« Bonne chasse, Nirviq.

— Merci. »

Qimluq la garda longtemps contre lui. Il hoqueta avant de reculer, les yeux brillants.

Nanooq s’approcha à son tour. Il observa Anka de son œil noir, puis regarda un instant les Rochelins rassemblés non loin, prêts à partir. Il avait l’air inquiet. Il soupira sans dévoiler sa pensée, et posa ses mains sur les épaules d’Anka, couvertes de sangles et de bretelles.

« Trois mois, dit-il simplement. Pas un de plus. Au-delà, l’hiver nous coincera, et il sera trop tard pour sauver les troupeaux. »

Anka hocha la tête.

« Trois mois », répéta-t-elle.

Nanooq l’attira contre lui, dans une étreinte fraternelle, manquant de peu de faire glisser l’arc à son épaule. Lorsqu’il la relâcha, il lui donna une tape sèche sur le bras, puis s’écarta pour laisser la place à Itaq.

Son père avait tenu jusque-là. Pourtant, les larmes lui montèrent aux yeux lorsqu’il s’avança vers elle. Il marchait lentement, en lutte contre ses propres jambes. D’un geste tremblant, il planta son bâton dans la terre et prit Anka dans ses bras.

Il la serra contre lui en se balançant de gauche à droite, comme lorsqu’elle était enfant. Le paquetage le gênait. Les musettes, l’arc et le havresac empêchaient ses bras de bien l’entourer. Il essaya tout de même, maladroitement, puis posa son nez contre la joue de sa fille, inspira longuement son odeur.

Sa voix s’étrangla lorsqu’il lui parla enfin, à l'oreille :

« Méfie-toi de ces Rochelins. Ne baisse jamais ta garde.

— Oui. »

Il se recula juste assez pour la regarder en face.

« Ta mère doit être chez les Kajik, en ce moment même. Et voilà que tu pars vers le Sud... »

Il murmura :

« Ma hutte se vide plus vite que mon vieux cœur ne sait le supporter. »

Anka resta immobile. La mention de sa mère, dont ils n’avaient aucune nouvelle, avait assombri ses pensées.

« Je sais que tu ne me feras aucune promesse, ajouta Itaq d’une voix chevrotante. Tu es la digne fille de ta mère. Mais je te le dis quand même : reviens-nous vite. Avec ou sans le remède, peu m’importe. Reviens. C’est tout ce que je te demande. »

Cette fois, elle hocha la tête sans répondre.

Il posa une main sur sa joue, puis la laissa glisser jusqu’à la sangle de son havresac, sur son épaule.

« Va, ma fille. »

Ses doigts se crispèrent une dernière fois sur la sangle.

« Bonne chasse… Nirviq.

— Merci, papa. »

Il la lâcha tout doucement. Ses lèvres tremblèrent. Deux larmes roulèrent sur ses joues et disparurent dans sa barbe blanche.

Anka déplanta le bâton de son père et le lui tendit. Elle força un sourire, parce qu’elle ne savait pas quoi lui donner d’autre.

Itaq resta figé un instant en voyant le sourire tordu de sa fille. Une autre larme lui échappa quand il tendit le bras pour récupérer son bâton. Il savait qu’elle le forçait, ce qui le rendit à la fois triste et reconnaissant.

Il s’apprêta à lui dire quelque chose, quand, soudain, Anka tourna la tête.

Il y avait du mouvement sur la colline.

Les Porte-Voix des clans se rassemblaient devant les premières huttes. Ankora manquait à l’appel. Sa place, pourtant, n’était pas vide. Nukiliq s’y tenait. Roqa, le Porte-Voix du plus grand clan de l’Est, resplendissant dans sa tenue cérémonielle parsemée de rubans bleus, encouragea le jeune Nukiliq à se placer au milieu de leur groupe. Il semblait trop jeune dans la lumière claire, trop droit, trop seul malgré les chamans qui l’entouraient. Pourtant, quand ils furent tous en place, il leva le menton en même temps que les autres.

Le Chant monta d’un seul souffle.

« Nous avons marché longtemps,
sans connaître notre nom.

Le jour nous brûlait les yeux,
la nuit nous gelait les mains.

Nous avions faim et peur.

Les terres blanches ne donnaient pas assez à manger,
mais elles ne se rassasiaient jamais de nous.

Car ce que le Tout donne,
il le reprend aux vivants. »

La rumeur du torrent recula sous leurs voix.

Le yack se figea. Les chiens cessèrent leurs allers-retours entre les enclos et s’assirent, les oreilles dressées. Les rennes levèrent la tête vers la colline, leurs queues en houppette se balançant de gauche à droite. Dans l’enclos isolé, les bêtes malades relevèrent faiblement le museau.

Anka sentit les vibrations du Chant lui effleurer la nuque, puis descendre entre ses omoplates, là où les sangles de ses musettes se croisaient sous son havresac.

Alors qu’Orlov pivotait sur sa banquette pour regarder les chamans chanter, les Strakh daemonov perdirent leur parfaite symétrie. Des soldats rompirent le rang et pivotèrent sur leurs talons pour mieux voir. Un autre fixait les mains de Dragarev, comme s’il attendait un ordre. Son commandant ne lui fit aucun signe ; il surveillait la colline, immobile, les sourcils froncés. Le relief, hérissé de huttes, se reflétait sur ses yeux bleus.

« Nous avons vu le sang sur la neige,
sans savoir encore
comment pleurer nos morts ensemble.

Le silence, la solitude,
nous enchaînaient au désespoir.

Ô, comme nos existences étaient sombres,
et comme le vent était froid.

Pourtant, nous sommes toujours là. »

Nuqa écoutait avec les siens. Il lissait une mèche de cheveux sur le front d’Ukpiq, replaçait les tresses d’Ula qui sanglotait avec des hoquets. Laki, droite et digne, retenait ses larmes.

Les nomades, en ligne dans la pente, avaient posé les marchandises au sol. Ils faisaient face au vallon et se mirent à chanter eux aussi, un peu essoufflés, le visage en sueur.

Une variation subtile, dans l’air, éveilla la vigilance d’Anka. Il y avait de l’agitation dans le campement. Elle resserra ses doigts sur la hampe de son harpon, par réflexe.

Un instant plus tard, le son du Chant se mit à changer.

D’autres voix s’ajoutèrent à celles des chamans et des nomades dans la pente, d’abord éparses, hésitantes, puis de plus en plus nombreuses.

Les Nivuuq apparurent à l’orée des huttes. Ils s’avancèrent par centaines et par centaines. Certains portaient encore leurs outils. D’autres tenaient des enfants contre eux. Les anciens avaient lâché leurs bâtons pour poser leurs mains à la base de leurs gorges ridées. Les plus jeunes, trop petits pour comprendre la gravité du moment, agitaient les bras en direction du vallon pour leur dire au revoir.

Et tous chantaient.

« Nous avons vu l’été revenir
et les fleurs percer la neige.

Nous avons pris la main
de ceux qui marchaient près de nous.

Et nous avons chanté.

Raconte encore, Porte-Voix,
raconte comme nous avons eu faim et peur.

Rappelle-nous ce qu’était la vie avant notre nom.

N’oublie jamais de chanter que nous avons survécu,
parce qu’un jour,
nous avons cessé de marcher seuls,
dans les terres blanches comme dans les étoiles.

Toi, Nivuuq, écoute notre serment. »

Nivuuq, le peuple, chantaient-ils. Leur nom dans sa nudité première.

Anka eut du mal à le ressentir pleinement, mais elle perçut l'aura fondatrice de ce chant collectif. Il était devenu une chose vivante, invisible, mais immense, flottant par-dessus la colline, entre la terre et le ciel.

Orlov ne comprenait rien au nivuuqtitut, et pourtant, il restait là, bouche entrouverte, à les observer sans bouger. Les soldats s’étaient tournés vers Dragarev, surpris par ce rassemblement soudain. Dragarev, toutefois, était très calme. Un air songeur habitait ses traits, comme si cette foule chantante lui montrait une forme d’ordre qu’aucune doctrine militaire ne lui avait apprise.

« Si tu as faim,
nous partagerons.

Si tu as froid,
nous t'enlacerons.

Si tu as peur,
nous chanterons.

Si tu tombes,
nous célèbrerons ton nom.

Et si le monde devient trop sombre,
nous chanterons plus fort
pour faire danser les aurores
à la voûte du Tout.

Où que tu sois, Nivuuq,
que tu les voies ou pas,
elles veilleront sur toi. »

La puissante mélopée s’arrêta d’un coup.

Les Porte-Voix s’inclinèrent. La foule derrière eux en fit de même. Les enfants les plus jeunes restèrent d’abord droits sans comprendre, puis plièrent le buste à angle droit, trop bas, imitant les adultes avec une application maladroite.

Anka reçut ce salut sans baisser les yeux, le havresac lourd sur les épaules, le harpon dans la main.

Tout le monde se redressa d’un même mouvement.

Nukiliq fit quelques pas dans la pente.

Il leva un bras pour la saluer et cria :

« Bonne chasse, Nirviq ! »

Anka entendit le son de sa voix un instant après avoir vu sa bouche bouger. Quelque chose remua en elle, sans qu’elle sût précisément quoi. Elle pencha la nuque pour le saluer, se redressa, et se pencha une seconde fois à l’attention des nomades rassemblés derrière lui, immobiles et graves.

Nukiliq salua ensuite Nuqa.

« Bonne chance, Nuqa ! »

Laki frotta le dos de son compagnon, l’encourageant à leur répondre. Il sortit de sa stupeur et fit de grands gestes d’au revoir.

« Merci ! Merci et à bientôt ! » cria-t-il, la voix enrouée.

Orlov toussota, gêné de ne pas avoir tout à fait compris ce qui venait de se passer. Dragarev, les yeux fixés sur Anka avec une expression indéchiffrable, signa quelques gestes à l’attention de ses soldats, qui échangèrent quelques regards avant de se remettre en ligne.

« C’était très beau », commenta finalement Orlov.

Personne ne lui répondit.

Un remous agita tout à coup l'assemblée sur la colline.

Anka le vit avant les autres. Qovir fendait la foule avec l’application maladroite d’un hóm qui essayait de ne bousculer personne tout en bousculant tout le monde.

« Faites place, dit Qovir d’un ton d’excuse, avec un sourire gêné. Oups, désolé, désolé. On doit vraiment passer. Merci. Pardon. Oups. Là, je suis là. Oui. Eh ! Merci. On a un gros Quma à tuer, merci bien, est-ce que vous pourriez...? Ah ! Enfin ! »

L'assemblée, hypnotisée par le Chant, était enfin sortie de son immobilisme pour laisser Qovir passer. Derrière lui marchaient Latika, l’Uviq aux Yeux-Soleil du clan des baies de l’Est, et quatre autres chasseurs aux yeux noirs.

Lorsque le groupe de chasse franchit la dernière ligne de nomades, ils s’engagèrent dans la pente de la colline. La foule se referma en silence derrière eux.

Latika n’éleva pas la voix. Un seul geste de sa main suffit à resserrer les chasseurs en ligne dans son dos. Froide et sublime, les cicatrices de son visage nacrées dans la lumière du soleil bas, elle jaugea en quelques secondes la pente, l’horizon, le chariot, les soldats rochelins, les nomades qui avaient recommencé à monter les marchandises vers le campement.

Son regard doré passa brièvement sur Anka, puis sur Nanooq, avant de continuer son inspection des environs.

Nanooq soupira et se rapprocha d’Anka, sans quitter le groupe de Latika des yeux.

« Ils sont en retard », gronda-t-il.

Qovir s’efforçait visiblement de caler ses foulées sur celles, plus courtes, des chasseurs devant lui. Il fouilla le vallon des yeux, puis repéra Anka. Un sourire apparut sur son visage.

« Ils feront route avec vous pendant quelques cycles. Ensuite, Latika mènera son groupe vers le sud-est, et toi et Nuqa continuerez vers les Griveldes. »

Anka acquiesça. Elle n’avait jamais chassé avec Latika, mais elle savait, de réputation, qu’elle était une bonne Uviq. Elle ne voyait aucun inconvénient à voyager avec elle.

Elle comprenait mieux, aussi, pourquoi Qovir n’était pas descendu plus tôt pour lui dire au revoir. Il se préparait pour la chasse.

À peine le groupe atteignit le bas de la pente qu’Orlov se redressa sur la banquette du chariot.

« Si nous sommes tous prêts, nous pouvons y aller. »

Il claqua les rênes sur la croupe du yack. L’animal mugit et tira sur le harnais. Les roues du chariot grincèrent. Le chariot avança. Les soldats se mirent en marche, guidés par les signes de Dragarev.

Latika leva la main. Son groupe de chasse s’engagea à la suite du chariot et passa devant Anka.

Qovir ralentit à sa hauteur. Son sourire s’était fait plus discret.

« Bien dormi ?

— Suffisamment.

— Moi aussi. »

Il jeta un coup d’œil vers Latika, puis revint à Anka.

« J’ai encore quelques cycles pour te composer un poème idiot, si tu es d'accord. »

Anka le scruta une seconde.

« Fais ce que tu veux. »

Le sourire de Qovir s’élargit.

« Eh. C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. »

Il rattrapa son groupe en quelques pas, harpon sur l’épaule. Il posa la main sur le coutelas du dernier rite qu’il portait à la ceinture et vérifia qu’il était bien scellé.

Ses doigts, couverts de cicatrices au niveau des phalanges, passèrent sur le sceau du fourreau une fois.

Puis une autre.

Anka le vit faire.

Elle ne dit rien. Ses doigts la picotèrent. Elle passa de nouveau une main sur son propre coutelas.

Soudain, les pleurs d’Ula se muèrent en cris stridents. Laki venait de décrocher doucement ses petites mains du pantalon en laine bouillie de Nuqa et de la prendre dans ses bras. La fillette luttait, les bras tendus en direction de son père. Les parents de Nuqa s'enlaçaient. Leurs proches murmuraient des paroles de réconfort.

Anka avisa sans un mot Nuqa mettre son lourd sac sur son dos. Ses yeux étaient bouffis, les cernes marqués. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années en quelques cycles. Il s'avança, le pas lourd, vers Anka, mais il ne croisa pas son regard tout de suite ; il restait tourné vers Laki et ses enfants.

Laki berçait leur fille contre elle, la mâchoire serrée. Ula enfouissait son visage dans le cou de sa mère, les épaules secouées. Ukpiq se tenait droit comme un piquet ; il se raidissait, avalait ses sanglots avec des efforts terribles, mais les pleurs montaient malgré lui. Bientôt, deux grosses larmes fendirent ses joues.

Laki posa une main contre sa poitrine. Nuqa posa une main contre son propre torse, la regardant avec intensité, les yeux larmoyants.

Anka se détourna. Ce départ ressemblait trop à un adieu.

Ses Yeux-Soleil trouvèrent aussitôt Itaq.

Son père se tenait près de Nanooq, appuyé sur son bâton. Elle savait que son père n’était plus le chasseur grand et fort qui habitait ses souvenirs d’enfance. Mais elle ne l’avait jamais vu aussi faible et fatigué. Pourtant, il n’était pas seul : Nanooq était à ses côtés ; les chasseurs du clan-hôte l’entouraient. Plusieurs avaient chassé sous ses ordres, autrefois, lorsqu’il était encore Inuviq.

Ces gens tenaient à lui. Ils ne le laisseraient pas s’abandonner au silence et à la solitude. Il n’était pas utile de s’inquiéter pour lui.

Anka revint à Nuqa.

Il venait de se tourner vers elle, au même moment. Très ému, il eut besoin de s’éclaircir la gorge avant de lui parler.

« On y va ? » dit-il, la voix rauque.

Elle le détailla une seconde. Ses mains tremblaient à peine, ses épaules étaient droites, mais son regard fuyait encore vers Laki et ses enfants.

Elle se pencha vers lui et glissa, assez bas pour que seul Nuqa l’entendît :

« Je suppose que tu as bien mûri ta décision. On en parlera en chemin. »

Nuqa acquiesça.

« D’accord. »

Il ajusta le poids de son sac sur ses épaules et se mit à marcher, à la suite des Rochelins et du groupe de chasse mené par Latika.

Anka s’engagea derrière lui.

Une brise tiède fit frémir les touffes d’herbes entre les enclos.

Le Chant s’était tu, mais quelque chose de lui restait dans l’air. Un souffle, peut-être. Un fragment d’âme impossible à saisir.

Anka ne leva pas les yeux vers la colline, d'où les clans observaient leur départ.

Elle ne se tourna pas vers son père une dernière fois.

Elle regardait vers le Sud.

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