De l'autre côté du mur : suite

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À 18h30, fin de shift. Il rentra, la maison vide. Son père avait laissé un autre mot : « Réunion clients jusqu’à tard, ne m’attends pas avant 1h. » Valérie était encore chez sa sœur. Léa… partie depuis le matin.

Il monta direct dans sa chambre, se doucha longuement, l’eau brûlante sur les épaules pour effacer la journée. Il s’allongea sur le lit en boxer, lumière tamisée, attrapa son téléphone et ouvrit l’appli.

Pas de message.

Il tapa, effaça, tapa encore.

« T’es là ce soir ? »

Il envoya. Les trois points apparurent presque immédiatement.

La jolie plume : « oui… mais pas longtemps. ce soir je vois mon copain. on va se retrouver discrètement. »

Targa sentit son estomac se nouer, il fixa l’écran, le pouls dans les tempes.

Il tapa, lentement :

« Ah ouais ? Vous faites quoi ? »

Et il attendit, le souffle suspendu, que les mots suivants tombent et fassent tout basculer – ou pas – encore un peu plus loin dans le gouffre.

La jolie plume : « on va direct dans un endroit où personne nous voit. pas de ciné, pas de resto. juste lui et moi, dans sa voiture garée loin, ou peut-être un motel cheap si on a envie de prendre notre temps. il aime bien quand c’est un peu risqué. »

Targa lut le message deux fois, trois fois. Son pouce resta suspendu au-dessus du clavier. Il sentait la sueur perler au creux de ses reins malgré la douche brûlante qu’il venait de prendre. Il se força à respirer lentement.

C’est pas Léa, c’est pas Léa, Léa est avec Théo ce soir. Théo le mec qui poste des selfies torse nu à la salle de muscu et qui appelle tout le monde « bro ». Pas un type qui parle de « motel cheap » et de « risqué ». Son père est au boulot, réunion clients, il rentre pas avant 1h, c’est écrit sur le post-it.

Il tapa quand même, les doigts un peu moites sur l’écran.

« Il est comment ce soir ? Il t’a déjà dit ce qu’il voulait te faire ? »

Les trois points dansèrent longtemps, trop longtemps. Targa posa le téléphone sur son ventre, fixa le plafond, il imaginait Léa – non, pas Léa, « La jolie plume » – en train de taper dans une voiture, ou dans un parking désert, ou déjà dans un lit d’hôtel bas de gamme avec des draps qui sentent la javel. Il imaginait ses cheveux encore humides de la douche du matin, ce petit sourire en coin qu’elle avait quand elle scrollait son téléphone à table. Arrête. Arrête ça tout de suite.

La réponse arriva.

La jolie plume : « il est déjà chaud. il m’a envoyé un message y a 10 min pour me dire qu’il bandait rien qu’à penser à moi. il veut commencer doucement : m’embrasser le cou, descendre sur mes seins, les prendre en bouche pendant que je lui caresse la queue par-dessus le jean. après il veut que je m’asseye sur ses genoux, que je me frotte contre lui jusqu’à ce que je mouille à travers ma culotte. il adore quand je gémis dans son oreille. »

Targa sentit sa propre queue durcir d’un coup dans le boxer. Traîtresse. Il glissa une main dessous, la serra doucement à la base, sans bouger, juste pour calmer la pulsation.

Il relut le message, les mots étaient crus, précis, comme d’habitude, mais il y avait quelque chose de familier dans le rythme. Ces phrases courtes, ces ellipses, cette façon de tout décrire sans jamais trop en faire, comme quand Léa racontait une anecdote pourrie et qu’elle s’arrêtait pile au bon moment pour te faire languir.

Non, c’est pas elle. Il tapa :

« Et là, maintenant ? Il est avec toi ? Il te touche déjà ? »

Réponse quasi instantanée.

La jolie plume : « oui… on est garés. il vient de glisser sa main sous mon haut. il caresse mon ventre, lentement, du nombril jusqu’aux côtes. ses doigts sont chauds. il trace des cercles autour de mon grain de beauté, il sait que j’adore ça. je respire plus fort. »

Targa ferma les yeux. Le grain de beauté, putain. Il revit la cuisine du matin, Léa penchée sur son bol, la peau exposée, le petit point sombre juste là. Il rouvrit les yeux, le cœur qui cognait dans la gorge.

« Dis-moi ce qu’il fait exactement. En ce moment. »

La jolie plume : « il a relevé mon haut jusqu’aux seins. il les regarde comme si c’était la première fois. il les prend dans ses mains, les soupèse, pince les tétons doucement d’abord, puis plus fort. je gémis un peu, il sourit. il descend sa bouche, lèche un téton en cercle, le suce fort. sa barbe de trois jours gratte un peu, c’est bon. de l’autre main il descend vers ma culotte, il passe par-dessus le tissu, il sent que je suis déjà trempée. il frotte doucement mon clito à travers. je me cambre. »

Targa grogna dans le noir, sa main avait commencé à bouger, lentement, en rythme avec les mots qui s’affichaient. Il imaginait la scène. Trop bien, trop précisément.

La voiture garée dans un coin sombre, les vitres qui s’embuent, la respiration saccadée, mais dans sa tête, c’était le visage de Léa qui apparaissait. Ses cheveux en bataille, ses lèvres entrouvertes, ses yeux mi-clos. Il se haïssait pour ça, mais il ne pouvait plus arrêter.

« Il va te doigter ? »

La jolie plume : « oui… il écarte ma culotte sur le côté. deux doigts qui glissent direct dedans, je suis tellement mouillée qu’on entend le bruit. il fait des va-et-vient lents, courbe les doigts pour appuyer sur ce point qui me fait trembler. je le branle en même temps, je sors sa queue de son pantalon, elle est dure, chaude, épaisse. je serre autour, je monte et descends. il grogne contre mon cou. »

Targa accéléra un peu, il sentait la tension monter, cette boule familière au bas du ventre, il tapa d’une seule main, maladroit.

« Tu penses à moi là ? »

La jolie plume : « oui… putain oui. je pense à tes messages d’hier. à comment tu bandais fort rien qu’à me lire. à ta main qui se branlait en rythme avec mes mots. ça me rend folle. je contracte autour de ses doigts en imaginant que c’est toi qui me fais ça. »

Targa grogna dans le noir, sa main allant plus vite maintenant, le poignet qui montait et descendait en cadence avec les mots qui s’affichaient. Il était au bord, la respiration hachée, les muscles des cuisses tendus comme des cordes.

« Continue. Dis-moi quand tu jouis. »

La jolie plume : « il me doigte plus vite maintenant. trois doigts. il appuie fort sur mon point G, son pouce qui frotte mon clito en cercles rapides. je vais pas tenir… je tremble déjà… je jouis là… fort… je contracte autour de lui, je mouille partout sur sa main, sur le siège… il continue encore un peu pour me faire prolonger… putain… je gémis trop fort, il me dit chut en riant… »

Quelques secondes de silence, puis un message plus court, presque essoufflé à l’écrit.

La jolie plume : « … c’était violent. je tremble encore. il me regarde, il lèche ses doigts lentement, il aime le goût. il va me prendre maintenant. il me retourne, je suis à quatre pattes sur le siège arrière, il se met derrière moi. tu veux une preuve après ? juste un petit souvenir de ce qu’il m’aura fait ? marqué sur moi ? »

Targa lâcha presque au même instant. Le sperme chaud gicla sur son ventre, quelques jets qui atterrirent jusqu’à ses côtes. Il haleta, le torse qui se soulevait vite, la main encore serrée autour de sa queue qui tressautait. Il attrapa le t-shirt sale posé sur la chaise, s’essuya vaguement, le tissu rêche contre la peau sensible.

Il tapa d’une main tremblante :

« Oui. Envoie. Je veux voir. »

Il attendit, le cœur qui cognait toujours trop fort. La maison était morte, pas un bruit dehors, pas un moteur qui rentre, pas une clé dans la serrure, juste le tic-tac discret de l’horloge en bas, et le bourdonnement léger du chauffage.

Son téléphone vibra à 23h47. Une photo.

Il l’ouvrit, luminosité au minimum pour que la lumière bleue ne l’aveugle pas.

Encore ce ventre. La même peau claire, légèrement rosée par la chaleur et l’effort, luisante de sueur fine, le même grain de beauté sous le nombril, un peu à droite, ce petit point sombre qu’il avait fixé ce matin à la table de la cuisine.

Mais cette fois, une main d’homme était posée à plat dessus, doigts écartés, paume bien centrée comme pour marquer le territoire. Les doigts étaient englués : un mélange visqueux de cyprine translucide et de sperme blanc épais qui coulait lentement entre l’index et le majeur, formant de petits filets qui gouttaient sur la peau encore chaude, traçant des lignes irrégulières vers les côtes.

Targa zooma instinctivement.

Sur le majeur gauche de cette main : l’alliance.

Or blanc, fine, presque discrète, comme celle que son père portait depuis vingt-cinq ans... celle qu’il n’enlevait jamais, même pour dormir, même pour se laver les mains, même quand il rigolait en disant « celle-là, elle partira avec moi au cimetière ».

Targa l’avait vue mille fois : quand son père attrapait une bière, quand il tapotait l’épaule de Valérie, quand il serrait la main d’un pote à table.

Mais ce qui le frappa comme un coup de poing, ce fut les initiales gravées à l’intérieur de l’anneau. On les voyait nettement sur la photo, parce que la main était tournée juste assez pour que la lumière du plafonnier de la voiture, ou d’où qu’ils soient, fasse briller l’intérieur de l’anneau.

Deux lettres minuscules, entrelacées dans une police fine et élégante : J & V.

Julien & Valérie.

Les initiales que son père avait fait graver le jour de leur mariage, trois ans plus tôt. Targa s’en souvenait parfaitement : son père avait montré l’alliance à table le soir même, fier comme un gosse, en disant « Regardez-moi ça, les jeunes. C’est pas du toc, hein. J&V, pour toujours. » Léa avait levé les yeux au ciel en rigolant, Valérie avait rougi, et Targa avait souri poliment sans y penser plus que ça.

J&V.

Là, sur la photo.

Sur la main qui venait de caresser, de doigter, de marquer le ventre de « La jolie plume ».

Le ventre de Léa...

Targa sentit quelque chose se déchirer net à l’intérieur. Pas de la colère, pas encore, juste un vide froid, immense, qui s’ouvrait sous ses côtes. Sa respiration devint courte, saccadée, il zooma encore, jusqu’à ce que l’image devienne granuleuse, jusqu’à ce que les lettres J&V occupent tout l’écran.

Pas de doute possible, c’était la même alliance. La même rayure minuscule sur le bord extérieur – celle que son père s’était faite trois ans plus tôt en cognant contre la poignée de la porte du garage, en rentrant bourré d’une soirée foot avec ses potes, il avait ri en montrant la petite éraflure : « Souvenir de victoire, les gars ! »

Tout concordait.

Il posa le téléphone sur le matelas, face contre le drap, comme si le fait de ne plus le voir pouvait effacer l’image, il se recroquevilla sur le côté, les genoux remontés, les bras autour du torse. Le sperme qui séchait sur son ventre lui donnait la nausée maintenant, il avait envie de vomir, de hurler, de casser quelque chose, mais il resta immobile.

Dans sa tête, les pièces s’assemblaient malgré lui, implacables :

Son père « au boulot » jusqu’à tard.

Léa qui dit « je vois mon copain » avec ce petit sourire en coin.

Les absences synchrones.

Les mots crus sur l’appli, cette façon de décrire des choses « interdites », « risquées ».

Et maintenant cette main, cette alliance, ces initiales.

Il ferma les yeux très fort.

Dehors, la nuit était toujours silencieuse.

Personne ne rentra.

Pas encore.

Il ne répondit pas sur l’appli.

Il ne pouvait pas taper un mot.

Il resta là, dans le noir, à attendre que le matin arrive, ou que la porte d’entrée s’ouvre enfin, et que quelqu’un vienne crever l’abcès qui le rongeait de l’intérieur.

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