Chapitre 11

10 minutes de lecture

   La salle informatique ressemblait à un couloir mal éclairé. Les rideaux restaient presque toujours fermés pour éviter les reflets sur les écrans. Les PC étaient installés par cinq sur des tables rondes, si bien que les deux dernières tables, au fond, ne pouvaient pas distinguer le tableau. Il fallait presque crier pour se faire entendre du fond. Autant dire que c’était souvent le bordel et que Louise l’entendait depuis le CDI attenant. Il lui arrivait parfois de faire irruption elle-même pour remettre à leur place les élèves qui profitaient de la situation pour faire n’importe quoi. Elle n’avait jamais compris quel architecte avait pu imaginer une salle pareille.
   Cynthia avait cours de français avec Alice. Elle voulait les faire travailler sur la Une d’un journal. Les élèves devaient recréer une première page sur la mort de Cyrano. Alice leur expliquait les consignes lorsque Louise s’approcha d’elle, attendant patiemment qu’elle termine, puis elle lui chuchota :

  • Je peux t’emprunter Cynthia cinq à dix minutes, s’il te plait ? Je voudrais lui parler.
  • Oui pas de souci. Il y a un problème avec elle ?
  • Non, pas du tout. Je voudrais juste lui poser quelques questions.

Louise restait évasive, elle n’avait pas le choix avec toutes ces petites oreilles qui trainaient. Pourtant, on pouvait encore deviner à sa voix toute la tension qu’elle avait accumulée aujourd’hui.

  • Tout va bien ? Ça ne t’a pas trop chamboulée, cette histoire ? lui demanda doucement Alice.
  • Si, mais… Certains élèves les regardaient et, bien qu’elles parlaient à voix basse, ils savaient ce qui les préoccupait. On en discute tout à l’heure…

Alice acquiesça, et Louise se dirigea alors vers Cynthia.

  • Cynthia, tu peux venir avec moi s’il te plait ?
  • Heu d’accord…

La jeune fille commença à ranger ses affaires lorsque Louise l’interrompit :

  • Tu peux laisser tes affaires ici. On va juste à côté.

Cynthia la suivit, et elles entrèrent dans le CDI. La pièce était vide et lumineuse, plus calme que la salle informatique. Cynthia resta plantée dans l’entrée, les mains serrées devant son sweat trop large. Ses longues mèches brunes masquaient une partie de son visage tandis qu’elle observait timidement les rayonnages, ne sachant que faire ni pourquoi Louise avait été la chercher. Ce n’était pas une habituée des lieux et Louise ne la connaissait quasiment pas d’ailleurs. La prof-doc hésita puis se tourna vers elle en forçant un sourire :

  • Viens, installons-nous à mon bureau. Elle lui montra le fauteuil qu’utilisaient les élèves. Tu peux t'asseoir là.

La documentaliste attendit qu’elle prenne place avant de poursuivre.

  • Cynthia, je t’ai fait venir car j’ai quelques questions à te poser.

Elle hocha la tête.

  • Tu étais amie avec Kayliah, n’est-ce pas ?

Cynthia acquiesça, puis précisa :

  • Nous n’étions pas proches, mais ça nous arrivait de manger ensemble pour ne pas être seules à la cantine. Toutes mes amies sont dans d’autres classes,... et Kayliah ne connaissait personne.
  • Elle ne s’est toujours pas faite d’amies ici ? Je veux dire à part toi ?
  • Non, je ne crois pas. Elle parle à d’autres, mais ils ne sont pas vraiment amis.
  • Cynthia, est-ce qu’elle était mise de côté par la classe ou embêtée par des élèves ?
  • Non, non, elle n’était pas harcelée, répondit-elle sans hésitation.

Louise fixa le coin lecture au loin, les étagères de bandes dessinées et les fauteuils rouges dans lesquels Kayliah aimait s’installer, puis elle reporta son attention sur la jeune fille à côté d’elle.

  • J’ai appris tout à l’heure que Kayliah aurait évoqué l’idée de fuguer. Peux-tu m’en dire plus ?

Cynthia pinça les lèvres et se referma, ses faux ongles tapotaient nerveusement contre sa cuisse. Louise se rapprocha d’elle et lui expliqua d’une voix douce :

  • C’est important que tu m’en parles, Cynthia. Vraiment. Je pense qu'elle a besoin d’aide et j’aimerais pouvoir l’aider.

La jeune fille resta silencieuse. Louise sentit l’impatience lui brûler la poitrine, elle insista :

  • S’il te plait…

Cynthia releva la tête, souffla en levant les yeux au ciel.

  • Elle ne voulait plus rentrer chez elle… c’est tout.
  • Sais-tu pourquoi ?

La collégienne tira sur la manche de son sweat avant de répondre d’un air nonchalant :

  • Elle avait peur.

Les doigts de Louise se crispèrent sur l’accoudoir.

  • Que craignait-elle ? Ou qui ?
  • Ses parents comme tout le monde.

Puis Cynthia se renfrogna un instant avant de lâcher :

  • Surtout de son père.

La jeune fille baissa les yeux, incapable de soutenir ceux de la prof-doc.

  • Il était violent avec elle ?
  • Non… Il voulait juste l’emmener dans son pays à Noël et elle ne voulait pas. Moi, si je pouvais aller dans mon pays d’origine, je l’aurais fait ! expliqua-t-elle avec une fierté naïve.

Une ride inquiète barra le front de Louise, elle n’était pas sûre de comprendre le problème non plus.

  • Est-ce que tu sais pourquoi elle ne voulait pas y aller ?
  • Non. Elle n’a pas voulu me le dire mais elle disait que si elle y allait, c’était fini. Mais elle exagérait souvent, alors bon…
  • Comment ça ?
  • Bah, elle avait peur qu’on lise ses messages, elle sursautait quand on s’approchait ! Dès qu’elle avait une mauvaise note c’était le drame, elle ne voulait pas que son père l’apprenne.
  • Et tu es sûre qu’il n’était pas violent avec elle ?
  • J’ai fini par lui poser la question mais elle a secoué la tête en me disant que je ne pouvais pas comprendre.
  • Tu ne pouvais pas comprendre ?
  • Non… et puis elle ne voulait jamais sortir, elle voulait toujours rester au collège le plus longtemps possible, c’était franchement chiant. C’est pour ça qu’elle n’avait pas d’amis !

À peine ses mots sortis, elle plaque sa main contre sa bouche, gênée.

  • Désolée…

La présence de Kayliah au CDI prenait un sens nouveau. Comment Louise avait pu rater le fait que la jeune fille ne rentre jamais chez elle directement après les cours ? Alors qu’elle essayait, visiblement, de passer le moins de temps possible chez elle…

  • Et penses-tu qu’elle aurait pu se confier à quelqu’un dans le collège ? L’assistante sociale par exemple ?

Cynthia secoua la tête, son regard dériva sur le manuel d’anglais posé sur le bureau avant qu’elle ne murmure :

  • Peut-être à Monsieur Roncière… Elle s’arrêta et écarquilla les yeux. C’est pour ça que la police est venue le chercher ? Je ne veux pas aller en prison parce qu’elle m’a dit tout ça !!

L’estomac de Louise se contracta, elle voulait bien avoir affaire à une ado, mais celle-ci manquait cruellement d’empathie. Et Tristan, si elle s’était confié à lui, il devait savoir qu’elle était potentiellement en danger, pourquoi n’avait-il rien dit ? Comment avait-il pu laisser la situation dégénérer à ce point ? Louise reporta son attention sur Cynthia dont la jambe battait si vite sur le sol qu’elle semblait incapable de contrôler son stress. Elle tenta de se reprendre et lui affirma sur un ton rassurant malgré son exaspération :

  • Non, ne t’inquiète pas, tu n’iras pas en prison du tout ! Est-ce que tu en as parlé à un professeur ou un adulte du collège quand Kayliah a disparu ?
  • Non… Elle m’avait fait promettre de ne rien dire. Mais là, c’est trop ! La police a quand même arrêté un prof !
  • Cynthia, écoute-moi bien, c’est très important.

La jeune fille se détendit un peu et hocha la tête.

  • As-tu une idée d’où Kayliah pourrait bien être ? Un lieu qu’elle aimait ou dont elle t’avait parlé ?
  • Non… Elle m’avait dit qu’elle allait dormir chez une cousine, mais je n’y ai jamais vraiment cru… Pour ces lieux préférés, à part le CDI, je ne sais pas…

Le CDI…

  • Tu penses à d’autres choses que je devrais savoir ?
  • Non, madame. Je crois que je vous ai tout dit…

Louise n’en était pas sûre, mais elle ne pourrait sans doute pas en tirer plus d’informations. L’adolescente se tordait les doigts dans tous les sens, mal à l’aise.

  • Très bien… Merci beaucoup Cynthia pour ton aide. Elle marqua une pause avant de reprendre. Si jamais tu penses à quelque chose, tu pourras venir me le dire, s’il te plait ?
  • Oui, madame, lui répondit-elle timidement.

Puis, gênée, la collégienne lui demanda :

  • Est-ce que je peux retourner en classe maintenant ?
  • Oui, bien sûr, vas-y.

   Cynthia se leva rapidement et disparut dans le couloir. Louise demeura immobile derrière son bureau, encore sonnée. Kayliah avait une attitude qui criait qu’elle avait des soucis et Tristan le savait. Est-ce pour ça que les gendarmes étaient venus le chercher ce matin ? Mais pourquoi avait-il était si calme ? Et cette phrase qu’il lui avait dite avant de partir “Ce n’est pas ce que tu crois” tournait en boucle dans sa tête. Pouvait-elle seulement se fier aux paroles de Cynthia alors qu’elle ne paraissait pas être plus sensible que ça au sort de son amie ?
   Louise ruminait encore cette histoire quand la sonnerie retentit. Elle n’avait pas vu le temps passer. Alice entra en toquant discrètement à la porte. Elle s’approcha d’elle et s’assit sur le fauteuil vide. Face à face, elle prit les mains de Louise entre les siennes et lui demanda d’une voix douce :

  • Tout va bien Louise ?

La prof-doc releva son visage vers elle, les larmes au bord des yeux en secouant la tête.

  • Oh ma belle, ça va aller, ne t’inquiète pas.

Alice se leva et la prit dans ses bras. Louise savait qu’elle voulait juste la réconforter, qu’elle ne pouvait pas être certaine que tout allait s’arranger, mais elle ne lui en voulut pas. Sa présence était réconfortante et c’était tout ce dont elle avait besoin. Louise se dégagea de son étreinte et lui raconta tout ce qu’Eve et Cynthia lui avaient appris. Alice se laissa tomber sur le siège.

  • Tu crois vraiment qu’il était au courant de quelque chose ? demanda-t-elle.
  • Je ne vois pas d’autres explications…
  • Il l’aurait aidé à fuguer ? J’ai du mal à y croire, ça me paraît très irresponsable… Pourquoi ne nous a-t-il rien dit ?
  • Je crois qu’il a essayé de me parler, il y a quelques jours… il avait l’air paniqué, j’aurais dû l'écouter…
  • Louise, enfin, ce n’est pas à toi de culpabiliser ! C’est un adulte, il est censé agir comme tel !
  • Je sais qu’il aurait dû prévenir le principal, ou l’assistante sociale, mais on ne sait même pas ce qu’elle craignait, peut-être que ça aurait empiré les choses ?
  • Mais quand même ! On parle d’une petite de quinze ans, dans la nature, seule !
  • Je sais… J’y comprends rien non plus… Je ne suis plus sûre de rien…
  • Il faut aller voir la direction et leur dire ce que tu sais !
  • Non.
  • Comment ça, non ?

Alice fut surprise de sa réponse. À vrai dire, elle aussi. Louise serra les dents en se remémorant les commentaires de ses collègues à propos de Tristan ce matin, des rumeurs lancés par les élèves dans la cours, le fait même que certains collègues aient ignoré le témoignage d’Eve. Elle ne voulait pas mettre en danger les petites d’une quelconque manière.

  • Les rumeurs vont beaucoup trop vite. On n’est sûr de rien à ce stade. Je ne veux pas mettre les filles sous pression. Je vais vérifier les infos avant d’en parler au chef. C’est mon boulot après tout…
  • C’est tout de même une piste sérieuse, Louise ! Deux témoignages qui vont dans le même sens.
  • Oui…mais…
  • Mais quoi ? Tu n’as pas confiance ?

Elle la regarda droit dans les yeux.

  • Non, je n’ai pas confiance. Regarde comment ça s’est passé ce matin avec Tristan. Alice, ils sont venus l’arrêter ici ! Sur son lieu de travail ! Il est reparti menotté ! Et les collègues qu’ont-ils fait ? hein ? Ils ont bu leur petit café comme si de rien n’était. Les élèves ont trouvé ce spectacle super intéressant aussi et rien, la direction n’a rien fait, rien dit pour aider ou clarifier les choses !

Elle était si en colère qu’elle avait haussé le ton sans s’en rendre compte. Elle se raccrocha à la migraine qui pulsait dans sa tempe pour empêcher son esprit de dériver davantage. Et son angoisse. Une panique sourde pour Kayliah, de ce qu’elle fuyait, et l’appréhension de ce qu’avait pu faire Tristan.

Un message vocal retentit dans le collège, c’était la voix du principal.

  • Il est 15h, tout le personnel et tous les élèves sont priés de rentrer chez eux pour aujourd’hui. Je répète, le collège ferme ses portes, tout le personnel et les élèves sont priés de sortir.

Alice posa sa main sur la jambe de Louise et lui dit d’un ton rassurant :

  • Je comprends ta colère, mais sois prudente, s’il te plait.

Louise ne put qu'acquiescer, la gorge nouée. Alice reprit :

  • Si tu as besoin de moi, n’hésite pas à m’appeler… Il faut y aller.

Voyant que Louise ne bougeait pas, Alice lui serra l’épaule et partit en silence, lui laissant le temps de digérer les informations qu’elle venait d’apprendre. Au bout de quelques minutes, Louise commença à éteindre l’ordinateur et ranger ses affaires. Elle aurait voulu pouvoir parler à Tristan là, maintenant, tout de suite. Elle porta la main à son médaillon. Il ne pouvait pas avoir répété la même erreur qu’autrefois, il devait avoir une explication. Au moment de partir, elle envisagea d’aller directement au commissariat pour tenter de lui parler. Puis, elle se ravisa. Il venait tout juste d’être arrêté et elle n'avait aucune idée de la façon dont fonctionnait le système carcéral en France. Cette pensée lui fit rallumer son ordinateur pour faire rapidement quelques recherches quand un nouveau signal sonore retentit pour l’avertir de la fermeture imminente de l’établissement. Elle éteignit et sortit du CDI à pas rapide.
    Alors qu’elle passait le portail, d’autres pensées s’insinuèrent en elle : Et si elle découvrait qu’il savait tout depuis le début ? Qu’il était vraiment impliqué et qu’il a fait une véritable erreur ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Manon P. L. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0