Chapitre 13
Écrit en écoutant notamment : Double Negative - We Are
Jakub retraversa la cour en direction de son dortoir, le pas négligent. C’était un de ces rares instants de grâce où son esprit s’évadait. Même si autour de lui, la couche de givre matinale s’accrochait dans les recoins ombragés, le soleil réchauffait son dos et ses mains. Il croisa tout juste un camarade de chambrée qui lui intima de se changer rapidement s’il ne voulait pas se faire remarquer pour son retard : c’était déjà l’heure de la séance d’entraînement aux poids de la semaine. Mine de rien, le rendez-vous avec le commandant avait duré pas moins d’une demi-heure.
Merde, où est-ce que j’ai encore bien pu foutre ces affaires ?
Jakub retourna les deux tiroirs où étaient rangés ses habits civils, en vain. Cette pièce ne fait pourtant pas deux cents mètres carrés ! Agacé, il fit voler son oreiller et ses draps. Son regard fut tout de suite attiré par une feuille de papier qui s’était décrochée dans le mouvement. Après en avoir entrevu les contours, il l’attrapa prestement et la plaqua contre son torse. Il jeta des regards anxieux autour de lui, puis ayant constaté qu’il était seul, il avança à pas de loup vers la porte et la verrouilla.
Comme s’il s’agissait d’une bombe prête à lui exploser à la figure, Jakub arracha avec inquiétude le scotch qui s’était replié sur le tissu de son t-shirt. La réalité était encore pire que ce qu’il avait entr’aperçu : il s’agissait d’une capture d’écran d’un film pornographique homo. On y distinguait un garçon maigrelet à la chevelure féminine sous le contrôle d’un homme plus musclé en train de le pénétrer. À l’aide d’un photomontage douteux, le visage du passif avait été remplacé par celui de Jakub.
Il était sous le choc. Il pensa à s’asseoir et ne cessait de fixer l’image sans savoir s’il fallait la réduire en miettes ou la conserver comme preuve. Enfin, comme preuve de quoi ? Comme si des supérieurs prendraient au sérieux ce genre d’histoire ! Cela le desservirait plus qu’autre chose. Il serait directement catalogué comme le « pédé » de service : absolument irrattrapable. Il devait régler la situation de lui-même. Avec de la chance, seuls quelques crétins étaient au courant et une explication musclée suffirait. Il pourrait bien s’inspirer des méthodes d’intimidation d’Antony pour les contraindre au silence.
Déjà, comment la chose avait-elle pu se savoir ? Un de ses camarades aurait-il pu retenir à son insu le code de son téléphone et le lui dérober ? Il aurait ensuite fallu sacrément fouiller ; pas certain qu’il ait laissé le moindre indice traîner, sauf dans certaines conversations. À moins que… ce fût Antony ? Lors de leur sortie en boîte à Charleville, quand il avait sucé le bel étudiant qui l’avait séduit cette nuit-là ? Cela avait été son seul instant de faiblesse ; le seul moment où ses sens avaient été distraits par le plaisir immédiat ; les seules minutes où sa vision périphérique n’avait pu voir le danger survenir. Il déchira le montage obscène et dissimula les morceaux dans ses affaires en attendant de les faire disparaître définitivement. Maintenant, il y avait plus important.
Il poussa la porte de la salle de musculation en masquant comme il le pouvait la colère qui montait en lui. Les lâches qui lui avaient fait ce coup espéraient en plus qu’il s’en rende compte à l’heure du coucher, entouré de ses camarades. Au fond de la salle, Antony attendait son tour avec nonchalance devant la Smith Machine. Ce demeuré admirait ses biceps gorgés de sang et soufflait comme un bœuf sans aucune raison.
Jakub arriva à sa hauteur et lui chuchota :
- Il y a… un souci, au sujet de notre première sortie en boîte, le mois dernier… si tu te souviens. T’as deux minutes pour en discuter, à l’abri des oreilles indiscrètes ?
Antony réfléchit cinq bonnes secondes avant de lâcher :
- Ah bon ? Attends, je dois terminer mes trois séries. Tu repasseras plus tard ?
- Pas de souci. Je reviens tout à l’heure… D’ailleurs, j’ai oublié ma montre dans la chambre.
Jakub fit mine de se diriger vers la sortie, mais bifurqua au dernier moment pour observer la situation, bien caché. Son hypothèse se confirmait déjà : si Antony était innocent, il aurait dû immédiatement se demander si le rondier qui les avait repérés avait parlé, ou bien si des caméras de surveillance avaient capturé leur fugue ! Là, en revanche, il y avait anguille sous roche. Pas plus de trente secondes plus tard, Antony fit un signe de main à un de ses collègues, qui le rejoignit devant la machine de musculation. La discussion semblait vive, ponctuée de gestes nerveux, même s’ils parlaient à voix basse. Sûrement son complice.
Conformément à son plan, Jakub revint à la charge un quart d’heure plus tard et entraîna Antony vers les vestiaires.
- Bon, soyons clair. C’est toi, le coup du montage ? demanda-t-il.
- Oh là, tu me parles de quoi ? Ce n’est pas du tout ce qui t’intéressait, tout à l’heure.
- J’ai vraiment besoin de t’expliquer ? Allez, on est quand même potes. Tu penses pas qu’on pourrait s’expliquer comme de vrais hommes ?
- Tu sais, les amis, ça va et ça vient… Je ne serai pas toujours là pour te protéger.
Ils échangèrent un long regard ambigu.
- Tu ne me fais pas peur ! s’écria soudain Jakub. Et t’es tellement stupide que tu t’es cramé en trois phrases !
Le regard d’Antony vira subitement. Il ne devait pas être habitué à ce qu’on se mesure à lui.
- Je m’en fous. Au moins je ne suis pas un sale pédé. Donc t'as kiffé notre surprise ?
Il para aisément le coup de poing décoché par Jakub. Ce dernier tenta de se dégager, mais Antony prit un malin plaisir à le retenir. Il pivota même autour de lui et augmenta la pression. Encore quelques centimètres et il allait se retrouver démuni, en position de clé de bras. Il luttait de toutes ses forces, au point que des larmes de rage commencèrent à lui couler des yeux.
- T’es un vrai connard ! Et lâche, en plus ! hurla Jakub.
- Oh bichette, c’est comme ça que tu me parles ? De toute façon, t’as aucun moyen de prouver quoi que ce soit. Alors maintenant, tu la fermes. Tu deviendras la salope du régiment, tous mes potes sont déjà au courant. Y en a marre d'entendre parler de tes « exploits » sportifs. Et ça ne m'étonnerait pas que tu sois déjà passé sous le bureau du lieutenant-colonel.
Choqué par la violence des mots, Jakub cessa de résister. Il se détacha mentalement de la scène présente et le visage d’Alban lui revint en mémoire. Il se retrouvait dans une situation similaire à sa mésaventure avec les connards homophobes de son lycée. Il allait finir comme lui… voire pire, car ici, personne ne le soutiendrait.
Antony referma la clé de bras et appuya fort pour le mettre au sol.
- Ça t’apprendra à me parler comme ça.
Jakub resta là, prostré, pendant une minute qui lui parut une heure. Ne serait-ce que pour revenir à la chambre, il faudrait repasser devant son bourreau. L’humiliation ultime.
Il s’observa dans le miroir : en plus de ses yeux rougis et de ses pupilles dilatées, ses traits étaient usés par la discipline et l’ennui. Il quitta les vestiaires et avança péniblement, aveuglé par les néons de la salle, agressé par les chocs des blocs de fonte. Tout allait encore si bien il y a deux heures !
Il récupéra une barre de squat et fonça vers Antony. Ce dernier eut à peine le temps de se retourner que Jakub fracassa de toutes ses forces les vingt kilos d’acier sur lui. La barre glissa le long d’un de ses bras s’écrasa dans un craquement sinistre sur son épaule. Antony bascula en arrière en poussant un grand cri de douleur. Une foule se précipita vers eux comme s’il fallait les séparer, mais Jakub avait déjà lâché son arme et contemplait la scène, hébété. Son ex-ami souleva son bras droit à l’aide du gauche en râlant de plus belle. Pas besoin d’être médecin pour comprendre que sa clavicule avait été sectionnée nette.

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